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ROSA BONHEUR

SA VIE ET SON OEUVRE

PARIS.

IMPRIMERIE GEORGES PETIT

12, RUEGODOT-DE-MAUROI, 12

Published October 28 tgoS.

Privilège of Copyright in the United States reserved under the Act approved March 3 tyo5 BY MISS ANNA KLUMPKE.

Digitized by the Internet Archive

in 2015

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ROSA BONHEUR

ANNA KLUMPKE

Rosa Bonheur

SA VIE

SON OEUVRE

PARIS

ERNEST FLAMMARION. EDITEUR

26, RUE RACINE, 2Ô

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays y compris la Suède et la Norvège.

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LES BISONS, PAR ROSA BONHEUR.

AVANT-PROPOS

Ap rès avoir été une admira- trice fervente de Rosa Bonheur, les circonstances de ma vie, et quelque secret destin sans doute, mont rendue la compagne de ses derniers jours, et la confidente de ses suprê- mes pensées. Par là j'ai contracté le pieux devoir de faire connaître, d’après ses propres récits, la vie de la femme illustre que je n'ai cessé de pleurer. Sa carrière fut longue et bien remplie ; un rayon de gloire i illumina, et le jour funeste qui en marqua le terme fut déploré dans sa patrie, aussi bien que par delà les frontières et les océans, par tous ceux qui ont le culte de la nature, de l art et de la beauté. Du moins son souvenir n’est-il pas près de s’éteindre : les belles œuvres qu’elle a laissées et qu’une admira -

LION DEBOUT, PAR ROSA BONHEUR.

RO SA BONHEUR

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lion unanime a répandues un peu sur tous les continents, lui sont un sûr garant de vivre dans la mémoire de la postérité.

De son vivant même, les biographes ne lui ont pas manqué et des plumes plus expertes que la mienne ont écrit à son sujet des pages pleines de couleur et d’intérêt. Quelque consciencieux talent que d’aucuns y aient déployé, pourquoi Rosa Bonheur refusa-t-elle de se reconnaître pleinement dans le portrait qu'ils ont tracé d’elle ? Apparemment, parce que leurs auteurs n'avaient pas su pénétrer au

TIGRE MARCHANT, PAR ROSA BONHEUR.

plus profond de sa pensée et quelle n’avait jamais pu se résoudre à la leur révéler entière, alors même quelle s’efforcait de satisfaire le plus complètement à leur curiosité. Cette réserve instinctive n’existait pas pour une femme dont l’affection et le dévouement lui étaient acquis, avec laquelle elle se sentait en étroite communion de sentiments.

A la suite des longues causeries que j’eus avec elle, j’ ai pu noter à loisir, sur son vœu formellement exprimé, non seulement les souvenirs très précis de Rosa Bonheur sur sa vie et les travaux qui l’ont illustrée, mais encore ses sentiments comme ses opinions sur les personnes, sur les choses et sur son art : d une façon gêné-

AVANT-PROPOS

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t'aie, sur les divers problèmes sociaux, religieux et moraux de tout ordre qui s’ offraient au jugement d’un esprit éminent.

Mais l’on comprendrait mal peut-être mon litre à la confiance et a l’affection de Rosa Bonheur, si, avant que d’entamer le récit de sa vie, je n'exposais brièvement les circonstances qui m’ame- nèrent à la connaître et qui, entre la grande artiste française et une jeune Américaine de San Francisco, venue à Paris pour se perfectionner dans l’art de peindre, firent naître cette loyale et

RENARD AUX AÜUliTS, PAR ROSA BONHELR.

sincère amitié que seule la mort a pu rompre et dont, pour le reste de mes jours, je garderai dans mon cœur le souvenir recon- naissant et attendri.

Je me montrerais bien ingrate si, après avoir recommandé ce livre à /’ indulgence du lecteur, je n’adressais mes remerciements et le témoignage de ma reconnaissance à tous ceux qui m’ont aidée à poursuivre jusqu'à son achèvement une entreprise dont, plus d’une fois, les difficultés ont paru presque insurmontables à mon inexpérience : S. M. I Impératrice Eugénie, qui a daigné me donner l assurance du touchant souvenir qu elle garde de la première

VIII

RO SA BONHEUR

femme artiste entrée, sur son intervention, dans les rangs glorieux de la Légion d’honneur ; à son nom il me serait très doux de joindre celui de S. A. M",e la Duchesse de Saxe-Cobourg-Gotha, si la mort ne l’avait enlevée peu de temps après celle dont elle aimait la cordialité et la franchise ; M. G. Maçon, conservateur- adjoint du musée Coudé ; M. G. Cain, conservateur du musée Carnavalet, auxquels je dois plus d’un renseignement précieux; Mme W . Thaw, Miss Helen Gould, M. Knoedler, dont les collections se sont ouvertes libéralement devant moi ; les administrateurs du Metropolitan Muséum, à New-York ; du musée Hertford, à Londres; MM. Tedesco et la maison Braun, de Paris, et tout particulièrement MM. Lefèvre, de Londres, qui, par les facilités qu’ils m'ont données de reproduire, les premiers un grand nombre de photographies des peintures passées par leurs mains, les seconds, l’admirable collection des gravures éditées par leur maison d’après Posa Bonheur, m'ont rendu possible de présenter un ensemble plein d'intérêt, je crois, des œuvres les plus remarquables de la grande artiste. Mais si cette deuxième partie de ma tâche a été menée à bien, n est-ce pas aux bons offices de la maison Georges Petit et à l’ expérience de M. J. Augry, directeur de 1 Imprimerie, que j’en suis redevable : j’éprouve une satisfaction très vive à leur en exprimer ici ma gratitude.

A. K.

MOUTON MÉRINOS, PAR ROSA BONHEUR.

LE CHATEAU DE B Y.

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

CÉLÉBRITÉ DE ROSA BONHEUR EN AMÉRIQUE.

LE PRÉSENT QUI LUI EST FAIT d’un CHEVAL SAUVAGE AMÈNE L'AUTEUR DE CE LIVRE A LA CONNAITRE.

La popularité de Kosa Bonheur en Amérique remonte à l'année déjà loin- taine de 1 8 58. Sa toile, le Marché aux chevaux, exposée successivement à New- York et dans plusieurs villes de l’Union par M. Gambart, le grand marchand de tableaux français de Londres, avait pro- voqué une curiosité très vive, un véri- table enthousiasme même, en ce pays où les peintres animaliers ont toujours compté de fervents admirateurs. Il n'était pas jusqu'au fait d'être l'œuvre d'une femme qui n'eût contribué à son succès. Après divers changements de posses- seurs, elle a été offerte, en 1887, au Metropolitan Muséum de New- York, par M. Cornélius Vanderbilt, et cette libéralité a consacré, en quelque sorte, la renommée de Rosa Bonheur aux États-Unis. Aucune certes ne fut plus légitime; mais il est piquant

I

ROSA BONHEUR

de constater que la race de chevaux dont cette toile, mille fois répétée par la gravure, semble être la glorification, a participé d’une certaine manière à la célébrité du tableau.

Les éleveurs américains, auxquels Kosa Bonheur avait permis d’admirer la taille, la noblesse de formes et la vigueur des chevaux percherons, se montrèrent de plus en plus avides de ces superbes ani- maux, et, chose singulière, dans les transactions qui en résultèrent, le nom de la grande artiste française n'a pas cessé dès lors d'apparaître un peu comme celui d’une bonne fée. Il n’en saurait être donné meilleur témoignage que celui du Stud-Boo/c publié, en 1 88 5 pour la première fois, par la Société Hippique percheronne, alors tout récem- ment fondée à Nogent-le-Rotrou ( 1 883), dans le but de conserver les caractères de la race et de lutter contre la concurrence des éleveurs boulonnais. Son frontispice n’est autre chose que la reproduction d'un dessin de Rosa Bonheur, fait à la demande des administrateurs de la Société et du sous-préfet de Nogent. L'on avait eu grand soin, même, de joindre à ce dessin le fac-similé d’une lettre de l'artiste, disant sa joie de pouvoir associer ainsi son effort à ceux que l’on tentait pour garder aux chevaux du Perche des qualités universellement appréciées. Et ceci ne manqua pas d’être fort remarqué en Amérique; les direc- teurs de la Société ne le laissèrent point ignorer à Rosa Bonheur. Une correspondance s'ensuivit, dont les chevaux percherons furent naturel- lement le prétexte, mais au cours de laquelle la grande animalière ne tarda pas à manifester à quel point sa curiosité d’artiste et d'amie des bêtes était excitée par ce que romanciers et voyageurs lui avaient appris des chevaux sauvages de la Prairie américaine. Combien elle serait aise de posséder, devant son chevalet, des modèles de cette espèce! De là à l’ambition de s’en procurer, il n'y avait qu'un pas.

Le souhait de Rosa Bonheur, bientôt connu outre Atlantique, trouva dans Al. John Arbuckle, président de la Compagnie post-per- cheronne du Wyoming, l'homme le mieux disposé à le satisfaire. A quelque temps de là, un jeune étalon sauvage s'étant justement intro- duit dans l’enclos de son haras, il lui fit donner la chasse ; mais l'animal était ardent et vite : il ne fallut pas moins de quatre jours pour le capturer au lasso et neuf cow-boys pour le maîtriser et le mettre en wagon.

Comme de raison, M. Arbuckle s'attendait à recevoir, dans les délais indispensables, les remerciements que Rosa Bonheur ne pouvait manquer de lui adresser. Or, semaines et mois se passaient sans que la grande artiste lui donnât le moindre signe de vie : il ignorait même si

ROSA BONHEUR

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son cheval était arrivé à destination. Un peu surpris, il se résolut à mettre à profit un voyage qu'il devait faire en Europe pour aller en personne prendre des nouvelles de son envoi. C’est à Paris que je le rencontrai et qu'il me fit part de son dessein. Son ignorance du français lui causait néanmoins un peu d'embarras, et c’est pourquoi il me proposa de l’accompagner pour être son interprète. Rendre visite à

VOLTAIRE.

Dessin de Rosa Bonheur, d’après le cheval ayant remporté le i" prix au concours de la Société Hippique percheronne (Nogent-le-Rotrou, mai 1884 .

Rosa Bonheur, c'était la réalisation d'un de mes rêves de jeune fille. Sera-t-on surpris que j’aie accepté avec un vif empressement?

By est un petit hameau tout voisin de Fontainebleau. Son château, qui fut pendant près de quarante années la résidence de Rosa Bonheur, est en réalité ce qu’en France on appelle communément une maison bourgeoise, et l'on y chercherait vainement traces de tourelles et de pont-levis. Avec son jardin et son parc, la proximité de la forêt dont cette propriété est en quelque sorte le prolongement, ce n en est pas moins la plus agréable des habitations rurales.

Une haute porte grillée y donne accès. Le coup de sonnette de

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R OSA BONHEUR

M. Arbuckle provoqua l’apparition, derrière un guichet, d'une femme en coiffe blanche, qui, d’un ton un peu brusque, nous déclara que mademoiselle était à Nice. Nous lui exposâmes néanmoins l’objet de notre visite, qui était de savoir si M"e Rosa Bonheur avait reçu d'Amé- rique un cheval sauvage, et ceci la rendit plus gracieuse.

— Des chevaux d’Amérique, ce n’est pas un, mais trois que nous avons reçus d'un seul coup, et si vous désirez les voir, je puis vous les montrer.

Fort intrigués, nous suivîmes la femme, qui nous fit traverser une rue du hameau et bientôt nous introduisit dans un enclos partagé en jardin potager et en prairie.

— C’est ici que mademoiselle garde ses chevaux, fit-elle. Vous y trouverez sans doute celui que vous cherchez.

Il y avait là, en effet, trois superbes bêtes, qui dressèrent la tête avec un peu de défiance en nous apercevant.

— Le voici ! s'écria aussitôt M. Arbuckle d’une voix joyeuse. Je le reconnais très bien. Voyez la marque P. O. qu’il porte sur la croupe! Combien je suis heureux de le trouver en si bon état !

— A-t-il pu servir de modèle ? demandai-je.

— De modèle ! se récria la brave femme. Les deux autres, oui, mais celui-ci, jamais. Ce fut impossible; et cependant nous nous enten- dons assez bien à apprivoiser les caractères les plus rebelles. Voyez plutôt.

Elle nous mena vers une cage, derrière les barreaux de laquelle s’apercevaient des yeux étincelants.

— Voici la favorite de mademoiselle.

La favorite de mademoiselle était une jeune lionne, dont le regard se fixait avec obstination sur les deux visiteurs inconnus.

Tandis que nous regardions avec un peu d’étonnement, notre guide fit glisser le verrou, ouvrit la porte et se mit à caresser le fauve, qui la laissa taire avec la complaisance d’un gros chien.

— Vous voyez qu’il n’y a rien à craindre avec Fathma ; chaque matin, nous nous promenons ensemble dans le parc, comme de bonnes amies que nous sommes. Et si vous le voulez, nous allons recommencer avec vous ?

Déjà la lionne, qui semblait comprendre les propos de sa gardienne, se préparait a sauter sur le pavé de la remise. Je jettai un coup d'œil vers M. Arbuckle : il paraissait mal à l'aise, et j'avoue que pour mon compte je me sentais médiocrement rassurée. Nous nous défendîmes bien vite de vouloir causer à la femme un surcroît de dérangement, et,

R OSA BON H F. IJ R

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après l’avoir remerciée de sa peine, nous regagnâmes la voiture qui nous avait amenés, non sans une certaine hâte qui amena sur les lèvres de l’obligeante domestique un sourire où il n’était pas malaisé de recon- naître un peu de malice.

Nous revînmes à Paris, sans rapporter de notre voyage la satisfac- tion que nous en attendions. Nous n’avions pas vu Rosa Bonheur, et mon compatriote, rassuré sans doute sur le sort de son cheval sauvage,

ÉTUDES DF. ROSA BONHEUR, d’aPRES SA LIONNE FATHMA.

ignorait encore pourquoi son acte si courtois n'avait jamais reçu le moindre remerciement.

Deux années se passèrent avant que M. Arbuckle revînt en France. L'Exposition de 1889 l’y ramena, bien décidé cette fois, toutes précau- tions étant prises d'avance, à obtenir le mot de l’énigme. Il m'écrivit donc avant de quitter New-York, me priant de solliciter de Rosa Bon- heur une entrevue pour la fin de septembre. J’hésitai quelque temps, sachant que l’illustre artiste, toute au deuil récent d une amie très chère qui depuis longtemps partageait sa vie, se prêtait avec regret à tout ce qui était de nature à troubler son recueillement. Sur le conseil de Mme Peyrol, sa sœur, à laquelle j'avais soumis mon embarras, je me

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R OSA BONHEUR

décidai cependant à lui faire connaître le désir de M. Arbuckle et ses titres à le manifester. La réponse de Rosa Bonheur ne tarda guère : elle était adressée à mon compatriote et ainsi conçue :

Monsieur,

By, 27 septembre 1889.

Je serai très heureuse de vous recevoir samedi prochain, si vous le pouvez, qui sera le 5 octobre

J’espère que cela ne vous contrarie pas, que, précisément, je viens de donner deux de mes chevaux mustangs au colonel Cody. Le vôtre était si sauvage ! Il ne pouvait plus me servir. Deux cow-boys doivent venir les prendre lundi au lasso.

Je n’ose pas vous inviter à venir déjeuner avec moi, car je mène une vie très simple; mais si vous voulez bien accepter des œufs frais, je serai très heu- reuse de vous recevoir de mon mieux. Je vous demanderai de me prévenir d’avance du jour.

Il est entendu que je comprends dans mon invitation votre aimable tra- ductrice.

Je serais bien contente que vous me donniez des sujets de la vie des chevaux, ce qui peut me servir beaucoup pour des compositions.

Recevez, etc.

R. Bonheur.

Le jour indiqué, M. Arbuckle et moi nous arrivâmes à By. Au moment où le cocher qui nous conduisait s'apprêtait à descendre de son siège pour sonner à la porte, la grille s'ouvrit à deux battants. Sur le perron de l'habitation, nous aperçûmes" un personnage de petite taille, vêtu d'un pantalon et d’une blouse comme en ont les paysans, et qui portait sur le bras un chien blanc et noir. Il fit avancer la voiture jusqu'au bas des marches, et de l'air le plus affable s’approcha en nous tendant les mains. C’était Rosa Bonheur.

De cette première rencontre avec la grande artiste dont, jusque-là, je n'avais connu que le talent, et qui devait me témoigner plus tard une si touchante amitié, j'ai gardé la plus inoubliable des impressions.

Rosa Bonheur était fort bien proportionnée, ce qui la faisait paraître de grandeur moyenne, bien qu'en réalité elle fût petite. Sous un front haut et large, creusé entre les deux sourcils du sillon très caractéristique des penseurs, ses yeux noirs avaient gardé la vivacité extraordinaire de la jeunesse. Le nez était petit, les narines bien dessinées, la lèvre supé- rieure mince et dune jolie courbure; sur la lèvre inférieure, plus déve- loppée et d'une mobilité extraordinaire, se trahissaient les divers états de son esprit et les sensations qui l impressionnaient. Le visage était

ROSA BONHEUR

/

encadré d'une chevelure d'un gris d'argent magnifique, dont les boucles, abondantes et soyeuses, retombaient jusqu’à la naissance du cou, entou- rant comme d'une auréole cette tête vénérable.

L'étrangeté de son costume ne me surprenait qu'à demi ; je connais- sais de longue date son habitude de porter des vêtements masculins; il ne me déplut pas de noter néanmoins que, sous de tels dehors, la coquet- terie féminine ne perdait aucun de ses droits; les deux magnifiques boutons d'améthyste qui retenaient son col en étaient le meilleur gage; sa blouse même était ornée aux épaules de broderies très fines, et de ses

ÉTUDE DE ROSA BONHEUR, d'aPRES SA LIONNE F A T H M A .

pantalons de velours noir sortaient deux petits pieds fort élégamment chaussés. L’ensemble de toute la personne était empreint de la plus grande distinction ; son aspect vénérable me fit songer à Corot et à Henry Ward Beecher.

Nous nous mîmes à table. Après les préliminaires d'usage, Rosa Bonheur, s’expliquant enfin sur le cas du cheval sauvage, nous exposa comment, ayant reçu d'Amérique, en même temps que celui de M. Ar- buckle, deux autres mustangs envoyés par M. X... de Chicago, elle avait, de la meilleure foi du monde, cru que tous les trois venaient de ce dernier et l'en avait seul remercié. Elle s'en excusait, aussi bien que de la malchance récente qui s’ajoutait au malentendu déjà ancien.

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RO SA BONHEUR

— Faites comprendre à votre ami, continua-t-elle, pour quelle cause j'ai dû me priver du cheval qu'il m'a si aimablement olfert. Cet animal était si ombrageux que jamais je n'ai pu l’approcher. Dès que l'on ouvrait la porte de l'écurie, le matin, il partait au galop dans le pré. Le soir, c’était uniquement la faim qui l’attirait à sa mangeoire et à son râtelier, que l'on avait toujours soin de garnir copieusement. Les domes- tiques se hâtaient alors de fermer la porte derrière lui. Autrefois, j'arri- vais assez bien à dompter des chevaux ; je croyais réussir également avec le vôtre, mais il a fallu y renoncer. Ce cheval sauvage l'est si bien resté que, pendant les deux années qu’a duré ce manège, c’est à peine si j'ai pu faire au vol quelques études.

M. Arbuckle ne put s’empêcher de sourire : « Elle voulait avoir un cheval sauvage, elle en a eu un, cette fois », fit-il.

ESQUISSE DE R OSA BONHEUR POUR « LE MARCHÉ AUX CHEVAUX ».

— C était là mon désir, en elfet, poursuivit gaiement Rosa Bonheur, mais il m'a fallu renoncer à en tirer bon parti, et j'ai cru bien faire de le mettre entre les mains de Buffalo-Bill, ainsi que je vous l'ai écrit. Ses cow-boys sont venus le prendre il y a seulement quelques jours. En voilà des gaillards qui savent manier, sans les maltraiter, les animaux rétifs! (Lest un plaisir de les voir à l’œuvre. L'un d eux, après avoir saisi au lasso votre petit cheval, l’a si bien maîtrisé qu'il a pu s'en approcher et même lui caresser la tête. C’est une tâche que je n’aurais jamais pu confier à un palefrenier français.

Le déjeuner touchait à sa fin. En guise d'œufs frais, l'on nous avait servi le menu le plus délicat. Les raisins du dessert étaient tout particu- lièrement superbes et délicieux.

— Rarement j'en ai vu d'aussi beaux! ne put s'empêcher de noter M. Arbuckle.

— C'est la spécialité du pays. Vous n'avez pas manqué de vous apercevoir, en venant ici, que toutes les murailles sont garnies de treilles, car c'est à By et aux environs que mûrit le raisin fameux connu sous le

VA

ROSA BONHEUR A S O I X A N T E - T R O I S ANS

IO

ROSA BONHEUR

nom de chasselas de Thomerv. Nos cultivateurs en expédient dans les contrées les plus lointaines : vous avez pu en voir en Amérique, et l'im- pératrice de Chine, dit-on, n'en veut pas manger d'autres. Henri IV en était très friand, et si l'on en croit la chronique, ajouta-t-elle avec un sourire, c’est à ce modèle de nos rois que Thomerv devrait son nom, car il avait coutume de dire : « Ici, tout me rit ! »

Rosa Bonheur se leva en riant tout à fait et nous invita à visiter son atelier et à voir ses dernières œuvres. Je la remerciai avec une viva- cité qui trahissait mon plaisir de l’honneur qu’elle voulait bien nous faire.

— Votre appréciation me sera très agréable, dit-elle, car je sais que vous me jugerez en artiste.

Tout à la fois surprise et flattée, je la regardai avec un peu d’étonne- ment.

— Mais oui, mais oui, reprit-elle avec bienveillance, je sais fort bien que vous êtes femme de talent, et j'ai remarqué votre beau portrait 1 du dernier Salon. Je sais aussi que vous avez deux sœurs d’une haute intelligence. Toutes les trois vous prouvez que la femme n'est pas moins bien douée que l’homme, qu elle peut avoir autant de talent que lui et même parfois davantage.

— Oh ! mademoiselle, m'écriai-je, peut-on comparer le mérite des autres femmes au vôtre, à celui d’une artiste dont le nom tiendra une si grande place dans l'histoire de l’art. Combien je suis heureuse de pouvoir vous dire de vive voix ce que tant de femmes pensent de vous!

Rosa Bonheur parut ne pas entehdre et continua :

Et j'admire les idées américaines en ce qui concerne l'édu- cation des femmes. Car vous n’avez pas, comme chez nous, le sot pré- jugé que les jeunes ii lies sont exclusivement destinées au mariage. Je suis toute scandalisée des entraves qui pèsent sur elles en Europe. Si, quant à moi, j'ai été assez heureuse pour m’en affranchir, je le dois au talent dont la Providence m’a gratifiée.

Nous étions arrivés devant une porte close. Rosa Bonheur l'ouvrit au moyen d'une petite clef tirée de sa poche.

— Entrez, fit-elle avec un peu d’emphase, entrez dans mon sanc- tuaire.

Nous entrâmes, non sans éprouver l’impression de recueillement qui semblait exigée par le nom que Rosa Bonheur donnait à son atelier.

Une toile immense, sur laquelle s’agitaient des chevaux admirables de vie, garnissait tout le fond de la pièce.

i. Un portrait de ma mère.

RO S A BONHEUR

1 1

— .1 ai représenté là, nous dit l’aimable artiste, le battage du blé, tel qu'il se pratique encore dans certaines régions du Midi. Ces neut chevaux, en passant et repassant, foulent de leurs sabots les épis et en font sortir les grains que l'on recueille ensuite. Voici de longues années que je travaille à ce tableau ; je voudrais que ce fût mon chef-d'œuvre, mais il y a tant et tant à faire que je me demande si je l'achèverai jamais. Depuis la mort de ma dévouée amie, il m’arrive souvent de perdre courage.

Pendant que Rosa Bonheur parlait, mes yeux parcouraient l'atelier: sur les tables et sur les chaises, des papiers, des livres épars, romans de

ESQUISSE DE ROSA lî O N H E U R POUR « I. A FOULAISON ».

Dumas, de Bourget, de Zola, mêlés à des ouvrages qui me parurent traiter des mœurs des bêtes; sur les murailles, des têtes d'animaux de diverses espèces, des cornes de cerfs. Quant aux tableaux, aux études que je m’attendais à trouver là. il n’y en avait pas. Rosa Bonheur remar- qua mon étonnement :

— Vous êtes surprise, dit-elle, que mon sanctuaire soit moins décoré que ne l est généralement l'atelier d'un commençant ; il est pour moi cependant tout rempli de souvenirs, au milieu desquels l'inspiration me vient mieux que partout ailleurs, car j'y revis un passé qui m'est

très cher Du reste, si ces murs manquent de tableaux, c’est la faute à

vos compatriotes. Ils assiègent mes marchands, qui enlèvent mes toiles à peine terminées. Ce qui n’empêche que je les fasse parfois attendre

ROSA BON HH U R

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des années durant. Vous autres, Américains, vous menez tout à la vapeur. En ce qui touche les choses de l'art, cela ne va pas sans incon- vénients. Dans la photographie, cependant, je n'ignore pas que vous

obtenez ainsi des résultats fort intéressants, mais valent-ils en- core l’instantanéité d'une bonne

mémoire? Je ne le crois pas

Pour mon compte, par exemple, poursuivit-elle en se tournant vers M. Arbuckle, je vous avoue que je n'ai jamais pu parvenir à fixer par la photographie les mouvements de votre cheval, tandis que je les ai parfaitement gardés dans l'œil et que j'ai pu ainsi les reproduire sur la toile.

— Ht cependant l’on est parvenu chez nous, reprit mon compatriote, à réduire le temps de pose à i/yoo0 de seconde. A cette vitesse, rien n'échappe des mouvements les plus impé- tueux. Si vous voulez bien me le permettre, mademoiselle, aus- sitôt rentré en Amérique, je vous adresserai une collection unique de photographies relatives à la vie des cow-boys.

— J'v consens très volon-

j

tiers, monsieur, à la condition néanmoins que vous acceptiez une étude faite d'après le cheval que vous m'avez offert et que je suis un peu honteuse de ne pas pouvoir vous montrer.

On devine que l'offre de Kosa Bonheur fut accueillie avec recon- naissance, aussi bien, du reste, que sa photographie, qu'elle nous donna au moment où nous prîmes congé d'elle.

— Tant qu'à vous, mademoiselle, je serai toujours heureuse de vous revoir, ajouta-t-elle en me tendant la main.

ETUDE DE CAVALIER Dessin de Rosa Bonheur.

RO SA BONHEUR

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Cette main fine et nerveuse, je la saisis et la baisai avec émotion, songeant à toutes les belles œuvres qu’elle avait créées.

Alors que nous revenions vers Paris, M. Arbuckle, hochant un peu la tète, me dit :

— Ne prenons pas trop au sérieux les marques de sympathie que

15 ERG K R ÉCOSSAIS, PAR R OSA BONHEUR.

D'après une gravure de Ch. G. Lewis, éditée par E. Gambart et C".

Rosa Bonheur nous a prodiguées. Elle nous a fait, sans doute, un accueil vraiment chaleureux, mais nous le devons en grande partie, j'imagine, à la position un peu embarrassée dans laquelle elle se trouve vis-à-vis de moi.

— Je le crois aussi, répondis-je, car il est assez déplaisant d'ap- prendre le nom de qui vous a fait un généreux cadeau et de se trouver en sa présence au lendemain précisément du jour où l'on s’en est débarrassé.

— En tous cas, reprit M. Arbuckle, je n'oserai certainement jamais

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donner une lettre d'introduction à qui que ce soit auprès d'elle ; et si vous voulez m’en croire, vous ferez de même.

En dépit de si beaux engagements, les relations ne purent cesser si court : n’y avait-il pas à faire tenir à By les photographies de M. Arbuckle, à entretenir celui-ci de l’étude que Rosa Bonheur lui destinait. Tant et si bien qu'un échange de lettres s’ensuivit par mon entremise, devenue indispensable pour les traductions. Presque inconsciemment, mes rapports avec Rosa Bonheur se firent de plus en plus cordiaux, tout restreint qu’ils fussent à ce commerce épistolaire.

CHEVAL AU REPOS, PAR ROSA BONHEUR.

DANS LE F A R - YVEST : UN COMBAT DE TAUREAUX.

Dessin de Rosa Bonheur.

CHAPITRE II

i.’herbe aux bisons.

A la suite du Salon de 1891, auquel j’avais pris part, quelques personnes amies, habitant Boston, m’engagèrent à me rendre pour un temps dans cette ville, où je pouvais espérer la commande d’un certain nombre de portraits. Leurs instances n’eurent pas trop de peine à me déci- der. Mon départ semblait de nature assurément à interrompre les bonnes relations commencées avec Rosa Bonheur : il produisit l'effet contraire de les rendre plus cordiales. Avant de quitter la France, j’avais cru de- voir, par politesse, faire part de mon dessein à l’illustre artiste. Dans la réponse qu'elle me fit, elle eut la bonté d’exprimer son regret de mon départ, en même temps que le désir que je ne partisse pas sans lui rendre visite une dernière fois.

ÉTUDE DE BISON, PAR ROSA BONHEUR.

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ROSA BONHI-.UR

Au cas, ajoutait-elle, où ma mère consentirait à m’accompagner, elle serait heureuse de taire sa connaissance.

Le icr août, qui était un samedi, je refis donc, en compagnie de ma mère, le voyage de Bv. Rosa Bonheur avait envoyé sa voiture nous attendre à la gare de Moret, et nous réservait au château le plus char- mant accueil. Ma mère fut privée cependant du plaisir de la voir en vêtements masculins : la bonne artiste portait ce jour-là une élégante robe de velours noir. Les deux mains tendues, elle s’avança vers nous, présenta ses compliments de bienvenue et tout droit nous conduisit à la salle à manger, où le déjeuner nous attendait.

— Mai s où donc est Gamine? dit-elle tout à coup en se retournant. Gamine! où es-tu ? Viens, viens, ma petite Gamine!

Une petite chienne, que je reconnus aussitôt pour l'avoir vue sur les bras de Rosa Bonheur lors de ma première entrevue, accourut joyeu- sement ; sa maîtresse l’installa sur une chaise proche de la table.

— Gamine ne me quitte jamais, ajouta-t-elle, et c’est toujours pour elle que sont les meilleurs morceaux.

Nous étions assises. Rosa Bonheur découpa une tranche dans la partie la plus saignante d'un filet et la partagea en menues bouchées, sur une petite assiette d'argent qu elle présenta à Gamine. Tandis que la mignonne bête les dégustait en connaisseuse, une porte qui s'ouvrit laissa passer quatre énormes chiens du mont Saint-Bernard. Proces- sionnellement, comme avec la conviction d’accomplir un rite, ils firent le tour de la table et l’un après l'autre s’en vinrent recevoir les caresses de leur maîtresse.

— Ceux-là sont mes plus vieux amis, fit Rosa Bonheur en les flattant de la main. Ce sont mes gardiens fidèles. Avec eux je n'ai rien à craindre!

Ce singulier défilé terminé, j'entendis que dans la pièce voisine on apportait leur pâtée. Les chiens se précipitèrent avec moins de gravité qu’ils n’en avaient montrée en entrant dans la pièce.

— Les entendez-vous se bousculer pour dévorer leur pitance, nous lit observer Rosa Bonheur avec gaieté. Ils ne disputent pas à Gamine, cependant, l'honneur de s’asseoira notre table.

Le déjeuner achevé, l’aimable artiste proposa de nous montrer quelques-unes de ses œuvres et nous emmena du côté de son atelier. Tandis qu elle ouvrait la porte, j’aperçus, posé sur une chaise, le vête- ment de travail que j'avais vu lors de ma première visite et des yeux je le désignai à ma mère. Ce signe n'échappa point à Rosa Bonheur.

— Ah ! fit-elle d un ton de bonne humeur, vous regardez mes vête-

R O SA BONHEUR

ments masculins. Je parie que vous partagez là-dessus l'erreur de la plupart des gens, qui s’imaginent que je méprise les habits de mon sexe. Oh! certainement, pour le travail, je préfère le costume d'homme. Mais aujourd’hui, en l’honneur de madame votre mère, j'ai mis des jupes, comme vous voyez.

La porte de l'atelier était ouverte toute grande; Rosa Bonheur nous la montra du geste, en disant, avec la même gravité qu’autrefois :

— Veuillez entrer dans mon sanctuaire, mesdames.

ÉTUDE DE LION. Dessin de Rosa Bonheur.

Le sanctuaire n'avait pas changé d'aspect. La Foulaison s'y trouvait à la même place, et dans le même état que deux années auparavant.

Me prenant par la main, Rosa Bonheur m'entraîna vers deux che- valets placés bien en évidence : l'un portait une superbe étude de lion, l'autre une gravure magnifique représentant le Lion che{ lui.

— Ces deux choses-là sont pour vous, me dit-elle; je les ai signées à votre intention, afin que, lorsque vous serez de l'autre côté de l’Océan, vous vous souveniez encore de moi.

Et m’embrassant sur les deux joues, elle ajouta :

Je vous souhaite là-bas tout le succès possible.

Elle nous montra quelques projets de compositions et de tableaux,

3

i8

ROSA BONHEUR

et, remarquant que je m’intéressais tout particulièrement à un Saint Georges : « Le voulez-vous ? » dit-elle d'un mouvement spontané.

— Oh ! mademoiselle, vous m’avez déjà comblée.

— Mais non ! acceptez-le, je vais y mettre ma signature.

Sans attendre de réponse, elle traça rapidement au crayon quelques mots de dédicace.

Après les ébauches et les dessins, ce fut au tour des gravures. Un carton qu elle ouvrit renfermait le Marché aux chevaux, le Roi de la Forêt, quelques têtes de lions, de chiens, sans compter une Bousculade de bœufs écossais, œuvres admirables, que des graveurs français et anglais avaient faites d’après ses toiles les plus célèbres et dont plusieurs, depuis longtemps, étaient familières à mes yeux, puisque c’est à elles que, tout enfant, dans la lointaine Californie, j'avais dû mes premiers sentiments d'admiration pour la noble artiste qui, à cette heure, me traitait comme une amie déjà vieille.

— Ces gravures ont, en effet, contribué pour beaucoup à répandre ma réputation en Angleterre et en Amérique, déclara-t-elle, en même temps qu'elle saisissait sur un chevalet un rouleau bientôt étalé à nos yeux ravis. C'était un admirable dessin au fusain. Un troupeau immense de ces bisons du Far-West américain, dont la race sans doute ne tardera pas à disparaître, fuyait devant l'incendie de la Prairie. L’océan de flammes en marche avait provoqué chez eux une terreur rendue par l'artiste avec une réalité, une vigueur merveilleuses. Tous ces muscles tendus, toutes ces poitrines frémissantes, ces naseaux fumants, ces cornes redoutables, se heurtant, s’entremêlant, constituaient une masse impressionnante au suprême degré. Il semblait vraiment que l’on dût entendre le mugissement de ces bêtes affolées, le sifflement de leur haleine, le choc de leurs membres et le fracas de ce formidable galop, qui faisait d'eux une trombe vivante capable de rompre et de brover tous les obstacles.

— Voici l'esquisse d’un tableau que je voudrais faire, dit Posa Bonheur, mais il me manque quelques éléments dont je ne saurais me passer pour demeurer dans l'entière vérité. Ce sont les herbes qui forment mon premier plan. Dans une œuvre où l’on a le désir de repré- senter fidèlement la nature, les moindres détails doivent être vrais. S il vous était possible de vous procurer quelques-unes de ces plantes et de me les expédier, vous me rendriez bien heureuse. Ah ! si j'avais vingt ans de moins, je partirais volontiers avec vous; nous irions ensemble dans les immenses régions de votre Far-West, dans les réserves indiennes. Que j aimerais voir de mes yeux les wigwams des Peaux-Rouges, et

Dessin de Rosa Bonheur.

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RO SA BONHEUR

étudier leurs mœurs. En voilà des sujets merveilleux pour les artistes!

Peu après la guerre, j'ai été sur le point de faire ce beau voyage. Un amateur de mes tableaux, M. Belmont1, avait proposé d'organiser à mon intention des chasses au buffle. Que de choses nous aurions admi- rées, ma chère amie et moi! 11 nous a fallu renoncer à ce plaisir, pour ne pas nous éloigner de notre bonne mère Micas, presque aveugle

Il v eut un silence de quelques instants. Posa Bonheur le rompit pour nous inviter à parcourir sa propriété. C'est ainsi que je revis le grand pré, maintenant désert, où j’avais pénétré avec M. Arbuckle, trois années auparavant.

— C'est ici que folâtraient autrefois mes chevaux sauvages, nous dit la bonne artiste. Que j'ai donc été embarrassée à leur sujet, lorsque je me suis trouvée en présence de votre compatriote! Songez que M. Arbuckle m'arrivait juste au lendemain du jour où j’avais donné son cadeau au colonel Cody ! Buffalo aura-t-il été plus heureux que moi, je le suppose; il a bien dû trouver le moyen de compléter l'éducation de mon petit étalon.

— Et la lionne qui était ici ? fis-je en l’interrompant.

— Ma pauvre Fathma! qui était si gentille et si bien apprivoisée. Vous l'aviez vue, en etfet. Elle est morte, et j'en ai eu un grand chagrin.

L'heure du départ approchait. Tout en causant, nous revînmes au château.

Il y avait dans le jardin, tout près de nous, un yucca magnifique. Posa Bonheur nous le lit admirer, et demanda à ma mère si elle aimait les fleurs. Appelant aussitôt son jardinier, elle lui ordonna d’arracher ce yucca, en prenant garde de ne pas toucher à la racine, et de nous l’apporter ensuite à l’atelier, en même temps qu’une belle gerbe de roses.

— Si vous le voulez bien, mesdames, poursuivit-elle en se tournant vers nous, nous allons monter, et je vous aiderai à empaqueter vos souvenirs, car bientôt maintenant ce sera l’heure du train.

Un instant après, le jardinier vint nous rejoindre avec une énorme brassée de fleurs; parmi les roses éclatantes, le yucca faisait contraste avec la couleur si délicate de ses corolles ; mais de racines, il n’en avait plus : le pauvre homme avait pris grand soin de les couper au plus ras.

Les yeux de Posa Bonheur eurent un éclair de vivacité; elle se contint cependant, et ce ne fut qu'après la sortie du jardinier qu'elle s'écria :

Qu'en pensez-vous, mesdames, n'est-ce pas là un bel exemple de l'intelligence masculine?

i. M. Belmont était, en 1 856, ministre des Ltats-L'nis à La Haye.

RO SA BONHEUR

2 I

Nous nous apprêtions à prendre congé, et voici qu’elle aperçut sous mon bras un objet que j'avais peine à dissimuler.

— Ah ! fit-elle en riant, vous aviez apporté votre album d'auto- graphes, et sans doute vous voudriez m'y voir mettre ma griffe à côté de celles de vos illustres professeurs et des personnalités les plus notables de votre connaissance?

TIGRE, PAR ROSA BONHEUR.

— J'avoue, dis-je avec un peu d’embarras, que tel était mon dessein en venant vous faire, moi aussi, mes adieux de Fontainebleau, mais je

n’osais plus vous en prier, tant vous

— Laissez-le-moi, dit-elle avec un aimable empressement, en me prenant l'album des mains. Je vous le renverrai dans quelques jours par mes amis les Tedesco.

Et, avant que j'eusse le temps de la remercier une fois de plus :

— Vous trouverez un panier dans le coupé qui vous attend en bas.

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RO SA BONHEUR

Je l'ai fait remplir de chasselas, car il faut bien que vos sœurs goûtent aussi aux produits de ce pays.

Elle m’embrassa en ajoutant : « Je vous ai autrefois donné ma pho- tographie. Il me serait agréable d’avoir la vôtre en retour. Ne manquez pas de nt’en envoyer une avant votre départ. »

Surprises et charmées d’un tel accueil, nous rentrâmes à Paris, les bras remplis des cadeaux de la vénérable femme, dont le cœur se révé- lait à nous aussi grand que son talent se montrait scrupuleux, car il nous fallait bien rapporter bonne part de ses prévenances au désir ardent de posséder un élément indispensable, devant ses yeux, à l'achèvement d’une de ses œuvres. Quant au malheureux yucca coupable d’avoir provoqué un mouvement de coière contre les hommes, nous nous empressâmes, aussitôt revenues, de le planter au milieu d'un parterre de notre jardin, espérant, en dépit de tout, que la délicate attention de Posa Bonheur nous vaudrait le miracle de le voir pousser de nou- velles racines. Le mal était sans remède; au bout de quelques jours, la gracieuse plante baissa la tête et se flétrit. Ses clochettes n’étaient pas encore fanées cependant, lorsque M. Tedesco vint rapporter l’album que Posa Bonheur avait gardé. Avec quel empressement je l’ouvris, et quel fut mon plaisir de trouver sur un des feuillets, dernier gage de l’amitié de la grande artiste, le croquis de Berger écossais reproduit ci-contre.

Une lettre de remerciements adressée à Posa Bonheur en même temps que ma photographie, une réponse pleine de vœux pour mon succès reçue d'elle, et je m'embarquai. J'étais à Boston au commence- ment d’octobre 1891, y retrouvant avec plaisir plusieurs des personnes dont les conseils m'avaient engagée à traverser l’Océan ; leurs aimables recommandations me créèrent un cercle de précieuses relations. Je pus vendre quelques toiles et il me vint assez vite des commandes de portraits suffisantes pour m'occuper plusieurs années durant.

Le travail dont j'étais accablée ne me faisait pas oublier la mission dont Posa Bonheur m'avait chargée ; mais si je me hasardais à demander de quelle manière je pourrais me procurer l’herbe des Prairies de l'Ouest, immanquablement on me répondait avec un peu d’ironie :

— 11 vous faudra l'aller chercher à pied, car vous devez bien penser que les trains ne s'arrêtent pas dans les régions désolées où poussent ces maudites plantes. A quoi servirait bien une station de chemin de ter là où l'on ne trouve ni maisons, ni cultures, ni habitants ?

Je crus devoir taire part à Posa Bonheur et de la difficulté avec laquelle je me trouvais aux prises, et de mon désir — plutôt que mon

ROSA BONHEUR

23

espoir — de la surmonter quelque jour. Fort heureusement, elle n'éprouvait aucune impatience.

Au moment où je commençais à abandonner tout espoir, le hasard me lit rencontrer une jeune femme dont l'aide me parut devoir assurer bientôt le succès de mes recherches. Miss Collins dirigeait en personne

BERGER ÉCOSSAIS. Dessin de Rosa Bonheur.

une école qu elle avait fondée au milieu d'une des tribus du Far-West; elle possédait un certain nombre de photographies pleines d'intérêt, et m'offrit très volontiers, à l'intention de la grande artiste française, une vue de la Prairie et de sa végétation sauvage. J'en fus ravie, mais ce n'était pas encore tout à fait mon rêve réalisé; le serait-il jamais? Un beau matin, cependant, j'eus la surprise de recevoir, fort convenable- ment enveloppé, tout un paquet d'herbes desséchées. Un mot d’une de

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ROSA BONHEUR

mes sœurs1, qui habitait Cincinnati, m'apprenait en même temps que c’était là l'herbe aux bisons réclamée à tous les échos. Je la devais à la Société botanique du Colorado, qui, ayant été par hasard informée du désir de Rosa Bonheur, avait aussitôt dépouillé ses collections pour la satisfaire. Au reste, l'envoi était accompagné d'une lettre provenant de la Société elle-même. L’on prenait soin de faire observer que la couleur de cette plante, le Bujf'alo-grass, se trouvait légèrement altérée par suite de sa dessiccation ; qu'il serait fait une tentative pour s'en procurer des touffes fraîches, mais que, par malheur, cette sorte d’herbe fuit l'homme civilisé et disparaît presque aussitôt des régions où il vient à s’établir. Elle pousse presque toujours en compagnie de l’herbe Gramma et de quelques fleurs sauvages dont l’envoi comprenait divers spécimens. Chaque touffe, ajoutait-on, constitue un bouquet circulaire d’un pied environ de diamètre, éloigné généralement de ses voisins de la distance d'un pied à 18 pouces. La terre qui les porte est d’un gris brun assez clair; sèche, elle devient couleur de poussière.

Herbes et photographie, tout fut au plus vite expédié à Rosa Bonheur. La lettre de remerciements ne tarda guère, témoignant au surplus quelque surprise de la forme des plantes, mais aussi une méprise à mon sujet, car elle avait cru me reconnaître dans une jeune femme représentée sur la photographie et qui n'était autre que Miss Collins en personne.

Aussi longtemps que dura mon séjour en Amérique, je reçus du reste, à plusieurs reprises, des lettres de Rosa Bonheur; elle ne laissait échapper aucune occasion de me prouver, ainsi qu'aux miens, quelle place nous tenions dans ses préoccupations et ses sympathies. En décembre i8g3, ma sœur Dorothée2 ayant été reçue docteur ès sciences mathématiques de l'Université de Paris, lui fit hommage de la thèse qu elle avait écrite sur les anneaux de Saturne, et la bonne artiste l'en remercia par les lignes suivantes :

Mademoiselle,

Depuis que vous m’avez fait l’aimable envoi de votre thèse, il m’a été impossible d’avoir un moment de tranquillité pour vous remercier.

Enfin, aujourd’hui, je puis vous exprimer ma très vive reconnaissance et l’admiration que j’ai pour vous et que vous méritez de la part de toutes.

J’ai lu hier soir les premières pages qu’il m’était possible de comprendre; quant au calcul mathématique, bonsoir pour moi comme pour les trois quarts

i. Mm* Dalton, née Mathilde Klumpke.

3. Depuis Mme Isaac Roberts.

RO SA BONHEUR

2 5

et demi du public. Absolument comme si nous mettions le nez dans un livre hébreu.

Ces formidables calculs et signes m’inspirent un absolu respect, cela ne doit pas vous étonner.

Permettez-moi, chère mademoiselle, d’être fière de me compter au nombre de vos amies et de vous remercier encore de m’avoir fait l’honneur d’un exem-

CHEVAL blanc dans un i*ré, par rosa bonheur.

plaire de votre thèse de docteur ès sciences mathématiques : j’en suis très

touchée

Veuillez agréer, etc.

R. Bonheur.

Rosa Bonheur tint aussi à me féliciter d'un événement qui à tous les miens une grande joie.

ea usait

Chère mademoiselle Klumpke,

By, i 3 janvier 1894.

Je suis bien heureuse des sentiments d’amitié que vous me faites

l’honneur de m’exprimer et que je vous rends de tout mon cœur avec ma profonde estime comme confrère du pinceau. J’espère vous revoir à Paris en attendant

4

K OSA BONHEUR

2<)

un monde meilleur, où le Créateur permettra peut-être que nous nous retrou- vions parmi les êtres aimés qui nous ont quittées et qui veillent sur nous.

Vous devez, chère mademoiselle, être bien heureuse des succès de votre sœur; elle a eu l’amitié aussi, dont je m’honore infiniment, de m’envoyer sa thèse, qui lui a fait mériter le grade de docteur ès sciences mathématiques a

Paris, ce qui est une distinction très grande.

Je vous ai déjà dit que vous êtes une famille bénie du Grand Esprit Créa- teur de tout l’infini, et c’est une vérité, car la vie matérielle seulement est bien peu de chose et dure bien peu pour ceux qui savent lire I Esprit Créateur dans cette même vie matérielle

Puisque vous avez madame votre mère près de vous, je vous prie de lui exprimer mes sentiments affectueux, vous demandant la permission de vous embrasser toutes deux.

R. Bonheur.

l'N INDIEN DE B U E F A L O - 15 1 1. L Etude par Rosa Bonheur.

INDIENS DE BUFFALO-BILL, PAR R O S A BONHEUR.

CHAPITRE III

NOUVELLES VISITES A R OS A BONHEUR. LES INDIENS DE BUFFALO-BILL.

Je revins à Paris au mois de juin 1895, poussée par le désir de retrouver la vie artistique de la grande ville, l’atmosphère de ses musées, son émulation quotidienne, provocatrice de recherche et de pro- grès, sans compter les conseils de mes anciens maîtres et ceux, aux- quels je me proposais d'avoir recours, d'un artiste dont jusque-là je ne connaissais que le talent, M. Théve- not. Mes préoccupations de portrai- tiste m'avaient appelée à porter le

UN INDIEN DE B U F F A L O - B 1 1. L .

Esquisse de Rosa Bonheur. . . . . . . . ,

aussi la plus vive admiration. L était mon ambition de me perfectionner dans cet art délicieux du pastel, dont j'avais pu, en différents essais, apprécier tout à l’aise la difficulté.

plus grand intérêt à ses travaux, et

R OSA BONHEUR

2 S

Par malheur, ma présomption juvénile n’avait négligé qu'une chose, capitale cependant, à savoir que M. Thévenot ne prenait pas d'élèves; ma déception fut grande lorsqu’on m’en informa.

Faute de mieux, je résolus de retourner à l’Académie Julian, et je louai un atelier dans l’intention d'y préparer, durant l'hiver, un tableau pour le Salon de 1896. Je n’oubliai pas non plus l’illustre femme dont les lettres m'avaient, à plusieurs reprises, apporté par delà l’Océan le témoignage d'une pensée toujours affectueuse. Diverses circonstances, entre autres la mort de son amie, Mme Carvalho. qui l'affligea beaucoup, m'empêchèrent d’aller à By avant le milieu de l’automne; ma mère m’y accompagna comme la fois précédente, il y avait quatre ans déjà.

A peine avions-nous pris pied sur le quai de la gare de Moret, qu’une manière de vieux monsieur qui était là s'approcha de nous et m’embrassa brusquement. J'eus un mouvement de recul vite réprimé, car j'avais reconnu Rosa Bonheur; la surprise de ma mère avait été plus vive, et je crois bien qu'elle fut sur le point de protester contre une telle agression. Nous en rimes bien vite. Quelques minutes plus tard, nous étions dans la voiture, et Rosa Bonheur, riant encore, s’écriait :

Quelle mine vous avez faite, ma chère Miss Aiina. lorsque, devant les employés, je vous ai pressée sur mon vieux cœur !

A cela je répondis qu’en Amérique nous n'étions pas habituées aux démonstrations sentimentales sur la voie publique.

— Je le sais fort bien, fit-elle, aussi ai-je voulu vous intriguer un peu par cette petite farce de rapin ; c’est la preuve, au reste, du grand plaisir que j’ai à vous revoir. Ft vous, chère madame, m'avez-vous reconnue ?

— Non, je l'avoue, dit ma mère, et j'ai failli m’indigner. Mes yeux, fort heureusement, sont tombés sur vos pieds si petits, si élégamment chaussés, et qui ne sauraient appartenir qu'à une femme.

— J’ai toujours eu cette coquetterie, en effet, et cela m'a souvent trahie pendant mes heures de travail en forêt. Depuis que je vis seule, le costume que je porte m'est néanmoins une grande protection.

Cet accueil à la gare, le déjeuner qui suivit, furent pour ma mère et pour moi l'assurance que les sentiments de Rosa Bonheur à notre égard étaient demeurés, malgré une absence de quatre années, aussi affec- tueux qu’au jour où elle nous avait renvoyées les bras chargés de ses études et de ses fleurs. Dans l’après-midi, nous fîmes la visite obligée au « sanctuaire ». Un chevalet s'y dressait, portant une grande toile à moitié achevée.

— Vous me voyez en train de représenter un combat célèbre dans

R O S A P. O N I ! K I ' R

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les annales du stud-book britannique. Le cheval blanc n'est autre que Godolphin Arabian, l’ancêtre de toute une lignée de grands étalons anglais. Mais vous savez peut-être son histoire ? Eugène Sue l'a contée

et beaucoup d’autres après lui Vous ne la connaissez pas? elle est

fort curieuse. Ce cheval avait été offert à Louis XV par le bey de Tunis. Selon le goût du temps, le roi n’aimait que les chevaux courts et ramassés. Nul ne s'intéressa à ce barbe, qui bientôt lut vendu par les officiers des écuries royales et employé à traîner des voitures dans les rues de Paris.

ÉTUDE POUR « LE DUEL ».

(Musée iiu Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.)

Un jour, rue Dauphine, il s'abattit sur le pavé et attira ainsi l'attention d’un Anglais qui passait. C’était un certain Cook, qui se connaissait en chevaux. Il observa que cet animal valait mieux que la vile besogne à laquelle il était assujetti, l’acheta et l'emmena en Angleterre, où il le céda à Lord Godolphin, qui l'envoya à son haras.

La jument blanche que vous voyez dans le fond s'appelait Roxana : elle était destinée à Hobgoblin, l’étalon noir qui est aux prises avec l'arabe, car ce fut un combat acharné entre les deux rivaux qui décida du sort de cette belle Hélène. Godolphin Arabian sortit vainqueur du duel.

Un heureux hasard m’a mis entre les mains une vieille gravure de

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R O SA BONHEUR

Stubbs, publiée à Londres en 1794, qui m'a permis de tracer un portrait authentique de ce héros équestre. Quand on fait de l'histoire, il faut que tout soit exact, et je ne recule jamais devant un sacrifice pour me pro- curer les documents dont j'ai besoin.

Se tournant alors vers moi, et sur un ton où il y avait bien un peu de reproche :

— Je suis loin d’avoir eu autant de chance pour l'herbe aux bisons. Comment, ma chère Miss Anna, nous vous faites photographier au milieu de la Prairie, et, alors que vous n'avez qu'à vous baisser pour cueillir à pleines mains des touffes toutes fraîches, vous m’envoyez quelques brindilles fannées et tirées d'un herbier.

— Je n'ai malheureusement jamais été dans la Prairie, répondis-je; aucun train ne s’y arrête. La jeune missionnaire qui m’a donné la photographie que je vous ai envoyée me ressemble physiquement sans

doute le ne dis pas que vous me prenez pour une autre, mais vous

avez certainement pris une autre pour moi

— J'ai pourtant bien cru reconnaître, sous le chapeau à larges bords, le bout de votre grand nez, fit-elle en s’excusant.

Lt la bonne artiste de m'accabler de ses questions sur ma vie durant les années que je venais de passer en Amérique, sur les relations que je m’étais créées, sur mes travaux. Je lui montrai quelques photographies de portraits que j’avais faits à Boston. « C'est vivant! quelle est cette dame? » s’écria-t-elle devant celui de Mme Nancy Foster. Je lui fis connaître en quelques mots cette remarquable personnalité féminine et féministe, à laquelle l’Université de Chicago est redevable d'un pavillon, spécialement construit pour les jeunes filles des cours supérieurs.

— Vous trouvez toujours, en Amérique, des âmes généreuses, prêtes à se dévouer pour l’instruction et l’émancipation de la femme. N otre nation devient grande, parce qu’elle comprend que ses filles, une fois mariées, exerceront une influence sans pareille sur l'éducation de leurs enfants.

Avant de prendre congé de Rosa Bonheur, je lui demandai de vouloir bien m’appuyer près de M. Thévenot.

— Ce serait avec grand plaisir, mais je ne le connais pas du tout. Je conçois votre enthousiasme pour son talent, que j’apprécie encore plus depuis que moi-même je me suis mise au pastel. Cela m’amuse, bien que le métier soit assez sale.

Quelques semaines plus tard, je lis de nouveau le voyage de By, pour présenter à Rosa Bonheur Miss Sophie Walker, de Boston, dont j avais peint le portrait pendant mon séjour en cette ville et qui désirait

LE DUEL, PAU ROSA BONHEUR

32

ROSA BONHEUR

taire l’acquisition d'un tableau à l’intention d’un musée de peinture dont elle venait de doter l’Université de Rowdoin, à Brunswick (K. -U.).

L’attention de Miss Walker se porta sur une étude de cheval blanc.

— .le ne vends pas mes études, lit Rosa Bonheur, mais pour vous être agréable, je veux bien me servir de celle-ci, qui vous plaît, pour en taire un tableau.

— Ft combien le paierai-je? mademoiselle.

— Cinq mille.

— Cinq mille dollars, n'est-ce pas? Que je serai heureuse de possé- der une œuvre de vous à ce prix! s’écria vivement la visiteuse.

Vous avez mal compris, dit Rosa Bonheur en l’interrompant. Un qualité d’amie de Miss Klumpke, ce sera cinq mille francs et non pas cinq mille dollars.

Miss Sophie Walker se confondit en remerciements, et, pour mon compte, je ne manquai pas d'être très sensible à un procédé aussi flatteur pour moi qu’il était avantageux pour ma compatriote.

L’occasion d'une présentation du même genre se renouvela dans le cours de l'hiver. Je reçus un jour la visite de M'"e Thaw, de Pittsburg, dont le patronage m’avait été précieux pendant mon dernier séjour en Amérique. K lie avait récemment acquis, à New-York, un tableau de Bouguereau et un autre de Rosa Bonheur, qui avaient provoqué chez elle le désir très vif de connaître l’un et l’autre de leurs auteurs.

Déjà elle axait été rendre visite à M. Bouguereau, qui l’avait fort aimablement accueillie. Tant qu’à Rosa Bonheur, elle savait combien il était difficile d’être admis dans^ son atelier, et c’est pourquoi elle recourait à mon entremise, ne doutant pas de ma bonne volonté à lui être agréable. Les lettres si affectueuses que j’avais reçues de Rosa Bonheur à Boston, et qu elle connaissait, lui étaient à l'avance un gage de la réussite de ce projet de visite, dont elle attendait, pour elle et pour ses filles, un souvenir précieux, disait-elle.

Ainsi que l’espérait bien M"10 Thaw, la réponse de Rosa Bonheur à ma demande d’entrevue fut aussi prompte et aussi favorable qu’il était permis de l'espérer. Trois jours plus tard, Mme Thaw, sa sœur, ses deux filles et moi, nous étions à By. Rosa Bonheur avait réservé à ces dames la joie de les recevoir vêtue de son costume masculin, à l’étrangeté duquel elles furent bientôt accoutumées, tant celle qui le portait savait mettre d’affabilité dans son accueil et de vivacité dans son langage.

Par contre, deux petits chiens de race Yorkshire nous traitèrent de toute autre façon : l'un d'eux s'était mis à aboyer avec un acharnement et un bruit extraordinaires pour sa taille minuscule, en nous montrant

5

LES BŒUFS DANS LES HIGHLANDS, PAR ROSA BONHEUR

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RO SA BON El EU R

des crocs fort heureusement peu redoutables; le second, à vrai dire, était silencieux, mais il cherchait traîtreusement à mordiller mes bottines. Miss Alice Thaw s'empara du petit enragé et le prit dans ses bras. Bien loin de s'en fâcher, il se calma sur-le-champ et manifesta bientôt tout le plaisir qu'il prenait à se laisser caresser.

— Je vois que comme moi vous aimez les bêtes, lui dit Rosa Bon- heur. Ce petit sournois est mon favori, et il le sait bien. Voyez son poil soyeux. Si je l’avais envoyé à l'Exposition canine, il aurait certainement obtenu un grand prix, mais je n'ai pu consentira m'en séparer. Charlev est si affectueux, si câlin; il a de si beaux yeux; il ne lui manque que la parole. Les bêtes ont des âmes, le croyez-vous?

— Oh ! mademoiselle, que je suis heureuse de vous l'entendre dire, s'écria Miss Alice. C’est l’opinion que je soutenais ce matin même contre ma mère.

Nous parlâmes bientôt du tableau que Mme Thaw avait acheté à New-York. C’était, au premier plan, des moutons couchés sur l'herbe, tandis qu’au fond de la toile on apercevait un groupe de bœufs, et Mme Thaw ne dissimulait pas son extrême satisfaction de posséder une œuvre d'un tel mérite.

— C'est mes Bœufs dans les Highlands ! s'écria Rosa Bonheur

Tâchez donc de savoir combien elle l’a payé, me dit-elle tout bas un moment après.

Je sus bientôt que ce tableau avait coûté 40.000 francs et qu’on ne l'estimait pas trop cher a ce prix. L’artiste accueillit un tel renseigne- ment avec une apparente satisfaction, et ma pensée se reporta aux conditions autrement favorables qu'elle avait faites à Miss Walker.

A quelques instants de là, s’étant assise à sa table de travail, nous la vîmes prendre une page de papier écolier, et, sous nos yeux émerveillés, commencer de dessiner à la plume une composition compliquée. En quelques minutes ce fut achevé. Pille y ajouta une dédicace et tendit la feuille à Mme Thaw en la priant d’accepter ce croquis en souvenir de sa visite à By.

— Mais c’est l'esquisse de mon tableau que vous avez retracée-là !

— En effet, reprit l'habile artiste, j’ai pensé que cela vous ferait plaisir de voir que je n'ai pas oublié la toile à laquelle vous tenez tant.

Se tournant alors vers moi :

— Voilà ce qu’il vous faut bien comprendre, Miss Anna. Une artiste véritable doit garder ses sujets gravés dans sa tète. Il faut que, tout

comme un musée, son cerveau soit rempli de ses œuvres Vous

devriez venir habiter à By, ajouta-t-elle en souriant. Je vous trouverais

ROSA BONHEUR

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dans le voisinage une pension convenable. Vous travailleriez avec moi dans le parc et en forêt, et je vous montrerais comment on interprète le paysage, ce dont un peintre de ligures a toujours plus ou moins besoin pour augmenter l'intérêt de ses tableaux.

Je témoignai ma reconnaissance, ne pouvant en croire qu'à moitié mes oreilles.

Nous rentrâmes à Paris, Mme Thaw et ses filles ravies de leur excursion à By, et fort encouragées par ce beau début à poursuivre le

LUS B (EU K S DANS LES HIGHLANDS.

Croquis fait de mémoire par Rusa Bonheur, d’après son tableau.

cours de leurs visites dans les ateliers d'artistes. Je lui avais autrefois parlé de M. Thévenot ; elle voulut que nous l'allions voir ensemble, proposition acceptée avec joie, l'on n'en saurait douter. M,ue Thaw lui acheta un charmant pastel ; quant à moi, et je ne manquai pas de lui dire, tandis que nous examinions ses œuvres, que j'étais venue de Boston à Paris tout exprès pour devenir son élève, et que mon désap- pointement avait été grand d’apprendre qu'il ne donnait pas de leçons particulières.

M. Thévenot ne dit rien qui pût me donner quelque espoir. Peu de jours après, cependant, il me lit savoir qu’étant libre pendant la durée du Salon, il consentait à me donner, à partir du commencement de mai, des leçons pendant trois mois.

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KO SA BONHEUR

J'étais au comble de nies vœux. Devenir l'élève de M. Thévenot, travailler avec Kosa Bonheur, n'était-ce pas le meilleur achèvement de mes études artistiques parisiennes. Tout cela, je le devais à l'amitié de l'excellente Mmc Thaw, qui était pour moi, décidément, une véritable fée bienfaisante. C'était trop beau. A peine mes dispositions étaient- elles prises avec M. Thévenot, qu'il me vint une lettre de By. Kosa Bonheur m'annonçait avoir trouvé, à deux pas de chez, elle, la chambre et la pension rêvées pour moi : elle comptait que j'irais la rejoindre dès le commencement de mai. N'était-ce pas jouer de malheur : être contrainte de faire choix entre deux projets qui l'un et l'autre m'avaient tant réjouie. Malgré mon regret de causer quelque désappointement à Kosa Bonheur, je {iris le parti de rester à Paris pour y recevoir des leçons qui, pensais-je, me devaient être d'une plus immédiate utilité dans la carrière de portraitiste que les conseils d'un peintre d'animaux, quelque prix que j'y attachasse. Kosa Bonheur ne me blâma pas, du reste, de ma résolution, et ne cessa pour cela de m’engager à aller prendre auprès d'elle des conseils qu elle eût été heureuse de me donner. Hélas ! c’est à peine si je pus, quelques rares fois dans le cours de l’été, me rendre à de si aimables instances; la vieille artiste se montrait, à chacune de ces entrevues, bonne et affectueuse comme toujours; mais la visite au cours de laquelle je lui lis mes adieux avant mon départ pour Boston m'a laissé des souvenirs tout particuliers.

Kosa Bonheur avait amené la conversation sur les Indiens d'Amé- rique, pour me montrer bientôt toute une série de photographies de Peaux-Kouges. Les photographies examinées, elle ouvrit un grand volume rempli de planches gravées représentant aussi des Indiens.

— C’est l'ouvrage de Catlin, dit-elle, un de vos compatriotes qui a passé sa vie, je crois, parmi les tribus de l'Ouest : c'est leur grand peintre. Examinez avec soin. Quel magnifique parti il a su tirer du spec- tacle qu'il avait sous les yeux. J'ai fait un peu comme lui, grâce à ce brave colonel Cody, lors des représentations qu’il a données à Paris pendant la dernière Exposition. Les Tedesco avaient bien voulu inter- venir pour me faciliter l'accès du campement indien, et Butfalo-Bill s'est montré pour moi d’une prévenance parfaite. C'est de la meilleure grâce qu'il m'a autorisée à travailler tous les jours au milieu de ses Peaux-Rouges. J'ai ainsi pu examiner leurs tentes tout à mon aise ; j'ai assisté aux scènes familières de leur vie. J'ai conversé du mieux que j'ai pu avec les guerriers, leurs femmes, leurs enfants. J'ai fait des études de leurs bisons, de leurs chevaux, de leurs armes, qui m’ont intéressée prodigieusement, aussi M. Knoedler m’a-t-il causé un vil

R OSA BON II K U R

plaisir le jour où il m’a offert le costume superbe que j’ai là et qui a appartenu, parait-il, à un chef de haute lignée'. Car j’ai une passion véritable, vous le savez, pour cette race infortunée, et je déplore qu'elle soit appelée à disparaître devant les blancs usurpateurs. — Mais vous allez en apercevoir bientôt quelques échantillons, je suppose, puisque vous avez l’intention d'exposer de vos tableaux à San-Francisco. Vous

BISON.

Étude de Rusa Bonheur, faite chez BulValo-Bill en )88<j.

serez bien assez bonne pour faire encore un effort en ma faveur, lorsque vous traverserez les Prairies. Essayez donc, cette fois-ci, d’obtenir fraîches quelques-unes des herbes dont je vous ai parlé et qui trouve- ront leur place au premier plan de mon tableau. Sans ces documents, je n'oserai jamais commencer ma grande composition des Bisons fuyant l’incendie, ni celle des Chevaux sauvages dans le Far-West que je me

i. M. Knoedler m’a raconté que le colonel Cody avait un jour invite à sa table, en même temps que Rosa Bonheur, les deux chefs indiens Rocky-Beard et Red-Shirt. La vieille artiste mangea à peine. On lui en fit l’observation. « Pourquoi voulez-vous que je mange, fit-elle, est-ce que je ne fais pas cela tous les jours, tandis que je n’aurai pas tous les jours sous les yeux deux êtres si intéressants à étudier. »

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ROSA BONHEUR

promettais de faire aussi, et j'y tiens essentiellement pourtant Vous

ne sauriez croire combien je retrouve toute mon ardeur d’autrefois, lorsque je fais revivre sous mon crayon les scènes si émouvantes de Fenimore Cooper.

Ces efforts auxquels je me livre sont des distractions que m’envoie la Providence ; elles me font oublier, pendant quelques instants, la solitude dans laquelle je vis depuis la mort de Nathalie Micas. C'était l’amie dévouée de mon enfance; elle partageait mes joies et mes dou- leurs, et avait été témoin de mes luttes comme de mes succès.

Il me reste beaucoup de travaux, pourtant, que je désirerais ache- ver avant de rejoindre là-haut les âmes que j'ai aimées ici-bas.

Je suis toute seule : les intentions du Créateur sont souvent difficiles à comprendre

Au moment des adieux, elle me dit, avec un peu de mélancolie souriante :

— Vous allez partir, ma chère Miss Anna, mais j'espère que nous nous reverrons avant que je quitte ce monde. Non pas adieu, au revoir.

C'est avec une profonde émotion que cette fois je me séparai de 1 excellente femme. Je m’éloignai de sa maison, persuadée que, malgré l'assurance contraire qu'elle venait de m'en donner, j'avais embrassé Posa Bonheur pour la dernière fois.

PEAUX-ROUGES ATTAQUANT DES BISONS. Dessin de Rosa Bonheur.

INDIEN POURSUIVANT DES CHEVAUX SAUVAGES. Dessin de Rosa Bonheur.

CHAPITRE IV

LA CUKILI.ETTE DU « SAGE-BRUSH ».

JE SOLLICITE DE ROSA BONHEUR LA FAVEUR DE FAIRE

SON PORTRAIT.

INDIENS A CHEVAL, PAR ROSA BONHEUR.

se sont modifiées là-bas. Le sol soc des charrues, leur verdure

Tétais partie pour l'Amérique avec le dessein d'organiser, dans un certain nombre de villes où je comp- tais déjà des relations, une série d'expositions de mes œuvres des der- nières années. Boston devait être la première étape, Pittsburg la seconde; Cincinnati viendrait ensuite, et je me proposais de terminer cette tournée artistique par San-Francisco, ma ville natale. L’énorme ruban de fer qui unit Cincinnati à la capitale de la Californie traverse des territoires indiens et les Prairies fameuses dont ma vieille amie française eût tant souhaité pouvoir contempler l'im- mensité; mais depuis le temps où ses amis les conteurs avaient publié leurs dramatiques récits, bien des choses vierge des Prairies s’est ouvert sous le au printemps est celle des blés qui

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R ns A R O N H F. U R

poussent, et les régions incultes se resserrent vers l'Ouest en cette région, immense encore dans son infertilité, que l'on nomme le Désert. Il m'était resté un souvenir d’ennui de ces vertes et tristes étendues; cette fois, je me réjouissais à la pensée de les revoir; leurs solitudes s'ensoleillaient d'un rayon de sympathie par la grâce de cette bienheureuse plante au sujet de laquelle j'avais pris des engagements un peu téméraires, je me l'avouais, car j'ignorais s'il me serait jamais permis d'en saisir une poignée. Et je m’attendais à ce que le regret de mon impuissance fût accru par le spectacle un peu ridicule de l’objet souhaité.

Vers la lin du printemps, alors que j’étais à Cincinnati, quelque chose me rendit cependant une ombre d’espérance. L’œuvre de l’Alliance chrétienne organisait un grand congrès à San-Francisco ; des adhésions avaient été recueillies à cet effet dans toutes les v illes de l’Union, et le nombre en était si grand que plus de soixante trains prirent successive- ment la direction de l’Ouest avec la grande bande de toile sur laquelle on lisait : Christian Endeavour Society. D’après le programme, les adhérents s’engageaient à porter les insignes de la société, à prendre part à tous les exercices religieux et à chanter les cantiques qui leur seraient prescrits. Ce voyage ne devait pas durer moins de dix jours, sans compter les dimanches; mais la monotonie en serait rompue par des arrêts, toutes les fois qu'il se présenterait quelque curiosité à visiter. Ne trouverai-je pas là, tout en me rendant à mon but, une chance unique de fouler aux pieds, pour un moment, le sol de la plaine ? Je me fis inscrire au plus vite.

Le voyage se fit sous un soleil qui, pendant plusieurs jours, semblait embraser l’atmosphère. Aux approches du Désert, la chaleur augmenta encore, et le conducteur du train nous prévint d’avoir à ménager avec soin l'eau que nous avions emportée, car il serait impossible d'en renou- veler les provisions dans ce pays de la soif, qui du reste devait être traversé à toute vitesse, d’autant qu'il ne contenait rien d'intéressant à voir. Cela ne faisait pas mon affaire.

— Vous ne me refuserez pas, lui dis-je, d’arrêter quelques instants, pour me permettre d’arracher deux ou trois touffes d'une herbe que je désirerais beaucoup avoir.

— Arrêter le train pour que vous puissiez ramasser un paquet d'orties! Vous n’y pensez pas, mademoiselle! Lst-ce que les grandes chaleurs d’hier vous auraient détraqué la cervelle ? ajouta-t-il sans plus de forme.

— Point du tout, ripostai-je en riant, et ma demande vous paraîtra moins bizarre, quand vous saurez que ces plantes m'ont été demandées

ROSA BONHEUR

4«

par Rosa Bonheur, la grande artiste française, qui en a besoin pour un tableau déjà commencé.

— Que ne le disiez-vous tout de suite? Rosa Bonheur, j'ai vu de ses tableaux, qui sont admirables. Pour elle, j’arrêterai le train réim- porte où. Tant pis si les voyageurs réclament.

Quelques heures après cette conversation, nous roulions à toute vapeur au milieu d’une puissante végétation d’herbes. A droite, à gauche, aussi loin que portait le regard, la verte plaine s'étendait, avec sesondu-

LA CHASSE AUX BISONS, PAR ROSA BONHEUR.

lations et ses moutonnements de terrain, sans autres aspérités devant les yeux que les larges touffes de cette plante dont en cet instant je poursui- vais la conquête comme si c’eût été la Toison d'or. Soudain, le train s'arrête. On croit à quelque accident; en une seconde, des centaines de têtes curieuses se montrent aux fenêtres. Je descends de wagon sans perdre de temps; deux obligeants compagnons de voyage, dont je suis connue et qui m’ont offert leur aide, descendent aussi pour prendre part à cette moisson d’un genre imprévu. Mais voici qu’une exclamation leur échappe au moment où ils s’avisent de saisir un pied pour le déraciner. Le Sage-bntsh a des armes pour se défendre; sa tige est garnie d'aiguil- lons dont la piqûre est douloureuse. Il faut renoncera l obtenir de cette

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ROSA BONHEUR

façon. Alors, de leurs couteaux, mes amis se mettent à creuser autour de chaque pied ; c’est à ce prix qu’ils parviennent à arracher les racines avec la terre qui les entoure. L'opération est un peu longue, et sans doute les voyageurs dont le train est rempli éprouveraient très vite quelque impatience s’ils devaient demeurer dans leur maison roulante. Mais voici qu’ils descendent. Les uns, un peu intrigués, nous entourent ; d’autres se mettent à poursuivre des chiens de prairie et des coqs de bruyère. Nous avons tout le temps d’achever la besogne. Tandis que mes amis travaillent, si j’employais ce temps à noter à l’aquarelle l’aspect de cette terre vierge ? J’ouvre ma boite à couleurs et me dispose à peindre. C’est trop de malchance : mes pinceaux ne se retrouvent plus. Je coupe

DANS LE DÉSERT (ÉTAT DE NEVADA).

au plus vite une mèche de mes cheveux et la lie à l’extrémité d’un porte-plume. Mais c’est le plus détestable des instruments de peinture; je n’en obtiens rien de bon. J'arrache la mèche de cheveux et la rem- place par un tampon fait d’un lambeau de mon mouchoir. Cette lois, cela va mieux; les teintes s’étendent assez bien. Tandis que je cherche sur ma palette la couleur du sol, des plantes qui le couvrent et du ciel, ma pensée se reporte vers Kosa Bonheur, et je songe avec regret aux jolis croquis qu’elle ne manquerait pas de faire à cette heure si elle était près de moi.

Bientôt ma besogne est achevée, les voyageurs remontent dans leurs wagons et le train se met en marche. J’essaye encore de noter quelques aspects du paysage, puis j'empaquette mon précieux butin, et, à la première station, le lendemain, je l’expédie tout droit à Rosa Bonheur,

LES CHEVAUX SAUVAGES, PAR ROSA BONHEUR

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R OSA BONHEUR

en même temps qu'une lettre disant ma joie d'avoir enfin pu accom- plir ma promesse.

La réponse de l’illustre artiste ne me parvint qu’à la fin d'août, alors que, revenue de San-Francisco, je faisais les portraits de la famille Douglas-Miller, dans une île du Saint-Laurent, à Alexandrin Ray. Rosa Bonheur, dont j'avais peu de jours auparavant reçu déjà une lettre, qui

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J Kv ,

AUTOGRAPHE DE ROSA BONHEUR.

m'avait suivie par toute l'Amérique pour m'annoncer l'exposition de ses quatre grands pastels, me remerciait de ne l'avoir point oubliée dans ma traversée du Désert et de lui avoir adressé un paquet de ces fameuses herbes, qu'elle n’avait pas encore reçues cependant.

L’arrivée coup sur coup de deux lettres de Rosa Bonheur dans un îlot du Saint-Laurent prit la proportion d’un événement pour les per- sonnes sous le toit desquelles je vivais.

R OSA BON H F. U R

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— Que vous devez être fière de posséder l'amitié d une femme pareille! me disait-on. Ah! si Rosa Bonheur venait en Amérique et s'aventurait jusqu'à Deer Island, quelle réception nous lui ferions! Invitez-la en notre nom. Nous lui demanderons de peindre le Saint- Bernard, qui se prête si peu complaisamment à son rôle de modèle. — Ce Saint-Bernard, un chien superbe, figurait dans un des portraits que j'avais entrepris. — Nous aurions de la sorte un tableau fait par deux artistes.

— Justement comme le portrait de Rosa Bonheur par Dubufe, fis-je en riant, à cette idée de M. Miller.

— Mais oui, reprit cette fois sérieusement Mme Miller. Ce tableau a dû bonne part de son succès, j'en suis sûre, à ce fait que le taureau sur lequel s'appuye Rosa Bonheur avait été peint par elle-même. Connaissez-vous d'elle des portraits plus récents?

— Oui, seulement je trouve qu'ils ne rendent pas assez justice à sa physionomie pleine d’esprit et d'énergie.

— Pourquoi donc ne lui demandez-vous pas de la peindre? Si elle consentait, ce serait un grand honneur pour vous.

— J y ai songé bien des fois, répliquai-je, mais pour toujours recu- ler au moment d'en faire la demande. Songez que Rosa Bonheur est entourée de portraitistes du plus grand talent : Bonnat, Jules Lefebvre, Benjamin-Constant, Dagnan-Bouveret, Aman Jean, qui sont pour elle des amis. Comment oserai-je poser ma candidature.

— Mais n'êtes-vous pas Américaine? riposta Mme Miller. 11 faut oser, croyez-moi. La femme qui vous écrit dans des termes aussi affectueux ne vous refusera pas une faveur qu'elle saura devoir être si avantageuse à votre réputation. Du reste, n'espère-t-elle pas vous revoir encore, malgré ses soixante-quinze ans? Llle le dit, me semble-t-il, par deux fois dans la même lettre.

C'était bien tentant. Je promis décrire; mais j'hésitais encore la promesse faite. Dans mes promenades au bord du fleuve, je méditais mille projets de lettre, puis j'y renonçais : alors une voix secrète s’élevait en moi et me criait d'oser. J’écrivis donc : c’était le 14 septembre; la date est demeurée gravée dans ma mémoire; puis, mes portraits étant achevés, je me rendis à Boston pour attendre la réponse.

Mais les semaines et les mois se passaient sans que rien n’arrivât de By. Aurais-je donc blessé Rosa Bonheur? Son silence inexplicable m’affligeait plus qu'un franc refus. Par bonheur, le icr janvier appro- chait. C'était une excellente occasion de me rappeler à son souvenir en lui adressant mes vœux traditionnels : je ne m’en fis pas faute, sans

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RO SA BONHEUR

toutefois oser lui dire un mot de ce qui faisait l'objet principal de mes préoccupations. Je ne manquai pas cependant de m’informer du cheval blanc promis à Miss Walker et du paquet d’herbes dont j’ignorais tou- jours le sort. A ma lettre j'ajoutai un abécédaire illustré par Nicholson. Cette fois, j'eus enfin la joie de voir arriver une réponse dans les délais indispensables :

Chère mademoiselle Klumpke,

J’ai reçu votre almanach dont je vous remercie et qui me donne une forte idée de votre savoir-faire original et vigoureux. J’ai été frappée de l’analogie de votre imagination avec celle du peintre espagnol (ioya, que vous ne connaissez peut-être pas. Auriez-vous quelques gouttes de sang espagnol dans les veines sans vous en douter? Cela pourrait bien être par votre père, car madame votre mère n’était pas encore de ce monde lorsque ce grand artiste est mort. Après tout, cela ne peut rien vous faire, ni à moi non plus. Je vous remercie mille fois de cet envoi et vous adresse mes souhaits bien affectueux pour i8q8.

Je suis furieuse après moi-même, car je n’ai pas encore trouvé le temps de finir le cheval blanc de Miss Walker, parce que, ma lenteur habituelle à part, je suis continuellement dérangée et qu’à mon âge je ne puis travailler que peu de temps à la fois. Et maintenant je me suis engagée à exposer parmi mes compagnes du sexe féminin, pour fin mars, si je puis y arriver. 11 faut donc que M iss Walker attende jusque après cette époque, et la première chose que je ferai après sera son cheval.

Ne vous tourmentez pas, je vous prie, pour me procurer les herbes de la Prairie. D’abord vous m’en aviez déjà envoyé. Je regrette seulement les notes prises sur le vif que vous aviez eu la bonté de peindre dans votre voyage à San- Francisco. Ensuite, votre grand peintre américain, M. Bierstadt, de New-York, a eu la générosité de me prêter plusieurs études de lui.

J’ai bien des compositions en projet, des sujets de Prairies. Pourrai-je les exécuter? Je voudrais vivre encore pour cela, mais à la grâce de Dieu !

Au revoir, chère et bonne mademoiselle et digne sœur du pinceau.

Recevez, avec mes vœux affectueux, un baiser fraternel.

By, 5 janvier 1898.

R. Bonheur.

J'avais éprouvé un vif sentiment de joie en reconnaissant, avant que de l’ouvrir, l'écriture et les cachets de cette lettre si amicale; il me faut bien avouer quaprès l'avoir lue et relue, je demeurai sous le coup d une profonde déception. Pas un mot de ma demande relative à son portrait : Posa Bonheur n'avait certainement pas reçu ma lettre. Quant au paquet d'herbes qui m’avait causé tant de soucis, il me fallait bien reconnaître

R O S A BONHEUR

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qu'il s'était égaré et perdu. I.c sort malicieux voulait même que l'abé- cédaire de Nicholson fût l'objet d'une méprise, puisque Rosa Bonheur m'en attribuait libéralement l'illustration et me supposait, pour cette cause, je ne sais quelle ascendance espagnole.

Au plus vite, je lui écrivis mes regrets au sujet des herbes, rectifiant aussi la flatteuse opinion que lui avait donnée de mon talent et de mes ancêtres le petit livre illustré, et je réservai pour la fin la question du portrait.

Ce fut pour moi un jour heureux — sans que je pusse alors prévoir les conséquences qu'il devait avoir sur ma vie — celui où je reçus le billet que voici :

By, 3i mars 1898.

Chère Miss Klumpke,

J’ai fait une belle étourderie pour l’album que vous m’avez adressé cet hiver. Suivant ma sotte habitude, j’ai vu l’œuvre et n’ai pas vu le nom.

J’ai cru que c’était de vous, et comme je vous sais un talent vigoureux, j’ai gobé que c’était une fantaisie artistique de votre main. Je n'en garde pas moins mon opinion qui, je le vois, est aussi la vôtre, que cet artiste a du sang espa- gnol dans les veines.

Je suis à votre disposition, chère mademoiselle, pour le portrait de moi que vous désirez faire.

La pose ne m’amuse pas trop, mais pour l’estime que je vous porte, je ferai de mon mieux. Seulement, je ne puis rajeunir le modèle, qui devient joliment décati ; mais ça ne fait rien, et je vous offre l’hospitalité fraternelle pour le temps voulu, quand il vous plaira.

Je pense que madame votre mère est toujours auprès de votre sœur et que les santés sont bonnes.

Mes amitiés sincères, chère Miss Klumpke, et à quand vous voudrez.

Rosa Bonheur.

La partie était gagnée. Cette lettre, si originale et si franche dans ses expressions, si bellement affectueuse au fond dans sa simplicité, comblait tous mes vœux. Ce fut à qui m en féliciterait, de mes amis, de mes relations, de toutes les personnes qui voulaient bien s'intéresser à mes travaux. Une fois de plus, Mme Thaw me prouva sa sollicitude pour tout ce qui me concernait, en y joignant un conseil auquel je dois sans doute de pouvoir aujourd'hui mettre ces pages sous les yeux du lecteur : « Puisque cette femme illustre vous a invitée à demeurer chez elle

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ROSA BONHEUR

pendant la durée de votre travail, écrivit-elle en réponse à ma lettre d'adieux, résumez chaque soir vos conversations. Ces notes resteront pour vous un précieux souvenir de cet important épisode de votre vie artistique. » Je me promis de suivre cet avis, et dès lors ne songeai plus qu’à passer en France et à rejoindre l’excellente artiste.

C'était au tort de la guerre de Cuba. Je dus quitter Boston sur un paquebot anglais qui se rendait à Fiverpool ; de là je gagnai Paris. Dans ma pensée, cette absence ne devait pas se prolonger plus de trois mois

DESSIN A LA PLUME DE ROSA BONHEUR.

ROSA BONHEUR ET SON CHEVAL NOIR.

CHAPITRE V

A B Y. — LES SÉANCES HE POSE.

LA CONVERSATION DE ROSA BONHEUR.

Le i i juin, j'étais ci By, toute à la joie de retrouver la santé de Posa Bonheur aussi bonne qu'au jour où je l'avais quittée, et son cœur tou- jours aussi plein pour moi de bonté affectueuse. Les premières questions posées relatives à mon séjour en Amérique, à ma famille, à mes tra- vaux, l’on en vint très vite à ce qui motivait mon retour.

— Nous commencerons dès lundi si vous le voulez bien, me dit-elle.

— Mais c’est un 1 3 ! mademoi- selle.

— Vous êtes donc superstitieuse ? — Un peu, non pas pourtant que j’aie jamais eu jusqu'à présent à me plaindre du chiffre i3, mais pour entreprendre une œuvre au succès de laquelle j attache une si grande importance, je préférerais toute autre date.

CHAR L E Y .

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R OSA BONHEUR

— Ce sera alors pour jeudi, qui est le 16, conclut Rosa Bonheur en souriant. Ce retard vous permettra de visiter le Salon et aussi le Louvre : je vous recommande de bien examiner les portraits de Clouet, qui sont délicieux, et de vous en inspirer.

Le jour dit, je fus exacte au rendez-vous. Rosa Bonheur semblait éprouver quelque impatience de me voir à l'œuvre.

— C'est pour moi un grand honneur, lui dis-je, d’être autorisée à faire votre portrait. Comment vous témoignerai-je ma reconnaissance?

— En le réussissant mieux que les derniers qui furent faits de moi. Cette fois, je désirerais que vous me représentiez dans mon costume féminin. Aujourd'hui cependant, ma chère Miss Anna, laissez-moi garder ma blouse, cela ne vous empêchera pas de chercher la pose et l’éclairage.

J étais ravie que Rosa Bonheur acceptât d'elle-même de poser sous ses vêtements de femme. A vrai dire, j’eusse été un peu embarrassée pour lui en faire la demande, suivant le conseil que m’en avait donné pourtant, quelques jours plus tôt, M. Tony Robert-Fleury mon maître, auquel j'avais fait confidence de mon dessein. En dépit de la satisfaction que j’éprouvais, je ne me sentais pas moins un peu gênée pour com- mencer mon travail, d’autant que Rosa Bonheur, habituée à peindre des animaux, dont le costume ne varie guère, me facilitait fort peu la tâche en gardant sa blouse, comme si c’eût été là une chose indifférente.

J'avais ouvert ma boîte et saisi la palette.

— Je vois qu'il vous manque des couleurs, fit-elle, allons en cher- cher dans mon petit atelier, au secoiid étage — Nous montâmes. —

Voilà ce qu'il vous faut. — Elle me tendit des tubes de jaune de Naples, d’ocre d’or et de vert Yéronèse. — Si vous savez les mélanger, ces cou- leurs vous donneront des tons très délicats. Mais n’oubliez pas que tout dépend de la manière de les employer.

Ce conseil de technique, appuyé de deux ou trois couches magistrales sur une palette, me donna le temps de recouvrer mon sang-froid un peu troublé. Quelques minutes plus tard, nous étions revenues dans le « sanctuaire », et je m'asseyais devant un chevalet, en invitant Rosa Bonheur à poser. La bonne artiste avait pris ses brosses et sa palette.

Le travail d'esquisse était à peine commencé qu'une dame de ses amies se lit annoncer et entra. Cela tombait à merveille. Tandis que toutes deux parlaient, j'avais liberté entière pour donner mes premières touches.

— C'est bien comme pose, déclara Rosa Bonheur après la séance, vous êtes coloriste et vous voyez fin,

ROSA BONHEUR

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Nous allâmes dîner. Je ne sais si c'est 1'efiet du contentement d'avoir posé, ou tout autre motif, l’excellente femme était d'une humeur fort gaie, ce soir-là, même un peu en veine de malice, comme si elle enten-

GR1SETTE, JUMENT FAVORITE DE ROSA BONHEUR.

Dessin.

dait se payer à mes frais du plaisir qu'elle m’avait causé. Elle me regar- dait d'un œil rieur :

— Vous avez presque un nez à la Cyrano de Bergerac, fit-elle. Savez-vous ce qu'en dit Rostand ?

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— Non.

— Eh bien ! il faut lire cela. C'est de l'histoire, du reste. On a joué la pièce tout l’hiver dernier a la Porte-Saint-Martin. Coquelin, qui tient le rôle de Cyrano, arrive dans le dernier acte à faire pleurer toute la saile.

Tenez, voici la pièce, ajouta-t-elle quand nous fûmes revenues dans l'atelier. Vous verrez que le héros de Rostand a un grand nez, tout comme vous. Il faudra que j'écrive sur la couverture de ce livre : « Voilà le portrait de Al iss Anna Klumpke. » Ne faites pas la moue, lisez d’abord, vous verrez quel bon caractère a Cyrano de Bergerac. — Elle se mit à rire de tout son cœur. — Je vais vous lire la tirade du nez :

CYRANO.

Hein ! comment! m'accuser d’un pareil ridicule!

Petit, mon nez! Holà! Enorme, mon nez!

Apprenez que je m’enorgueillis d’un pareil appendice.

Attendu qu'un grand nez est proprement l’indice D'un homme atïable, bon, courtois, spirituel,

Libéral, courageux, tel que je suis,

Car la lace sans gloire

J'écoutais de toute mon attention et ne laissais de mes yeux échap- per aucun jeu de cette physionomie d'une mobilité extraordinaire. Si les vers étaient lestes, prestes, bien timbrés, la voix qui les disait avait toute la souplesse, tout l’éclat qui convenait pour en faire ressortir la valeur. Elle leur donnait un charme et une gaieté que je ne saurais exprimer. Quatre pages durant, elle continua ainsi, puis, me posant brusquement le livre dans les mains :

— N’est-ce pas que c’est spirituellement écrit?

Je fus sur le point de répondre : « C'est encore plus spirituellement débité », mais déjà elle continuait avec une certaine volubilité :

— Je ne suis pas fatiguée de ma journée, Miss Anna, mais je me couche à la nuit, parce que je me lève à cinq heures du matin. A sept heures, je sors en voiture avec mon domestique et mes petits chiens, et je ne rentre que vers neuf heures. Je travaille un peu jusqu’à l'heure du déjeuner, ensuite je lis les journaux et je fais ma sieste. A partir de deux heures, je serai à vous. Par conséquent, vous pourrez disposer de vos matinées. Comme je prends mon petit déjeuner dans ma chambre, voulez-vous en faire autant dans la vôtre? ou préférez-vous descendre dans la salle à manger et ensuite faire un tour dans le parc avec mes chiens ?

— Si vous le permettez, je préfère descendre.

ROSA BONHEUR

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— Comme il vous plaira. Bonsoir, Miss Anna, me dit-elle en me serrant la main. Céline veillera à ce que vous ne manquiez de rien. Si vous ne pouvez dormir, lisez Cyrano!

Je me retirai dans la chambre qui m'avait été assignée, mais au lieu de suivre le conseil qui venait de m'être donné, je me conformai à celui de M"’e Thaw, et j'écrivis le résumé de notre conversation. Les lignes qui précèdent sont extraites de ces premières pages de mon journal à By ; elles se terminaient par ces mots :

« Il doit être tard, tout est tranquille, il n'y a que les chiens qui aboient de temps en temps. Que Dieu m'aide et m'inspire dans la tâche que j'ai entreprise, car il faut que je fasse un bon portrait. »

Ainsi s’acheva la première journée que je passai sous le toit de Rosa Bonheur.

Le lendemain matin, la vieille artiste dit en m'abordant :

— Ma chère Miss Anna, les séances pour mon portrait ne seront jamais longues, et je ne pourrai vous en donner tous les jours. Je vous abandonne mon « sanctuaire », où vous ferez comme si vous étiez chez vous. Pour mon travail, je me réserve le petit atelier que vous avez vu hier et qui me suffira complètement. Les jours où je ne poserai pas, vous irez dans le parc et vous ferez des études pour vous en plein air. Je suis heureuse de vous poser pour mon portrait, ce sera pour la postérité. Maintenant, examinons mes costumes.

Rosa Bonheur ouvrit une armoire où se trouvaient suspendues un grand nombre de robes :

— Vous voyez, dit-elle, j'ai de quoi m'habiller en femme. Voici une robe de soie, une de mérinos brun avec des broderies soutachées et deux en velours noir. L'une d'elles est ma tenue officielle. Je crois qu’elle fera bon effet dans un portrait ; cette garniture de jais produit des lumières chatoyantes, et le noir lustré sur le noir mat est très intéres- sant à peindre. Mais si vous préférez une robe plus simple, je mettrai celle-ci, en drap bleu foncé. Ce ne sera pas mal de faire mon portrait à contre-jour; c’est toujours flatteur et artistique.

— Dans cette lumière, mademoiselle, vos beaux cheveux gris for- meront comme une auréole, répliquai-je; c'est l'impression que j’en ai ressentie la première fois que je vous ai vue, et je l ai gardée fidèle- ment dans la mémoire.

— Quel dommage, reprit Rosa Bonheur en souriant, que vous ne m’ayez point alors demandé de poser pour vous.

— C'est mon désir depuis bien longtemps; cependant, je n'aurais jamais osé vous prier de m’accorder une pareille faveur, si mes amis de

KOSA BONHEUR

-s4

Deer Island ne m'y avaient fortement encouragée. J'ai cédé à leurs instances; mais votre silence m’a fait beaucoup souffrir, je l'avoue.

— Comment, mon silence ! interrompit Rosa Bonheur, je vous ai écrit tout de suite que j'acceptais avec plaisir. Tenez, la voilà, votre lettre de Deer Island, je l'ai lue plus d'une fois; je la connais par cœur.

Mon émotion fut si vive de revoir cette lettre après les paroles que je venais d'entendre, que je fondis en larmes.

— Vous n avez donc jamais reçu ma réponse? me dit-elle d'un ton

de surprise le n’y comprends rien ; je l’avais pourtant adressée là

où vous étiez à peindre vos portraits. Dites-moi donc comment marchait la poste à Deer Island?

Je lui dis que, chaque matin, l'on devait traverser le Saint-Laurent dans une petite barque pour aller chercher soi-même son courrier.

— Et lorsque vient la mauvaise saison, tout le monde rentre en ville, n’est-ce pas? Voici pourquoi, Miss Anna, vous n’avez jamais reçu ma lettre. Cela vous prouve qu'on est toujours mieux sur terre ferme.

Croyez-moi, dorénavant, méfiez-vous des iles ! Ne vous désolez

plus de ce que ma lettre s’est perdue. J'avoue pourtant que moi-même je ne m'expliquais pas votre silence; mais qu’importe, puisque vous êtes ici. Il n’y a plus qu’à songer à faire un bon portrait. Essayons quelques poses, si vous voulez. Vous avez un appareil photographique? Si non, prenez le mien. Pendant que vous allez préparer vos châssis, je mettrai ma robe bleue.

Comme il était arrivé la veille, la séance fut distraite par une visite, celle de la comtesse Greft’ühlé^ Rosa Bonheur la reçut avec une grâce charmante, et il me fut agréable de la voir dans le rôle de femme du monde, dont elle se tirait fort bien. Son costume Louis XV lui donnait l'air le plus imposant.

Le jour suivant, au sortir de déjeuner, elle me dit :

— Je ne quitte pas ma blouse aujourd’hui, finissez la petite pochade que vous avez commencée avant-hier, cela s’arrange bien, travaillez, je reprends la pose.

Au bout d’une heure, elle se leva pour examiner mon étude :

— La blouse ne fait pourtant pas mal, lit-elle, comme si elle regret- tait d’avoir accepté d'être peinte « en femme » ; la tête est jolie de cou- leur, la bouche bien; n’y touchez plus. Vous finirez vos mains un autre jour. Demain dimanche, je reçois du monde à diner, nous verrons ce que l'on dira. Il faut essayer plusieurs poses avant de commencer le portrait définitif.

* — Mais, mademoiselle, répliquai-je. si je continue comme cela, je

ROSA BONHEUR

55

crains de vous causer un dérangement très grand. Je viens de recevoir une lettre de M. Tony Robert-Fleury ; il m’assure que je pourrais faci- lement louer un atelier à Moret

— Non, non, vous êtes maintenant chez moi, vous y resterez.

UN COIN DU PARC, A B Y.

Aquarelle. (Musée du Luxembourg. — Don Rosa Bonheur.)

Le dimanche 19 juin, étant allée faire une promenade dans le parc, j’en rapportai quelques roses sauvages que je tenais à la main lorsque je rentrai à l’atelier, où Rosa Bonheur époussetait avec vivacité :

— Je fais cela, dit-elle, pour que ma cousine, Mnie Lagrolet, ne trouve pas mon atelier trop sale. File vient me voir avec son mari, sa

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ROSA BONHEUR

fille et sa sœur une fois par an. Donnez ces églantines, je vais les mettre dans le joli vase de TifFani que vous m’avez apporté. Voilà! tout est en ordre. Maintenant, je vais guetter mon monde.

Elle se pencha au dehors d'une des petites fenêtres qui donnent sur la rue, pour s’écrier aussitôt :

— Les voici! descendons.

Comme on peut le penser, l’arrivée de l'Américaine et l'apprécia- tion de sa pochade firent l'objet de toutes les conversations. 11 est un point sur lequel, à ma grande satisfaction, parents et amis se trouvèrent d’un avis unanime, c’est qu'il convenait que le portrait définitif fût en costume féminin.

Toute cette journée-là, Rosa Bonheur se montra d'une gaieté exu- bérante, d'un entrain que je ne lui connaissais pas. Sur ses lèvres, au déjeuner comme au dîner, les observations pleines d’à-propos, les anec- dotes curieuses se succédaient sans relâche. Si bien qu'il me fallut garder la plume jusqu’à deux heures du matin pour noter toutes ces choses.

Avant de pousser plus loin mes études pour le portrait de Rosa Bonheur, j’éprouvais un vif désir d’avoir sur ce que j'avais fait déjà, l'avis précieux de mes anciens maîtres, M. Tony Robert-Fleury et M. Jules Lefebvre. Un jour donc, je pris mes diverses esquisses et les photographies qui me servaient comme études de poses, et je vins à Paris.

La composition qui avait eu les préférences de Rosa Bonheur eut aussi les suffrages de M. Robert-Fleury.

— La pose n’est pas mal, me dit-il, la tête est dans un effet très doux. La lumière doit toujours faire contraste à l’ombre; l’accent prin- cipal est dans les yeux. Graduez le fond, plus sombre en haut, plus clair en bas.

La main droite est bien posée, veillez à ce que les ombres près du bras marquent davantage. Je vous engage à ne pas chercher une autre pose; c’est poétique. Commencez tout de suite; mais comment allez- vous travailler? Avez-vous trouvé un atelier à Moret ?

— Non, je n'ai pas encore eu le temps de m’en occuper, répliquai-je, parce que Mlle Rosa Bonheur veut que je reste chez elle. Les jours où elle ne peut pas poser, elle désire que j’aille travailler dans son parc.

— Vous avez peut-être tort, fit-il, de vous laisser séduire par l’hon- neur qui vous est fait de vivre sous son toit. La ville de Moret est si pittoresque! Vous pourriez y faire des études; en outre, vous seriez bien plus libre qu'en restant avec Rosa Bonheur. Tâchez de la faire revenir sur sa décision : cela vous sera peut-être difficile, parce qu’elle est à la fois autoritaire et séduisante.

ROSA BONHEUR

>7

Sur cette pente, la conversation ne pouvait s’arrêter si tôt.

Je me rappelle, ajouta le maître, une certaine distribution de prix a l’école de dessin dont Rosa Bonheur était directrice; mon père, qui 1 admirait beaucoup, me présenta à elle avant de s’asseoir au fau- teuil de la présidence. C'était en 1 8 56, au début de ma carrière artistique. J étais bien jeune, mais avec quel intérêt j Observai cette petite femme en sa jupe à plis, sa veste bizarre, ses cheveux bruns coupés court et ses yeux pétillants.

B K LIER, PAR ROSA BONHEUR.

La cérémonie m’avait vivement frappé, à ce point que je n’ai pas oublié les grandes lignes de son discours, dans lequel elle exhortait ses élèves de ne point gaspiller, pour en tirer des Iruits trop précoces, les germes de talent dont la Providence pouvait les avoir douées. Elle leur recommandait aussi de se garder de prendre la palette avant d'être sûres de savoir manier le crayon, et de s'appliquer à dessiner, à dessiner toujours.

Rosa Bonheur a suivi constamment le précepte qu elle donnait aux jeunes filles à qui ce cours était exclusivement destiné. C est par le dessin qu’elle brille, voilà la maîtresse qualité de son œuvre. Depuis bien des

8

58

ROSA BONHEUR

années, nous n'entendons plus parler d’elle; ses tableaux passent en Angleterre et en Amérique; nous ne la connaissons guère que par son Labourage Hivernais et sa Fenaison. Ces deux toiles, il est vrai, sont suffisantes à elles seules pour rendre un artiste célèbre.

Comme je prenais congé de lui, M. Robert-Fleury me tendit la main en disant :

— Courage! mademoiselle, votre esquisse est bonne, je vous sou- haite bon succès.

— Qu’en a pensé M. Robert-Fleury? me dit à son tour M. Jules Lefebvre quand je lui eus fait connaître l'objet de ma visite et celle que je venais de faire.

Je lui répétai les propos de son confrère.

— Eh bien ! je suis de son avis, nous avez un bon commencement. Quelle tète superbe ! Comment tout ceci vous est-il arrivé ? Est-ce une commande de Mllc Rosa Bonheur faite spontanément?

— Non, monsieur, je lui ai écrit de Boston pour solliciter l’honneur de faire son portrait. Avec une bonne grâce et une simplicité dont je suis encore émue, elle a bien voulu m’accorder cette faveur

— Que plus d’un artiste vous enviera, interrompit M. Jules

Lefebvre. Vous avez de la chance Puisque MIIe Rosa vous garde près

d'elle, observez et étudiez votre modèle, pénétrez-vous des traits qui le caractérisent, ne vous pressez pas de commencer à peindre sur la grande toile, faites beaucoup d'études préalables. Courage, je vous sou- haite beaucoup de succès.

Je revins à By, enchantée de connaître l’opinion de mes excellents maîtres et de posséder leur assentiment ; mais, pour la première fois, je comprenais l’étendue de la responsabilité que j'avais encourue avec trop de présomption peut-être.

Rosa Bonheur me lit raconter en détails les deux entrevues.

— Alors, M. Jules Lefebvre a paru surpris de ce que vous faites mon portrait ?

— Oui, mademoiselle, et j’ai même cru deviner, dans la voix de mon maître, comme un soupir de regret de n’être pas à ma place.

— Les grands portraitistes ne m'ont jamais demandé de poser devant eux, répondit Rosa Bonheur avec une intonation semblable à celle de M. Jules Lefebvre.

— Sans doute n’ont-ils point osé, répliquai-je, et moi, n'ai-je pas été trop audacieuse, par contre ?

— Ils n'ont pas osé, c'est peut-être vrai, mais je me demande, de mon côté, si je me serais bien résignée, à la prière d’un homme, aux

ennuis des séances de pose. Si je le fais pour vous, c'est parce que n ous êtes Américaine; j'aime votre pays, n'est-ce pas lui qui me fait vivre?

— Je ne voudrais pourtant pas vous importuner. M. Robert-Fleury m'a engagée à louer un atelier à Moret. MM. Tedesco me donnent des conseils dans le même sens. Je ne viendrai chez vous qu'aux heures que vous voudrez me consacrer.

— Non, non, Miss Anna, vous êtes maintenant chez moi, nous y resterez, n'en parlons plus. Ah ! les Tedesco prennent bien soin de ma personne; mais qu'ils n’aient pas peur, je ne me fatiguerai pas. Je veux que vous fassiez un bon portrait. Ne vous troublez pas, vous avez assez de talent; faites d'après votre sentiment. Je vous pose parce que je vous porte de l'amitié.

Les jours suivants furent consacrés à la mise au carreau de l'esquisse que M. Tony Robert-Fleury avait approuvée; je rapportai ensuite mon calque sur la grande toile et commençai l’ébauche.

— Mâtin, comme vous y allez ! s’écria Rosa Bonheur quand elle vit mon travail. Vous ne suivez donc pas les avis de M. Jules Lefebvre ? Vous ne faites pas d’autres études pour le portrait définitif?

— Non, mademoiselle, puisque M. Tony Robert-Fleury m'a con- seillé de ne pas chercher une autre pose, de commencer tout de suite.

— Vous avez tort, il me semble que vous vous pressez trop.

Appelant Céline :

— N'est-ce pas, dit-elle, que cela se présente déjà bien. Ce n'est pas commun. Beaucoup de distinction. Je suis enchantée de savoir que, quand j’aurai regagné le monde astral, il existera un bon portrait de moi

ici, sur la terre le vous pose pendant une demi-heure, travaillez à

la tête, dessinez-la avec soin.

Ainsi se passa la première quinzaine de mon séjour à By, selon le plan établi dès le commencement par mon illustre modèle. La connais- sance que j’avais pu acquérir jusqu'alors de son caractère et de son esprit me paraissait bien superficielle à cette heure où. vivant sous son toit, partageant sa vie, je pénétrais chaque jour plus profondément dans sa pensée et m'initiais à toutes les richesses et à toutes les diversités de cet esprit dont la vivacité originale ne nuisait en rien à la profondeur.

C’était surtout durant les longues séances de pose que sa conver- sation devenait pour moi le plus attachante, par son abandon même et sa spontanéité. Tous les sujets successivement étaient abordés, et fré- quemment j’avais le plaisir, mêlé de surprise, de l'entendre exprimer des pensées que j'avais autrefois trouvées dans les œuvres de tels poètes

Go

RO SA BON II RU R

anglais, américains ou allemands. Nous parlions d’art, bien entendu : c’était, par la force des choses, l’objet le plus fréquent de nos préoccu- pations, mais nous nous entretenions aussi de sa vie déjà longue, de ses amis, de ses voyages : elle contait volontiers, et de façon parfois très plaisante, de piquantes anecdotes; elle abordait aussi les sujets les plus graves, ceux touchant la morale et la religion.

— Je sais que vous êtes protestante, me disait-elle, mais les désac- cords qui existent entre votre religion et la mienne n'ont, aux yeux des gens éclairés, qu'une importance secondaire. Cependant, je proteste contre certaines pratiques en usage dans mon pays; je n'ai jamais pu admettre qu'on puisse se faire pardonner ses péchés par l’absolution d’un prêtre, en achetant des indulgences ou en brûlant des cierges. Je crois

en la justice de Dieu, si ce n'est pas en ce monde, c'est dans l’autre

Savez-vous qu'on a voulu autrefois me faire entrer dans un couvent?

Je crois qu'on peut faire du bien à l'humanité, ajoutait-elle en forme de conclusion, sans se prosterner perpétuellement devant l'autel. Celui qui se sent ému lorsqu’il contemple la nature éprouve un sentiment de vraie religion.

Quel que fut l’intérêt des propos de Rosa Bonheur, il m'arrivait parfois, je l'avoue, d'en être un peu distraite par une préoccupation de tout autre nature, l'observation de sa physionomie; le jeu en reflétait si merveilleusement et si spirituellement les impressions, que de suivre en ceci les conseils de M. Jules Lefebvre me causait un plaisir véritable.

P KG A SE, PAR ROSA BONHEUR

GROUPE DE BICHES. Dessin tle Rosa Bonheur.

CHAPITRE VI

SUITE DES SÉANCES DE POSE.

Tes pages qui suivent sont extraites du cahier sur lequel, avant de m'endormir, je notais chaque soir les incidents, les petits événements de la journée. A défaut d'un autre mérite auquel elles ne sauraient pré- tendre, elles ont du moins, je crois, celui de donner un compte rendu exact de la vie au château. Je me suis attachée à rendre, au mieux qu'il m'a été possible, les actes et les propos de mon illustre modèle, trop heureuse si j'ai pu, en même temps que je retraçais par le pinceau les lignes de son visage, reconstituer par la plume un portrait qui ne soit pas un rellet trop affaibli de son caractère, et surtout de sa parole vive et tout de primesaut.

Jeudi, ?o juin i 898.

M. Ernest Lefèvre, éditeur à Londres, a, cet après-midi, apporté un énorme paquet de gravures pour que Rosa Bonheur les signât.

AU RETOUR U ' U N H P R O M ENAD E .

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ROSA RONHEUR

Tout le reste de la journée a été occupé à ce travail. J’ai fait de made- moiselle, pendant ce temps, une petite pochade que le visiteur m’a réclamée à titre de souvenir.

M. Ernest Lefèvre est un homme vif et gai. 11 a paru très satisfait du portrait que j'ai commencé, et même s'est déclaré prêt à l’acheter si je voulais lui faire connaître mes prétentions. Surprise et néanmoins flattée, je n'ai su trop que répondre, très embarrassée au fond qu’une question d'argent fût soulevée devant Rosa Bonheur. Celle-ci, me pre- nant bientôt à part, m'a engagée à accepter l’offre qui m’était faite, en stipulant toutefois que le portrait devrait être gravé. Je n’ai pu me résoudre à prendre un parti avant que mon tableau fût achevé.

Après le départ de M. Lefèvre, j'ai demandé à Rosa Bonheur si elle n'était pas trop fatiguée de cette journée qui, après tout, avait dû être bonne pour elle.

— Comment, bonne 1 répliqua-t-elle d’un air étonné. Et se mettant à rire : Ah ! je comprends ce que vous voulez dire; mais, aujourd’hui, je n’ai pas gagné un sou. Les Anglais et les Américains ne veulent pas acheter mes gravures si elles ne sont pas signées. Je n’ignore pas que Meissonier et d’autres artistes se sont bien souvent fait payer jusqu'à vingt francs par exemplaire ; moi je préfère laissera l'éditeur le bénéfice de ses estampes.

Vendredi, ier juillet.

Après la séance de cet après-midi, Rosa Bonheur s’est étendue sur sa chaise longue pour fumer une cigarette, tandis que je continuais à travailler. Elle m'a reproché d’aller trop vite :

— Ah! cette Miss Anna! elle n’arrête pas. Il est vrai que j'étais comme cela dans mes jeunes années; je suis devenue plus flâneuse ; aujourd'hui, j’agis moins, mais je pense davantage. Je faisais plus d’études cependant, je ne commençais pas d'emblée à peindre sur une grande toile sans avoir recueilli tous les documents nécessaires à ma composition.

Voyant que, tandis qu'elle parlait, j'essuiais ma palette avec un chiffon :

— Je ne tais pas comme vous, je gratte mes palettes avec le couteau, j'y verse ensuite un peu d’essence et alors seulement j’emploie le chiffon. Ainsi le bois reste toujours propre. Voici une palette qui est presque neuve, et pourtant Dieu sait s'il y a longtemps que je m’en sers pour mes ciels. Je vous la donne pour faire les retouches à mon portrait et je vais vous la signer.

RO S A BONHEUR

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Elle prit une brosse et traça ces mots :

Souvenir à Anna Klumpke. Que nia palette vous porte bonheur.

Rosa B os II E LR.

Tiy, le ier juillet iSg8.

Après dîner, mademoiselle m’a fait son parc et conduite dans l’enclos où elle

admirer les beaux arbres de gardait autrefois ses brebis et

LE C E R K DE R Ü S A BONHEUR.

Aquarelle.

le cerf qui lui a servi de modèle pour le Roi de la Forêt , puis elle m’a dit brusquement :

— Je m’aperçois que vous ne suivez ni les conseils de Jules Lefebvre, ni les miens; vous préférez ceux de M. Tony. Modérez un peu votre hâte cependant, et ne prenez pas ses avis à la lettre.

Comme je ne répondais pas, elle décrocha du grillage une grosse chaîne et dit en me regardant avec un plaisant air de menace :

— Voilà qui peut encore servir pour attacher une méchante bête. — Vous voulez peut-être dire une Anna Klumpke ?

ROSA BONHEUR

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— Oui, lit-elle en riant, une Anna Klumpke, et je voudrais bien la mettre à l'attache, pour qu'elle ait toujours à recommencer mon portrait.

— Vous ôtes trop aimable de me dire cela, mais si je le recommence toujours, quand le finirai-je?

A son tour, elle ne répondit pas.

Dimanche, 3 juillet.

Ce matin, Rosa Bonheur m a invitée à l'accompagner en forêt. Au moment de monter en voiture, les petits Yorkshire sont accourus à l'appel des deux colliers à grelots qu elle agitait. Ils ont tantôt été installés dans leurs paniers. Le bois était magnifique sous la fraîcheur que le soleil n'avait pas eu le temps de chasser. Toute à la joie de cette promenade matinale, Rosa Bonheur n'a cessé de m'entretenir des splendeurs qui nous entouraient, et de la poésie qui s'en exhalait.

La voiture s’est arrêtée à la Mare aux Fées : Daisy et Charley furent

J J

autorisés à gambader autour de nous et à s'enfoncer dans la bruyère, tandis que Rosa Bonheur me disait :

— Je viens souvent travailler par ici. Bien des fois j’y ai rencontré mon ami Allongé, dont vous connaissez le talent. 11 parait qu’il est bien malade : on m'a dit cela voici quelques jours.

Le sentier que nous suivions conduisait au fond d’un vallon. C'est par là que Rosa Bonheur avait fait ses études pour les Sangliers.

— Je vous montrerai une autre fois, m'a-t-elle dit, les bouleaux blancs qui ont formé le fond du Roi de la Foret.

Rentrée au château, elle a trouve qu'il faisait trop chaud pour poser, et s’est mise néanmoins à ma disposition pour que je fisse des études photographiques. Après quoi, elle m’a photographiée à mon tour.

Lundi, 4 juillet.

— C'est aujourd’hui l’anniversaire de l'indépendance de la jeune Amérique, m’a dit ce matin Rosa Bonheur. Pour le célébrer, je vous donne une longue séance, profitez-en !

J'avais bien commencé la tête et je priais Dieu de me donner le talent nécessaire pour reproduire sur la toile cette pénétration du regard, cette expression de bonté empreinte de poésie qui se dégage de toute la personne de Rosa Bonheur.

Pendant qu’elle posait, elle se prit à dire soudainement :

— Vous avez une expression si bonne dans la physionomie que cela me rappelle celle de ma mère; votre figure est longue et ovale, moi je l'ai carrée. Vous dites que vous me trouvez gaie? Vous êtes jeune de

ROSA BONHEUR

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caractère. Je n'aurais jamais cru que nous nous accorderions si parfai- tement Votre portrait est bien dans le ton et dans la pâte; il sera bon.

Cette séance a été interrompue par l'arrivée de M. Abraham Tedesco, le plus jeune des trois frères qui sont les principaux intermédiaires artis- tiques de mademoiselle. J'ai voulu me retirer, mais Rosa Bonheur m'a mis dans les mains une toile en m’engageant à faire une petite pochade d'après celui qu'elle appelait son Benjamin. M. Tedesco, en venant respirer l'air de By, ne s'attendait certainement pas à me servir de modèle; il se laissa faire cependant avec une galante docilité. Au bout d'une heure, Rosa Bonheur s'ap- procha et, regardant par dessus mon épaule :

— C'est très bien, fit-elle, n'y touchez plus. Arrangez cependant un peu les cheveux. Ne cherchez pas à l'achever, cela suffira comme souvenir à M,ne Tedesco.

Mardi, 5 juillet.

J'ai travaillé à la tête. Après la séance, Rosa Bonheur a examiné ma toile et dit :

— Laissez sécher votre empâte- ment. Moi, quand j'ai un morceau important dans l'état du vôtre, j'at- tends quelquefois une année entière avant d'y toucher.

— S'il en est ainsi, chère grande artiste, je n'ai autre chose à faire que de partir pour Boston, et j’aurai le temps de revenir pour le ter- miner.

— Ah ! ce n'est pas comme cela que je l’entends, fit-elle. Pendant que la tète séchera, je vous donnerai des séances où vous pourrez peindre les mains, le costume et tous les détails du fond que vous voudrez.

Mercredi, 6 juillet.

Au retour de sa promenade, Rosa Bonheur tenait à la main une lettre encadrée de noir. D'une voix triste, elle m'a dit :

— Je viens de perdre mon vieil ami Allongé, dont je vous parlais il y a quelques jours. 11 est mort la nuit dernière à Marlotte. Vous seriez

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S A N G L I K R S , PAR ROSA U O N H K U R .

D'aprcs une gravure d’A. Gilbert, éditée par L.-H. Lefèvre.

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ROSA BONHEUR

bien aimable d'aller demain à l'enterrement, pour me remplacer. Oh ! ce bonM. Allongé ! il n'avait que soixante-cinq ans ; il n'était pas vieux ! Je l'aimais et je l'estimais beaucoup.

Avec une touchante émotion, elle me parla alors de la bonne et franche camaraderie qui les unissait et des jours de travail passés ensemble sous les grands chênes, près de la Mare aux Fées.

Après le dîner, nous nous sommes promenées dans le jardin; l'air était doux, mais Rosa Bonheur paraissait fort triste. Pour la distraire, je lui ai raconté des charges d'atelier. Le cours de la conversation m'a amenée naturellement à lui parler de M. Julian et de l'ambition qu'il avait pour ses élèves-femmes de les voir disputer aux hommes les pre- mières places dans les concours, des conseils qu'il leur donnait de savoir écouter sans larmes les observations des professeurs, et de marcher autant qu elles le pourraient sur les traces de leurs glorieuses aînées, les Mme Lebrun, les Angelica Kaufîmann, les Rosa Bonheur, ces héroïnes de l'art, dont leur sexe devait se montrer lier. Tandis que je parlais, la vieille artiste dissimulait mal le plaisir qu elle avait à m'entendre :

— M. Julian, dit-elle enfin, comprend qu'avec de la volonté et de la persévérance, la femme peut fort bien égaler l'homme dans les sciences et dans les arts.

Jeudi, 7 juillet.

Hier soir, à dîner, nous avons mangé des amandes. L'une d'elles était double.

— C'est une philippine, lit Posa Bonheur, tâchez de la gagner et vous aurez une longue séance. Mais que me donnerez-vous si c'est moi qui la gagne ?

— J’avoue que je ne pourrai pas vous offrir deux ours blancs, comme l'a fait, il y a quelques années, un grand-duc de Russie.

— Ces deux ours blancs ne sont malheureusement que deux canards inventés par des journalistes.

— C'est dommage que cette jolie anecdote ne soit pas vraie. Fh bien, si vous gagnez, je tâcherai de vous faire envoyer de San-Francisco tout au moins un jeune bison des Prairies du Far- West.

— J'y consens de grand cœur; mais alors vous n’oublierez pas d’y joindre les maudites herbes.

— Je ne comprends vraiment pas pourquoi vous ne les avez jamais reçues. Sans doute les employés de la station de Yeno m'ont-ils prise pour une toquée et ont jeté mon paquet d'orties au vent, au lieu de n ous 1 expédier.

ROSA BONHEUR

6 7

— A moins, objecta Rosa Bonheur, qu'ici la douane ne les ait arrê- tées au passage, comme elle l a fait des bœufs qu'on m'avait expédiés d'Ecosse1 à la suite de mon voyage en ce pays. Les hommes qui gou- vernent ont parfois de singulières fantaisies.

.le m'étais endormie avec l'idée de gagner la philippine, et déjà je voyais mon portrait achevé et recevant les éloges de M. Tony Robert- Fleury et de M. Jules Lefebvre. Le matin, j'y pensais encore; mais, au

OURS DANS LES RÉGIONS BORÉALES. Pastel par Rosa Bonheur.

moment où je portais un morceau de sucre à Grisettc et à Panthère, les deux chevaux favoris de mademoiselle, la gageure m était tout à lait sortie de l'esprit. A cet instant, je rencontrai Rosa Bonheur :

— Bonjour, Philippine! bonjour, Philippine! j'aurai mon bison du Far-West et je ne serai pas obligée de vous donner une longue séance.

Un peu déconcertée, je répondis :

— Je comprends, mademoiselle, que cela vous ennuie de poser, mais je fais le moins d'études possible pour avancer plus vite.

i . Voir ch. XV.

R O SA BONHEUR

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— Je le vois bien, dit-elle. Mais il faut que nous parlions d'autre chose. C'est aujourd’hui l’enterrement de ce pauvre M. Allongé. Vous direz à sa veuve que j’irai dans quelques jours l’assurer de mes meil- leures sympathies. Faites-la monter dans mon break pour que la pauvre femme ne s'épuise pas de fatigue à suivre le corps de celui qu elle aimait.

A mon retour de la triste cérémonie, Rosa Bonheur me lit l'éloge du talent du défunt et le compara à Lalande et à Jules Dupré.

- Car je n’ai pas oublié les dessins charmants qu’il faisait dès 1857, dit-elle. Allongé n'a connu le succès que très tard ; il n’a pas eu autant de chance que moi.

Ce rapprochement, fait d'un ton d élogieuse sympathie pour l’homme que je venais d'accompagner à sa dernière demeure, me suggéra l'idée de parler à Rosa Bonheur des décorations que divers souverains lui avaient accordées au cours de sa vie, en la priant de me les montrer. C’est avec la meilleure grâce qu elle s'y est prêtée. Ayant ouvert un tiroir, elle prit un écrin et en tira une croix de la Légion d'honneur surmontée de la couronne impériale.

— C’est à celle-ci que je tiens par-dessus toutes les autres. Je vous raconterai un jour de quelle manière elle m’a été accordée et comment une main auguste me l’attacha sur la poitrine.

Voici l'ordre de l'empereur Maximilien et la rosette d'officier de la Légion d’honneur. Ces diverses marques d'estime me sont également bien précieuses. Elles m’ont été données par des hommes qui furent martyrs de leur dévouement patriotique.

Cet insigne, avec son ruban blanc^t vert, est le gage de l’amitié d'une grande princesse, la duchesse Alexandrine de Saxe-Cobourg-Gotha.

Puis, me montrant une croix suspendue à un ruban blanc et orange :

— Voici l’ordre d’Isabelle la Catholique. J'aime à le porter, car j’ai toujours admiré la grande reine qui vendit les diamants de sa couronne pour aidera la découverte d'un continent nouveau. Chose assez curieuse, les deux nations qui se sont arraché mes toiles, l'Angleterre et l'Amé- rique, sont précisément celles dont je n'ai jamais rien reçu.

Un peu piquée par cette remarque, je me proposai d'y répondre indirectement à la première occasion.

Après dîner, ayant cueilli quelques rameaux de laurier, je dis à Rosa Bonheur, tandis que nous nous dirigions vers un banc disposé sous un immense tilleul :

— Je n'ai pas à prendre la défense de l’Angleterre. Quant à l'Amé- rique, si elle ne vous a rien donné, c'est, vous le savez bien, parce qu elle ne donne rien à personne. Il n'y a pas d ordre de chevalerie chez nous;

RO SA BON 11 EU R

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Washington a refusé d'en créer. Quoique bonne Américaine, je me permets néanmoins de vous offrir un signe d'honneur et de vous tresser une couronne de laurier.

— De laurier-sauce ? s'écria-t-elle avec un peu d'ironie.

— Mais non, de véritable laurier, et ne doutez pas que chaque feuille ne soit accompagnée d'un bon souhait et d une pensée affectueuse.

LA MARE AUX FÉES DANS LA FORÊT DE FONTAINEBLEAU. Aquarelle par Rosa Bonheur.

Nous étions assises sur le banc. Rosa Bonheur me regardait pré- parer sa couronne.

— Ah ! Miss Anna, vous me rendez ma jeunesse, fit-elle d'une voix qui trahissait un peu d'émotion. J étais devenue sauvage depuis la mort de ma pauvre Nathalie ; votre présence ici fait que je me sens moins étrangère à ce qui se passe autour de moi ; mais rentrons, vous finirez votre couronne demain.

Vendredi, 8 juillet.

A deux heures, Rosa Bonheur m'a donné une séance ; j'ai travaillé à la main. Tout à coup, elle a dit d'un ton enjoué :

— Et ma fameuse couronne, vous l'avez donc oubliée ?

R OSA BONHEUR

— Non, mademoiselle, la voici, mais avant de vous l'offrir, laissez- moi inscrire sur le ruban ces deux dates : 1822-1922.

— Vous me donnez cent ans à vivre, comme le Titien ? C'est un peu long !

— Pourquoi donc ? Alors, m'inclinant, j'ajoutai : Permettez, chère grande artiste, qu'une enfant d'Amérique vous présente à titre d'hom- mage ce symbole de gloire, et veuillez le porter sur votre tète pendant quelques instants, à l'exemple de Virgile et de Dante.

Les paupières de Posa Bonheur laissèrent échapper deux larmes.

— Ah ! ma chère Anna, que je vous aime !

Elle m'attira sur sa poitrine, et m'embrassa. Puis elle prit sa cou- ronne et s’en fut l'accrocher au bois d'un grand cerf sculpté, auquel déjà pendait une de ces longues chaînes de perles comme ont coutume d’en porter les femmes des Pyrénées.

— Cette chaîne appartenait à ma chère amie Nathalie Micas; je mets votre souvenir à côté du sien, dit-elle en même temps qu’elle touchait un bouton électrique.

Céline accourut.

— Vous voyez cette couronne? Je veux qu elle soit enterrée avec moi. Vous y veillerez, n’est-ce pas?

Céline promit sans bien comprendre ce que cela voulait dire. Quant à Posa Bonheur, elle se tourna aussitôt vers moi pour ajouter :

— Et vous aussi !

Profondément émue de la tournure provoquée par ma tentative de revanche patriotique, je ne sus rien dire.

Sur la table gisaient encore quelques brindilles de laurier. Posa Bonheur me tendit les plus belles.

— Gardez-les en souvenir de cette journée. La couronne que vous m'avez tressée est pour moi la récompense d’une vie de lutte, de succès et d'honneur.

Samedi, 0 juillet.

TÛ'

Posa Bonheur m'a proposé ce matin de faire avec elle une pro- menade en voiture dans la forêt. Nous avions dépassé la Croix du Grand-Maître, aspirant à pleins poumons l'air frais du bois, tandis que le soleil commençait à dissiper une brume légère. Les sapins parfu- maient de leur odeur résineuse un peu acre l'atmosphère violette qui les enveloppait, dressant vers le ciel leurs grands troncs dont l'écorce avait des tonalités orange. 11 me semblait avoir sous les yeux un de ces

ROSA BONHEUR

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bois sacrés dans lesquels Henri Martin aime à faire planer les formes diaphanes de ses muses. J'en fis la remarque à mademoiselle.

PENDANT UNE SÉANCE DE PORTRAIT. L’auteur de ce livre est photographiée par Rosa Bonheur.

— Je n'aime que médiocrement ces pins, répondit-elle, ils me donnent toujours l'impression de longs crayons plantés dans le sol, ou bien d'un assemblage de mats, ou encore des lances d une armée de Titans qui seraient enfermés dans le sein de la terre. Pour que vous

ROSA BONHEUR

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puissiez faire la comparaison avec un autre site, je vais vous montrer un de mes coins favoris.

Le petit cabriolet traversa rapidement plusieurs allées.

— Arrêtons-nous ici, dit Rosa Bonheur en attachant le cheval à un arbre. J'ai bien confiance en Panthère, mais davantage dans ce nœud ; comme cela, je suis sûre qu'elle ne nous plantera pas là où nous sommes, pour s’en revenir toute seule.

L'intelligence des animaux est bien plus développée qu'on ne le croit généralement. Les premières fois que je conduisis Panthère, elle allait d'un pas égal sur toutes les routes de la forêt, mais au bout d'une quinzaine de jours, je m'aperçus qu’elle s'arrêtait d’elle-même devant les sites où j'avais l'habitude de stationner auparavant avec sa camarade Grisette. Je suis sûre que ces deux amies s'étaient fait des confidences à l'écurie et que Panthère avait été instruite par Grisette des endroits oi'i elle n'avait pas besoin de se presser. Depuis qu elle a eu l'honneur d'être photographiée avec moi par la princesse Béatrice1, Panthère est devenue orgueilleuse et indépendante, elle n'a pas plutôt le nez tourné du côté de la maison qu elle s'obstine à vouloir retourner tout de suite à l'écurie.

Nous suivions un ravissant petit sentier menant au fond d'un vallon :

— Voici des arbres que j'aime à la folie, s'écria Rosa Bonheur avec chaleur, ces chênes, ces hêtres, ces bouleaux, ces génévriers, ne sont-ils pas plus pittoresques que les sentinelles de la Croix du Grand-Maître.

Elle continua pendant un moment à me dire son enthousiasme,

. .

pour terminer ainsi :

Vous me rendez le cœur jeune ; je me sens une envie folle de peindre. Non, je ne pourrai pas vous donner de séance cet après-midi. Je l’employerai à avancer le cheval blanc promis depuis si longtemps à Miss Walker.

Après dîner, Rosa Ronheur m'a fait raconter ma vie, le commen- cement de mes études, mes copies au Luxembourg.

— Lt mon Labourage nivernais vous a empoignée, dites-vous ? Lxpliquez-moi donc pourquoi ce tableau a décidé de votre vocation.

Je dus raconter comment, m'étant une première fois trouvée devant sa célèbre toile, mon admiration avait été sans bornes. Avec une pré- somption plus que juvénile et toute américaine, j'avais immédiatement sollicité la permission d'en faire copie, et je m'étais installée devant le tableau, en compagnie d'une grande toile, de ma boîte à couleurs et de ma palette. Est-il besoin de dire que mon travail avait duré longtemps,

1. La princesse Béatrice de Grandç-Bretngne, femme du prince Henry de Battenberg.

ROSA BONHEUR

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parce que je n'avais pas tardé à me rendre compte de la difficulté que présentait ma tâche, à mesure que j’appréciais davantage le talent qui avait su interpréter la nature avec une énergie si admirable. Ma copie enfin terminée, j'avais eu la bonne fortune de la vendre mille francs à un de mes compatriotes. Sur cette somme, j'avais consacré 75o francs à payer ma première année d'inscription à l'Académie Julian. Mais ce petit succès m'avait rendue ambitieuse. Dès lors, j'avais rêvé de

REMISE I)E CERFS DANS LA FORÊT, PAR ROSA BONHEUR.

créer moi-même, ce qui m’avait valu, cinq ans plus tard, de remporter une mention honorable au Salon. « Mais que de fois, mademoiselle, je suis retournée au Luxembourg, ajoutai-je, pour m’arrêter devant la toile qui avait exercé une si heureuse influence sur ma carrière. J'espé- rais bien avoir quelque jour la faveur de baiser la main qui avait fait ce chef-d'œuvre, aussi le 2 octobre 1889 marquera-t-il un événement inoubliable dans ma vie. Et voici que maintenant je travaille ici, chez vous, dans votre atmosphère; vous avez assez confiance dans mon pin- ceau pour le charger de copier vos traits ! G est une réalité délicieuse. Quelle joie pour moi, le jour où j'aurai accompli cette grande tâche 1

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ROSA BONHEUR

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Trouvez-vous que le portrait avance assez vite? En êtes-vous contente? »

Au lieu de répondre à ma question, Rosa Bonheur se contenta de dire :

— C'est gentil de m'avoir raconté tout cela, .le vois que vous avez eu des commencements un peu semblables aux miens, mais je n'avais plus de mère pour se réjouir avec moi de mes succès, comme la vôtre a pu le faire.

Et nous étant assises, elle se mit à me raconter des histoires de ses jeunes années.

Dimanche, io juillet.

La matinée a été orageuse. Au retour de sa promenade, Rosa Bonheur est entrée dans batelier, où je me préparais à la séance de pose promise pour l'après-midi.

— Eh bien! non, lit-elle, je ne poserai pas aujourd'hui, c'est dimanche. Mais nous ne perdrons pas notre temps pour cela; je vous emmènerai en forêt. Cependant, jusqu’à trois heures, qu'allons-nous faire ?

— Permettez-moi de vous photographier avec la couronne de lau- riers sur la tête ?

Elle y consentit, en s'écriant avec bonne humeur : « Ce sera la vieille Europe couronnée par la jeune Amérique ». Je pris plusieurs poses; après quoi, Rosa Bonheur replaça la couronne sur le bois du cerf et dit :

— Je ne veux plus qu'elle bO/tfge d'ici, jusqu’au jour où on viendra la chercher pour la mettre avec moi dans mon cercueil. Vous y veillerez,

n'est-ce pas? Pourquoi avez-vous les larmes aux yeux, Anna? Je

ne suis pas triste, moi, au contraire, je reprends goût à la vie. Venez fumer une cigarette avec moi et vous développerez vos plaques avant notre promenade.

Lundi, 1 1 juillet.

Ce matin, Rosa Bonheur m'a dit :

— Je vous donnerai une bonne séance aujourd'hui ; seulement, je veux que vous fassiez de moi un dessin dans la même pose que votre portrait. Un autre jour, vous calquerez ce dessin et vous ferez une étude très terminée de la tête. Une fois que vous aurez ces documents, vous finirez d'après eux la tête de la grande toile; elle est déjà très avancée.

Surprise de ces exigences et n'ayant nulle envie de m'assujettir à de si laborieux préliminaires, je lui demandai si elle n'était pas satisfaite du grand portrait.

ROSA BONHEUR

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— Si, mais je désire, dans votre intérêt, que vous suiviez un peu plus ma méthode de travail. 11 ne faut pas s'attaquer d'emblée à une toile

« LA VIEILLE EUROPE COURONNÉE PAR LA JEUNE AMÉRIQUE. » Rosa Bonheur photographiée par Anna Kluinpke.

définitive. Une pochade ne suffit pas, il faut faire des études sérieuses. Ne craignez pas que ce soit une perte de temps. Vous recueillerez ainsi des documents qui vous resteront et que vous pourrez consulter sans

cesse.

ROSA BONHEUR

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— Chère mademoiselle, répondis-je, je comprends que cela vous ennuie de poser; j'accapare tout votre temps qui est si précieux. Voulez- vous que nous interrompions les séances; je les reprendrai plus tard.

— Non, répliqua-t-elle, à moins que cela ne vous ennuie de rester avec moi ; mais je veux que vous écoutiez mes conseils et non ceux de M. Tony.

Puis, avec un peu d'impatience :

— Du reste, mon « sanctuaire » a besoin d’être nettoyé, je vais sonner Céline et vous allez nous aider.

.le me mis à épousseter les chaises, tandis qu'elle s'occupait à autre chose, ce qui ne l'empêchait pas de dire :

— Vous semble/, un peu ahurie, Anna, de ce que « la grande Rosa Bonheur » — elle disait cela avec emphase — fasse elle-même le ménage dans son atelier, quoiqu'elle ait cinq domestiques.

— Mais oui, j’en suis un peu étonnée.

— C'est une habitude que j'ai gardée de mon enfance : votre estime pour l'auteur du Labourage Hivernais est-elle diminuée de me voir faire le travail d'une servante?

— Oh ! mademoiselle, comment pouvez-vous croire qu'une Amé- ricaine puisse cesser d'estimer quelqu'un parce qu elle le voit faire usage de ses mains? Est-ce que notre principale doctrine nationale n'est pas le respect du travail ?

— Moi qui suis Française, je pense comme vous. C’est ce qui fait que j'aime les enfants du Nouveau-Monde; ce ne sont pas des admira- teurs de la vie oisive.

Quand tout fut en ordre : « J'ai faim, dit-elle, descendons, nous avons bien gagné notre déjeuner, mais comme M. Tedesco vient cet après-midi, je ne vous poserai pas. »

J'ai raconté à M. Tedesco que j'avais reçu une invitation pour 1 Exposition de Pittsburg et que je me proposais d'y envoyer le portrait auquel je travaille. Notre conversation a paru intéresser Rosa Bonheur; elle aussi veut exposer à Pittsburg, si elle peut terminer à temps ses Bœufs et Taureaux d’Auvergne.

Mardi, 1 2 juillet.

Mademoiselle m'a envoyée ce matin avec Céline au marché de Moret. 11 était tout près de midi quand nous sommes rentrées à By. Les paniers de provisions furent apportés dans l'atelier. Rosa Bonheur écri- vait ; elle s'interrompit aussitôt pour passer l’inspection générale de ce

ROSA BONHEUR

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que Céline avait acheté, et ce n'est pas sans une certaine surprise que je la vis se montrer si bonne ménagère.

Pendant ce temps. Charley et Daisy s'étaient approchés d'un panier contenant deux canards vivants, qui prirent peur et se sauvèrent. Vacarme et cris. Céline finit par en rattraper un; elle me le donna à tenir par les ailes pendant que Posa Bonheur poursuivait l'autre qui s'était blotti au fond de l'atelier, près de la Foulaison.

LION ET LIONNE. Dessin de Rosa Bonheur.

— Viens, viens, ma petite bête, lui disait-elle d'une voix caressante, n aie pas peur, nous n'allons pas encore te manger; tu prendras pendant quelque temps l'air de la basse-cour. Miss Anna s'est trompée en t'appor- tant ici, on voit qu'elle n’a jamais tenu un canard vivant Quelle jolie

couleur! ajoutait-elle en lissant les plumes, cela ne vous donne pas envie de le peindre ?

— Si, mais votre portrait ?

— Qu'allez-vous faire si je vous donne une séance ?

La pensée était claire et je dis, non sans quelque regret :

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ROSA BONHEUR

— Suivant votre conseil je préparerai sur une feuille le dessin de votre tête dans le mouvement du portrait. Voudrez-vous ensuite poser ?

— Volontiers, ce sera vers trois heures.

Pendant la séance, nous avons peu parlé; je me suis appliquée à dessiner du mieux que j'ai pu, car, à plusieurs reprises, Rosa Bonheur m'avait reproché un manque de précision dans les détails. J'avais épinglé à mes cheveux une feuille de papier pour protéger mes yeux contre la lumière crue, afin de mieux observer les traits de mon modèle, assis à contre-jour. Rosa Bonheur m'observait d'un œil un peu malicieux. Il paraît que mon nez dépassait la feuille de papier. Cela l'amusa extrê- mement.

— Que vous êtes drôle, Anna, j ai envie de faire votre caricature. Passez-moi votre calepin, de la sorte nous travaillerons toutes deux. Ce que je ferai sera comique.

Elle se mit à dessiner tout en continuant de rire. Bien que ce fût à mes frais, je ne songeais qu'à m’en féliciter, cela ne donnait-il pas à son visage l'expression vive, spirituelle et mordante que j'étais si désireuse de reproduire. De temps en temps même, je fermais les yeux pour graver dans mon esprit cet éclair de gaieté. Au moment où j'apportais le plus d'ardeur à ma besogne, Rosa Bonheur se leva en disant :

— C'est assez pour aujourd'hui ; j'ai fini. Voilà votre portrait ; ce n'est pas mal, n'est-ce pas?

Elle tendait la caricature. Toutes les deux nous partîmes de rire. Puis elle se mit en face de mon dessin pour l'examiner longuement. Elle ne riait plus. Mon cœur battait très fort. Qu'allait-elle dire? Enfin, elle se retourna et déclara avec un sourire :

— C'est d'un sentiment charmant, tout à fait artistique. C'est plein de vie, je vous le dis sincèrement. 11 faut montrer ce dessin à vos maîtres. Ils en seront contents.

Encore émue de ces éloges, j’étais mieux à même, le soir, d'accepter gaiement les taquineries de la bonne artiste sur ma gaucherie du matin.

— Je vois que vous n'avez jamais eu de basse-cour. A Paris, du reste, c'est difficile.

— Détrompez-vous, mademoiselle, dans la rue d’Assas, nous avions un jardin où il y avait quatorze arbres. Cela nous semblait presque la campagne. Nous avions une poule apprivoisée ; elle se laissait caresser de la meilleure grâce du monde, et lorsque finalement il nous fallut la mettre au pot, mes sœurs et moi nous ne pûmes nous résoudre à en manger.

Rosa Bonheur s'amusa beaucoup de cette histoire de poule. Elle

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avait suivi mon récit avec une attention très vive; son visage en paraissait tout rajeuni. Je me doutais bien que mon anecdote devait réveiller dans sa mémoire de plaisants souvenirs de jeunesse. Elle me raconta aussitôt, en effet, l'histoire d'une dinde et celle d'un singe qu elle avait eus.

ROSA BONHEUR Dessin par Anna Klumpkc.

— Ce dernier était un petit diable, un vrai touche-à-tout; il volait le sucre de mon verre d'eau, non pas pour le manger, mais pour le mettre dans la veilleuse. N'ai-je pas eu la malencontreuse idée d'entre- prendre de faire son éducation? Il acquit ainsi la manie d'imiter ce qu il me voyait faire, et tout particulièrement de manier ma palette et

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mes pinceaux, aussi avais-je une peur bleue chaque fois qu'il entrait dans mon « sanctuaire », tant je craignais qu'il ne barbouillât mes toiles. Lorsque Nathalie ou moi nous le grondions, il nous faisait des pieds de nez. Ne pouvant triompher de ses caprices, je l'ai donné au Jardin des Plantes, où j'ai eu plusieurs fois le plaisir de le voir gambader dans la grande cage.

Après dîner, Rosa Bonheur m'a montré quelques daguerréotypes pris d'après elle lorsqu'elle était toute jeune fille.

— J'ai bien changé, n'est-ce pas, mais j'ai toujours conservé l'habi- tude de porter les cheveux courts; je ne les avais pas plus abondants qu'ils ne sont maintenant ; mais, au lieu d'être blancs, ils étaient brun foncé, avec quelques reflets rouges. Je vous donne ces épreuves, les voulez-vous ?

— Vraiment, vous me les donnez?

— Que voulez-vous que j'en fasse, elles seront très bien entre vos mains; j’aime mieux que vous les ayez. Bonsoir, demain je vous don- nerai une séance.

Mercredi, 1 3 juillet.

Ce matin, Rosa Bonheur m a emmenée avec elle en forêt. Tandis que Panthère allait au pas, le long d une allée délicieuse, mademoiselle m a questionnée sur les relations que j'avais à Boston. Après quoi elle m'a dit :

— Vous avez autant de bons amis en France; moi la première, car je vous aime beaucoup. Vous est-il agréable que je le dise. Et vous, m'aimez-vous un peu, Anna ?

— Chère mademoiselle

— Je le vois bien. Pour mon compte, je vous ai toujours porté beau- coup de sympathie.

A notre retour, Rosa Bonheur m'a donné une séance pour me per- mettre de terminer le dessin. L'ayant examiné :

— Laissez-le comme cela, dit-elle, il est très bien et peut vous servir pour la peinture.

— Je réclame encore dix minutes pour terminer l’oreille, si vous le voulez bien, M. Tony en sera plus satisfait.

— Ah! dit-elle d'un ton moqueur, je vois que vous persistez à pré- férer ses conseils aux miens Mais vous avez raison, poursuivit-elle

un peu nerveusement, seulement quand la « grande Rosa Bonheur » vous dit : « Laissez le dessin comme cela, il est très bien », il me semble que cela doit vous suffire. Du reste, la séance est terminée, faites ce que vous voudrez, je monte travailler.

ROSA R O N 1 1 F. I T R

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J'ai blessé involontairement l’amour-propre de mon modèle et j’en suis profondément désolée; mais que faire?

Dans l’après-midi, tout en caressant un chat que venait de lui appor- ter Ml,e Bellan, Rosa Bonheur n'a pu se garder de me dire :

— Regarde/ comme il est bien marbré. Si vous saviez peindre les animaux, ce serait un modèle plus docile que moi, n'est-ce pas?

— C'est bien vrai, pensais-je, sans toutefois oser répondre.

Jeudi, 14 juillet.

Rosa Bonheur semblait nerveuse ce matin, et m'a déclaré que je ne

LE CHAT ET LA SOURIS. Dessin de Rosa Bonheur.

devrais pas compter sur elle aujourd'hui. Je n’ai rien répondu. Combien je regrette de n'avoir pas suivi les conseils de mon cher maître. Si j’avais un atelier à Moret, je ne serais pas aussi cruellement embarrassée. Pour- quoi toutes ces études préliminaires? puisque la tête du grand portrait est presque achevée ? Sans doute, Rosa Bonheur est charmante vis-à-vis de moi; mais, je le comprends, les séances l’ennuient. Je vais les inter- rompre et retourner chez ma mère, que j'ai peu vue depuis mon retour en France.

Au dîner, j'ai fait part de ma décision à Rosa Bonheur. Elle n'a rien objecté sur l'instant, mais dans le cours de la soirée, en m'offrant un bleuet détaché d'une grosse botte que le jardinier venait d'apporter, elle m'a dit affectueusement :

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ROSA BONHEUR

— Ma mauvaise humeur s'est envolée dans les nuages. Je ne veux pas que vous partiez ; demain je vous donnerai une séance.

Vendredi, i5 juillet.

Mon dessin se trouvant calqué et mis sur la toile, Rosa Bonheur m'a donné la séance promise.

J'ai commencé de peindre la tête d'étude. Mademoiselle en a semblé satisfaite, si bien qu'à la fin de la séance elle m'a dit :

11 faudra que vous me donniez cette étude, car je serais contente d'avoir quelque chose de vous.

— Je serai bien plus satisfaite encore de vous l'offrir, car votre désir me rend toute fière, mademoiselle ; je crains même qu'il ne me fasse ridiculement ambitieuse. Imaginez que je rêve déjà de voir ce dessin près d'une de vos œuvres, dans quelque musée

Je m'attendais à la voir sourire. C'est au contraire avec un sérieux presque attendri que Rosa Bonheur répondit :

— Mai s ce serait très bien. Comme cela, nous serions toujours l une à côté de l'autre. Et quand vous viendrez me rejoindre là-haut, — ses yeux se levèrent vers le ciel. — ma mère et ma chère Nathalie

vous tendront la main Que la vie est triste! Ah! j'aurai bien de la

peine le jour où vous ne serez plus avec moi ; je me sentirai si seule! Je n'aurai plus mon Anna !

— Mais, mademoiselle, repris-je en lui prenant la main, je revien- drai l'année prochaine, au mois dé niai; d ici là, vous aurez le temps d'avancer quelques-uns de vos beaux projets de composition.

Je posai mes lèvres sur la main fine que je tenais entre les miennes, et la lui montrant, j'ajoutai ;

— Permettez-moi de vous demander un moulage de cette main qui a tant travaillé et qui a exécuté de si belles œuvres : ce sera mon talisman, car je suis convaincue que la main, tout comme le regard, porte l'empreinte indélébile de l'âme. Elle dénonce le caractère et la volonté. J'espère réussir à bien interpréter la vôtre dans mon portrait.

— La main est en effet un symbole vivant de notre être, un indice

de la vie que nous menons le fais des vœux sincères pour votre

bonheur et votre succès. Je vous aime comme si vous étiez ma fille, mon enfant !

Elle m'embrassa, en ajoutant ;

— Dites demain à votre mère que cela me rajeunit le cœur de vous avoir ; mais ne restez pas à Paris, revenez le soir ; je poserai sûrement dimanche.

ROSA BONHEUR

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Dimanche, 1 7 juillet.

Je suis rentrée hier soir, avec un peu de regret de n'avoir pu demeurer plus longtemps près de ma mère et de mes sœurs. Rosa Bon- heur a semblé heureuse de me revoir ; elle m a questionnée affectueuse- ment sur celles que je venais de quitter.

LA MÈRE DE ROSA BONHEUR. Dessin de Raimond Bonheur.

De bonne heure, ce matin, elle m a emmenée en forêt et m a beau- coup parlé de son père et de sa mère. Rentrée à la maison, elle est allée dans un coin obscur de son atelier et en a retiré le portrait d'une jeune femme :

— C'est ma mère peinte par mon père, me dit-elle d’une voix émue. II y a beaucoup de choses en vous qui me la rappellent. 11 me semble

s4

RO SA B O N H K U R

que je vois sur cette toile l'ovale de votre ligure et l'expression de vos yeux. Mettez-vous à côté, que je compare.

Elle me regarda longuement. Ouvrant alors un carton, elle en tira un dessin :

— Voici encore ma mère dans un costume landais; c’est presque votre profil. Montrez-moi la photographie que j’ai prise de vous l’autre jour ?

Il y eut un moment de silence. Au lieu de replacer la toile au fond de l'atelier, lace au mur, Rosa Bonheur la disposa sur un chevalet en disant :

— Je tiens beaucoup à ce portrait; que de fois ma mère m’a pro- tégée au cours de ma vie. — Sa voix prenait un ton de tristesse très grande. — Je ne pourrai vous poser aujourd'hui, poursuivit-elle, laites ce que vous voudrez. Je viendrai vous voir vers trois heures.

Une fois de plus, en dépit des promesses, il fallait me résigner à me passer de modèle. Je me mis aux accessoires. Lorsque Rosa Bonheur vint me retrouver, elle dit à peine quelques mots de mon travail, alluma une cigarette, s’étendit sur la chaise longue et se mit à contempler sa Foulaison.

— Ne finirez-vous pas votre toile pour l'Exposition de 1900? deman- dai-je.

— Je le voudrais bien, mais il me faut un peintre en bâtiment pour couvrir le ciel.

— Un peintre en bâtiment, y pensez-vous, mademoiselle ?

— Pourquoi pas, il montera plus facilement que moi sur les planches, et, pendant que le ciel sera encore frais, je finirai les détails dans la pâte. Un peintre en bâtiment peut très bien faire ce travail, vous ne le croyez pas ?

— Mademoiselle, répliquai-je, voulez-vous que je sois votre peintre en bâtiment? doute boiteuse que je sois, et malgré qu’il me faille une canne pour marcher, je suis assez alerte pour grimper sur n’importe quel échalaudage. Si jamais l'envie vous prend de m’engager, faites-moi revenir d'Amérique.

— Ma chère Anna, c’est entendu, je vous ferai venir exprès. Si ma Nathalie avait vécu, j'aurais terminé la Foulaison ; elle aussi voulait taire ce que vous me proposez; elle était si dévouée à ma gloire! elle avait tant d'ambition pour moi!

Continuant notre conversation sur la Foulaison, je demandai à Rosa Bonheur si elle était d'avis que, dans un tableau, les détails dussent être bien poussés.

ROSA BONHEUR

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— Ah! oui, j aime à exécuter les détails; mais il faut toujours au premier plan sacrifier le deuxième, qui doit rester relativement dans le lointain, quoiqu il puisse être terminé sans pour cela nuire à l'en- semble

— Oh! mademoiselle, dis-je en l'interrompant, permettez-moi de fixer une expression que je vois sur votre figure.

— Ce qui n est pas cherché, lit-elle avec un sourire, est souvent beaucoup mieux que ce qui lest. Il y a un vieux proverbe français qui dit que le style c'est 1 homme; cela veut dire qu’on traduit sa nature dans ce qu on écrit et dans ce qu on peint.

— Voyons ce que vous avez fait, dit-elle en se levant après un long moment ; c est fini, n est-ce pas ? car il lait trop chaud pour poser davantage.

Elle était devant ma toile.

— Mais c'est bien, Anna, voici ce que j'appelle dessiner, et si Dieu veut entendre ma prière, c'est moi, Rosa Bonheur, qui vous prédis que vous deviendrez une très grande artiste.

— Que vous êtes bonne de me dire cela. Comme vous me rendez heureuse, répondis-je émue.

Elle s'approcha de moi :

— Si vous saviez comme vous me rajeunissez, Anna. Comme je suis heureuse de voir que vous m’aimez, non seulement pour mon art, mais aussi pour moi-même.

— Chère mademoiselle, je ne puis vous exprimer l'admiration que j'ai pour vous et pour tout ce qui est sorti de vos mains. C’est un culte auquel je resterai toujours fidèle

— Vous m'attendrissez Qui sait, peut-être en voyant la tristesse

que j’ai au cœur, ma chère Nathalie s'est-elle dit : « Il faut que j’envoie

à ma chère Rosa une amie sincère » le vous aime beaucoup, Anna,

et votre vieille amie deviendra une mère, une sœur pour vous. Et vous,

vous deviendrez une grande artiste comme moi, je vous le prédis

Descendons au jardin.

Au moment où nous sortions, une voix criarde s'éleva qui appelait : Rosa ! Rosa !

— C’est Coco qui réclame son morceau de sucre quotidien. — Coco était un superbe ara, rouge et bleu, qui s’était rappelé à l’attention de Rosa Bonheur en l'apercevant. — Je n’ose pas trop m’approcher de son grand bec, poursuivit-elle, car mes efforts pour l’apprivoiser n'ont pas été très heureux jusqu’ici. Il me lient encore rancune d'une correc- tion que je lui ai administrée un jour qu’il avait failli me saisir le doigt.

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ROSA BONHEUR

Cependant, ce petit sauvage possède beaucoup de talents de société. Il prononce à merveille les commandements militaires : « Portez armes! un, deux, trois! » Il imite le bruit du tambour d'une façon remar- quable. Lorsqu’il va pleuvoir, il ne cesse de jacasser et continue de bavarder aussi longtemps que dure la pluie. C est un aussi bon prophète que Mathieu Landsberg.

Tout proche de l’ara s'élevait une grande cage : Rosa Bonheur l'entr’ouvrit et donna quelques caresses à une tourterelle blanche dont elle n'avait pas à craindre les coups de bec.

— Elle me connaît bien, c'est une vieille amie, elle a près de trente ans. Que de souvenirs elle vous conterait si elle avait la parole ! Elle a été l'amie de mes chiens, de mon aigle et de tous mes chats.

Lundi, 1 8 juillet.

Il fait 32 degrés de chaleur !

— Je ne puis vous poser encore aujourd'hui, me dit Rosa Bonheur. Eaites-moi une petite pochade de vous-même, cela me fera plaisir. Je monte, car j'ai à retoucher un dessin pour M. Tedesco.

Ces perpétuelles remises au lendemain me contrarient plus que je ne le saurais dire et je n'ai pas été maîtresse de dissimuler une petite moue de mécontentement, après le déjeuner, en voyant Rosa Bonheur se mettre à écrire. Elle s'en est aperçue, mais la manière dont elle s'est excusée me laisse encore pleine d’attendrissement à l'heure où je trace ces lignes.

— Si je ne peux vous servir de modèle, c'est parce que j'écris à votre mère, me dit-elle en même temps qu elle achevait sa lettre. Asseyez- vous auprès de moi.

Et l’excellente femme me lut ce qui suit :

Chère madame Klumpke,

By, le 18 juillet 1898.

J’éprouve le plaisir de venir vous dire combien je me suis attachée de l’ânie et du cœur à votre tille, mademoiselle Anna, qui est un ange de bonté. Malgré mon âge, car je suis plus vieille que vous-même, mon cœur est resté affectueux, comme était du reste celui de la mère adorée que j’ai perdue à l'âge de onze ans.

J’ai aussi perdu une amie qui était mon ange gardien et depuis je luttais entre le désir de quitter la terre et celui d’y laisser encore quelques preuves du talent que Dieu m’a accordé, et voici que les nobles âmes que j’aime tou- jours, quoique n’habitant plus ce monde, m’envoient une amie et en même temps votre affection, je l’espère, et j’en ai même la certitude. Je suis heureuse

1 1 .f

Bi

TIGRE ROYAL DANS LA JUNGLE

ROSA BONHEUR

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et fière que cette affection me rapproche d’une famille que j’estime si haut et d’une mère comme vous, qui l’avez formée pour l’honneur et le travail. Aussi je vous respecte, et vous pouvez, chère Madame, avoir confiance en l’honneur et en la sainteté de ma profonde affection pour votre fille.

Permettez-moi de vous embrasser comme si j’étais la soeur de vos enfants.

Votre vieille enfant,

Rosa Bonheur.

Mardi, 19 juillet.

Quelque touchée que je sois des sentiments exprimés dans la lettre de Rosa Bonheur à ma mère, mes vœux sont loin d’être comblés, puisque je ne puis avancer mon travail, faute de bonne volonté de la part du modèle. Et voici qu'à l'inverse de mon désir même, et comme en manière de gageure, mademoiselle m a engagée ce matin à terminer la petite pochade d'après moi-même qu'elle m’avait demandée hier. Faire mon propre portrait ! est-ce donc pour cela que je suis venue de Boston. Voilà qui ne m’enchantait guère : je me mis à l'œuvre néanmoins.

Pendant que des yeux je cherchais mes traits dans la glace accrochée devant mon chevalet, la vue du portrait de la mère de Rosa Bonheur vint inopinément les distraire, et ma pensée s'attacha à la ressemblance que la vieille artiste prétendait voir entre ce portrait et moi. Si je tirais parti de cette similitude plus ou moins grande des lignes du visage, pour refaire ce portrait à contre-jour? J’arrangeai aussitôt ma coiffure à la manière de celle que Raimond Bonheur avait peinte, je pris la même pose; l'éclairage seul était différent.

Vers onze heures, Rosa Bonheur entra dans l'atelier, non sans une certaine surprise de me voir ainsi transformée. Elle n'en chercha pas longtemps la cause.

— Ah! que c'est gentil à vous! Que votre intention est bonne, s’écria-t-elle en prenant ma petite étude.

Elle se mit alors à me parler de la femme tendrement aimée dont l'image était sous nos yeux.

— Ma mère était fort jolie. Au soleil, ses cheveux bruns semblaient couleur de cuivre. Mon père n'a su mettre que de la tristesse sur son visage Votre pochade me plaît beaucoup.

Ap rès le déjeuner, je terminai donc ma pochade, mais j'attendis vainement que Rosa Bonheur vînt poser pour le grand portrait dont elle avait tourné la face contre la muraille.

— Il faut oublier votre travail, avait-elle dit, et le revoir avec un œil frais. Vous ne le reprendrez que lorsque je vous le permettrai.

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R OSA BONHEUR

Après cela, comment demander des séances?

Vers deux heures, elle m'a priée de monter avec elle au second étage, pour voir son travail de la matinée.

— Voici, dit-elle, un fusain que mes amis les Tedesco ont ramassé dans une vente pour pas grand’chose, en dépit de ma signature. Ils me l'ont apporté pour que je le retape. C'est ce que je fais, mais ni par amusement ni par intérêt : par pur souci de ma réputation. Car je déteste rafistoler ces vieilles croûtes. N'est-ce pas que c'est mauvais? Soyez franche, j'y tiens.

— Je trouve, répondis-je avec hésitation, que vos bruyères sont un peu rouges Mais oserai-je vous critiquer?

Sans me répondre directement, elle dit :

— Après ma nomination comme officier de la Légion d'honneur, j'ai tenu à reprendre ma place au combat : ainsi que noblesse, talent oblige. Or, depuis quelques années, il s'était déclaré parmi les artistes un mouvement en faveur du pastel. Je n'ai pas voulu rester étrangère à ce courant ; il me rappelait des maîtres admirés dans ma jeunesse, au musée du Louvre, sans pourtant que j'aie jamais pris une seule leçon de ce genre. Cependant l'idée que l'art est un, quoique divers, m'a encouragée à me lancer à corps perdu dans cette spécialité. J'ai donc fait quatre grands pastels, qui ont été exposés l'année dernière à la galerie Georges Petit. A mon vif étonnement, j'ai aujourd’hui le droit de dire, comme le héros de Corneille : « Mon premier coup d’essai, ce fut un coup de maître. » Tenez, voici la photographie du Parc aux moutons, celles des Bisons dans la neige , du Cerf dans la brume. Cela vous plaît-il ?

Je ne songeai pas à dissimuler mon admiration.

— Vous voyez que votre vieille amie ne manque pa> de poésie !

Croyant voir dans ces paroles quelque chose comme un reproche, je répondis un peu confuse :

— Vous ai-je froissée par mon observation de tout à l’heure ? Je n’aurais pas dû vous critiquer.

— 'Tout au contraire, reprit-elle, vous m'avez témoigné là un senti- ment de sincère amitié. Je veux vous donner ces trois photographies, après y avoir mis une dédicace. Lt maintenant, allez travailler.

A six heures, Posa Bonheur est entrée comme un ouragan dans l'atelier :

— Je suis contrariée, c'est une journée de perdue, j'ai abîmé cette méchante croûte; j'ai envie de me faire sauter la cervelle.

— Attendez que le portrait soit terminé, fis-je en riant.

— Je suis en nage, j’ai envie de me noyer.

CERF DANS LA BRUME.

Pastel, par Rosa Bonheur. (Exposé en 1897 à la Galerie Georges Petit.)

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9o

ROSA BONHEUR

— Comme Ophélie ? Il me semble que la mort la plus digne d'une grande artiste, d'une Rosa Bonheur, c'est d'expirer comme le Titien, le pinceau à la main.

— C'est vrai, fit-elle en relevant fièrement la tête, mais venez voir

combien j'ai raison d'être contrariée N'est-ce pas que j'ai abîmé cette

croûte ?

Rosa Bonheur avait tout simplement transformé la « vieille croûte » en un pastel délicieux.

— N 'êtes-vous pas d’avis, fis-je en riant, que les grands artistes font toujours bien quand ils sont mécontents d’eux-mêmes ?

Elle me répondit avec un sourire :

— Je vois que vous avez l'œil juste, je reprends de l'énergie. Ah ! je désirerais faire encore tant de belles choses.

— Pourquoi ne les feriez-vous pas? répliquai-je.

Elle ne répondit rien.

Mercredi, 20 juillet.

Ce matin, malgré l'averse, Rosa Bonheur est sortie avec Panthère, son domestique et ses deux chiens. Elle est rentrée à neuf heures, toute trempée.

— Oh ! ce n'est rien, dit-elle, je me suis promenée sous la pluie. L’effet de cette atmosphère grise était ravissant. Montez avec moi, nous allons faire du feu pour me sécher.

Pendant que la flamme pétillait^ dans l'àtre, elle a pris à la main son travail d'hier.

— Le pastel pour M. Tedesco est terminé, je n'y touche plus. Je vais travailler à mes bœufs rouges.

Il y avait auprès d'elle une étude de cheval.

— Ceci vous plaît-il ? demanda-t-elle. Faites-moi donc une copie de ce cheval, je veux voir comment vous vous en tirerez. Je vous don- nerai le mien et je garderai le vôtre. Je vous mettrai aussi une dédicace. Je veux que vous avez un souvenir de moi.

— C'est trop, beaucoup trop!

— Vous voulez donc me froisser? Quand vous serez à Boston, ma chère Anna, vous penserez bien quelquefois à moi ; vous ne m'oublierez pas tout à fait, n'est-ce pas ?

— Comment pourrai-je jamais vous oublier, mademoiselle ? Je tra- vaillerai en pensant à vous et je m'efforcerai, par mes efforts, de mériter l'intérêt que vous me témoignez.

ROSA BON HEU R

9*

Jeudi, 2 i juillet.

Enfin, j ai pu avoir une petite séance après la promenade en forêt.

M. I edesco est venu. 11 a été surpris de voir que je fais encore des études, alors que la tête du grand portrait est presque achevée. Ah! s il savait à quel point c'est malgré moi.

Il nous a fait signer nos notices pour 1 Exposition de Pittsburg. Je me demande avec anxiété si je parviendrai à terminer mon portrait à

CHEVAL Al PATURAGE, PAR ROSA BONHEUR.

temps. Il ne reste que quelques semaines d'ici la date d'expédition; les mains sont à peine ébauchées et il faut bien que la toile sèche.

Après le départ de M. Tedesco, Rosa Bonheur m'a dit :

— Je ne fais pas trop de frais pour les messieurs, ni vous non plus, mais vous plaisez sans chercher à plaire.

Parlant ensuite de la tète d'étude peinte :

— Vous me la donnerez, n'est-ce pas ? je l'aime mieux que le dessin, c’est plus personnel. Il y manque peut-être un peu de pâte, mais cela

9 2

RO SA BONHEUR

vient joliment bien. Vous l'enlèverez avec une bonne exécution dans le grand tableau. Demain, cependant, je veux travaillera mes bœufs rouges.

Car Rosa Bonheur est en pleine période d'inspiration depuis quelques jours, et il me semble que, si elle me facilite peu l'achèvement de mon travail, c'est apparemment qu’elle n’entend pas perdre des heures pré- cieuses. Aussi bien suis-je résolue à interrompre mon séjour à Bv, sous prétexte de montrer son portrait à M. Tony, après-demain samedi, jour de réception. Rosa Bonheur a consenti et m'a promis de poser encore une fois avant mon départ.

Vendredi, 22 juillet.

Rendant notre promenade en forêt, Rosa Bonheur m'a dit :

— Est-il réellement nécessaire que vous alliez demander conseil à M. Tony? Vous avez donc besoin d'autres avis que les miens?

Je ne répondis rien ; elle ajouta :

— Je croyais que votre admiration pour moi était sincère; mais je m'aperçois que vous n'avez que de la pitié pour votre vieille amie.

— De la pitié 1 m'écriai-je, j'ai toujours eu une fervente admiration pour vous, mademoiselle, et pour votre talent ; ce serait plutôt de l'envie que je devrais ressentir en face de votre gloire. Depuis que je suis ici, à peindre votre portrait, vous êtes si bonne, si affectueuse pour moi, que vous me faites oublier le peintre de génie, pour ne me laisser aimer que la femme. C'est votre faute si parfois j'oublie la distance qui me sépare de la grande artiste à laquelle je devrais davantage d'égards...

— Laissez donc là votre « grande artiste », fit-elle avec quelque impatience, et aimez-moi pour moi-même.

— C est ce que je fais, mais vous ne voulez pas le croire.

— J’ai été tellement adulée à cause de mon talent qu'il m'est diffi- cile de penser que je suis aimée un peu pour moi-même , mais peut-

être que vous , vous êtes sincère !

— Je le suis, croyez-moi. Le souvenir des jours heureux que j'ai eu le privilège de passer auprès de vous restera ineffaçable, quelque vaste que soit l'Atlantique qui nous séparera l'une de l'autre.

Après un moment, Rosa Bonheur arrêta la voiture.

— Chère Anna, me dit-elle, je voudrais vous faire aimer le paysage,

on éprouve tant de sensations émouvantes en l'étudiant Dans nos

promenades en forêt, je m'aperçois avec plaisir que vous savez appré- cier les tons délicats de l’atmosphère mystérieuse du matin. Si peu d artistes ont réussi à rendre cet effet ! Pourquoi ne vous créez-vous pas un genre nouveau ?

R O S A BONHEUR

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Voyant que je ne répondais pas, elle a promis de poser l'après- midi.

Le déjeuner pris, après m'avoir offert une cigarette et recommandé de la fumer sans trop faire de grimaces, Rosa Bonheur m'a dit :

— l âchez de me copier et préparez ensuite votre palette.

Je me suis empressée d'aller chercher la grande toile et de l'installer devant mon illustre modèle. Encore que j'aie grand désir de finir la main et le bras droit, et que sa blouse facilitât peu ma besogne, j'ai hésité â la prier de changer de costume, et travaillé en silence, tandis que Rosa Bonheur se moquait de mon admira- tion pour M. Tony Robert- Fleury.

— Cela ne va pas ? me demande-t-elle ironique- ment tout â coup.

— Si, mademoiselle, seulement, je vous serais reconnaissante de mettre votre - jaquette ? Cela me donnerait l’effet que je dé- sire reproduire.

— Ah! Miss Anna, que vous êtes extraordinaire !

Pour faire ma bouche, mes yeux, mes cheveux, il faut que je mette ma jaquette. Les boutons de ma jaquette vous donnent donc de l'inspiration ?

Cette réflexion un peu cruelle et que je ne méritais pas me fut pénible. Quelques larmes que je ne pus retenir tombèrent sur ma palette.

— Ah! vous pleurez, Miss Anna Alors, venez pleurer sur mon

épaule, si cela vous soulage, lit-elle en riant.

— Riez de moi si vous voulez, répliquai-je. J'ai sans doute fort peu d imagination, mais il me faut toujours avoir l’ensemble de mon tableau sous les yeux, si je veux travailler avec fruit.

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ROSA BONHEUR

— Voilà ce que c'est de n'avoir pas fait assez d'études, l'imagina- tion ne se développe pas. Passez-moi mon costume bleu et « piochez » bien.

A p rès dîner, je me suis mise à emballer ma toile; ce que voyant, Rosa Bonheur m'a ordonnée de la laisser ici et de n’emporter que les études. Elle parlait d'un ton un peu vexé :

— Est-ce que vous dédaignez mes conseils ? Avez-vous plus confiance en M. Tony qu'en Rosa Bonheur?

— Vous êtes donc jalouse de M. Tony? ai-je répondu un peu piquée.

— Anna, vous êtes méchante. Vous ne comprenez donc pas combien je vous estime.

— Pardonnez-moi, je vous en prie.

— C'est bien, n’en parlons plus; mais lorsque vous serez à Paris, je vous engage à relire la lettre que j'ai écrite à votre mère il y a une semaine. Bonsoir!

J’eus de la peine à retenir mes larmes. Qu’ai-je donc fait pour la froisser ainsi?

Samedi, 23 juillet.

Ce matin, au moment où j'allais partir, Rosa Bonheur m’a engagée à revenir ce soir.

— Ne voudriez-vous donc pas prendre un peu de repos ? Laissez- moi ne revenir que dans quatre ou cinq jours.

— Non, non, dit-elle, je veux que vous continuiez le portrait; je vous poserai demain A ce soir, n’est-ce pas?

Une fois de plus mes dispositions étaient à vau-l’eau. Je revins pour dîner, selon son désir. Elle m'attendait sur le perron.

— 11 me semble, dit-elle en m'embrassant, que vous êtes partie depuis dix jours. Vous m'avez bien manqué; aussi, pour me distraire, j’ai choisi quelques études pour commencer un nouveau tableau.

Elle ajouta d'un ton malicieux :

— Eh bien, Miss Anna, qu'a dit le beau Tony?

Ce n'est pas sans une certaine anxiété que je dus lui dire la surprise éprouvée par M. Robert-Fleury de ne me voir lui présenter que des études, alors qu'il croyait le portrait achevé. Sur les deux études elles- mêmes, son impression était que le dessin valait mieux que la peinture.

— Je ne suis pas de son avis, interrompit Rosa Bonheur d'un ton hautain. Quels reproches vous a-t-il faits pour l'étude peinte?

— Il trouve que les ombres sous les cheveux, près de l'œil, du nez

RO SA BONHEUR

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et du menton, ne sont pas assez froides de coloration ; l’ensemble lui paraît d'un joli ton, cependant.

— Cela ne valait pas la peine de le déranger, puisque je vous

TIGRE DANS LES GRANDS MONTS.

Aquarelle, par Rosa Bonheur.

avais déjà fait toutes ces remarques. C'est tout ce qu'il vous a dit?

— Non, ce n'est pas tout. Je vous raconterai le reste pendant que vous fumerez votre cigarette.

C'était justement le point le plus difficile, et, après le premier choc

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ROSA BONHEUR

que je venais de subir, je me demandais quel accueil allait bien être fait, par ce caractère volontaire et un peu vif, à la suite des opinions de M. Tony Robert-Fleury, car s'il avait examiné avec intérêt les photo- graphies que j'avais faites récemment de Rosa Bonheur, celle où l'illustre artiste en blouse est debout, tenant sa palette à la main et la couronne de lauriers sur la tête, l'avait tout à fait enchanté.

— Voilà ce qu'il faudrait faire! s’était-il écrié. Si vous en avez le courage, recommencez votre travail. Abandonnez la pose assise, prenez celle-ci, elle a infiniment plus de caractère. Du reste, vos études de tête pourront servir ; elles sont dans le même éclairage, et les séances que Rosa Bonheur vous aurait encore données sur le premier portrait, vous les mettrez sur celui-ci ; seulement, louez un atelier, soit à Moret, soit à Paris, vous serez bien plus libre et plus indépendante qu'en restant à By.

Je n'avais pas dissimulé combien j'hésitais à soumettre un tel chan- gement de plans à Rosa Bonheur; il prit alors la photographie et écrivit au dos :

Admirable ! ! ... C’est comme cela que le portrait doit être fait.

Tony Robert-Fleur y.

Tout en montant à l’atelier, je priai timidement Rosa Bonheur de jeter les yeux sur ces courtes lignes ;

— Qu'est-ce que tout cela veut dire ? s'écria-t-elle en s'arrêtant. C'est en blouse maintenant qu'il me veut ? Ne m’avez-vous pas dit qu'il trouvait très bien la première étude dssise en costume féminin ?

— C'est vrai, mais cette épreuve l'a littéralement ravi; voici pour- quoi il m'a fortement engagée à changer la pose et à prendre celle de la photographie.

— Oh! non, par exemple, reprit Rosa Bonheur avec un peu d'irri- tation; il faut finir le portrait que vous avez commencé et qui marche déjà très bien.

— Cependant, mademoiselle, il ne s'agit pas de faire deux portraits, mais un seul.

— Ft l'Exposition de Pittsburg?

— Cela ne fait rien, l'important est que je fasse un bon portrait de vous. Croyez-moi, chère grande artiste, je n'abuserai pas de votre bonté, j'ébaucherai la toile dans un atelier que je louerai à Paris ou à Moret. Quand j'aurai suffisamment avancé mon travail, je reviendrai à By ; les séances que vous m’auriez données sur le portrait assis me suffiront amplement pour cette nouvelle toile, au succès de laquelle je tiens, en

*1

I J

ETUDE DE BELIERS, PAR ROSA BONHEUR.

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ROSA BONHEUR

raison même de l'amitié que vous voulez bien me porter. Toutes mes études peuvent servir, puisqu'elles sont dans le même éclairage. M. Tony a dit que je devais faire tout au monde pour réussir un beau portrait, et c'est pourquoi il a écrit ce mot. 11 trouve la pose superbe. « C'est impos- sible d'en trouver une plus parfaite comme tenue et comme éclairage », m'a-t-il dit. Me le permettrez-vous, chère mademoiselle?

Rosa Bonheur m'avait laissée parler sans rien répondre.

— Et qu'est-ce que M. Tony a pensé de la couronne de laurier qui est sur ma tète ?

— J'ai dû lui raconter la petite scène de l'autre jour, cela l'a fait sourire.

— Lui avez-vous dit où je l'avais placée et le vœu que j'avais exprimé ?

— Non, mademoiselle.

La voix de Rosa Bonheur se lit grave :

— N'oubliez jamais que j'attache à cette simple couronne une importance plus grande que vous ne pouvez le croire.

Dimanche, 24 juillet.

— J'attends aujourd’hui ma nièce, son mari et leur fils Jean, m'a dit ce matin Rosa Bonheur en entrant à l'atelier. J’ai commandé hier une voiture chez Lazare; voudrez-vous venir avec nous? Nous irons à Barbizon, votre vieux Barbizon, dont vous m'avez parlé si souvent. Vous me montrerez l'atelier de Rousseau, celui de Millet, l'auberge de la Clef d'Or, où vous avez travaillé pendant plusieurs étés.

Pouvais-je ne pas accepter? Et pourtant je regrettais la séance pro- mise.

M. et .\1 c Launay ne tai dei ent pas a ai rivet . Nous montâmes en voiture aussitôt déjeuné.

Passant près des gorges d’Apremont, Rosa Bonheur a déclaré que c'était la contrée la plus grandiose de la forêt.

— C'est ici, ajouta-t-elle, que Diaz, Rousseau et tant d'autres ont travaillé si longtemps; mais que de sujets il reste encore à peindre.

A Barbizon, dans l'atelier vide de Théodore Rousseau, comme je déplorais l'état d'abandon dans lequel se trouvait la pièce où cet illustre artiste avait conçu tant de chefs-d'œuvre, Rosa Bonheur, en veine de bonne humeur, s'approcha d'un énorme tas de haricots qui s'élevait dans un coin, en prit quelques-uns, les joignit à un morceau de plâtras qu elle détacha de la muraille lézardée, et me tendit ces objets en disant

ROSA BONHEUR

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de la manière la plus cérémonieuse — elle l'accentuait d une révérence :

— Ma chère Anna, gardez ceci comme souvenir, car il ne reste pas d'autre trace de l'artiste admirable dont ce grenier était jadis le sanc- tuaire.

Au ton sérieux de cette plaisanterie, je répondis non moins grave- ment en recueillant dans mon mouchoir l'offrande de Rosa Bonheur un peu étonnée. Ce pauvre platras et ces haricots, je les ai encore.

Rentrées à la maison, les parents de Rosa Bonheur s'étant éloignés, nous sommes allées nous asseoir sous le grand tilleul, pour assister au coucher du soleil. Le spectacle était merveilleux. La bonne artiste m'avait pris la main.

— Je suis si heureuse de vous avoir près de moi ! Vous avez vu combien j'ai été espiègle aujourd'hui; j'ai certainement épaté ma nièce; mais elle ne doit pas comprendre pourquoi la gaieté me revient.

Écrivez à M. Tony que je vous poserai pour le portrait debout quand celui destiné à l'Exposition de Pittsburg sera terminé. Au lieu d'un, cela fera deux. A ce moment, je le prierai de venir déjeuner avec moi ; mais prévenez-le bien que, pour faire le second portrait, vous n'aurez besoin d'aller ni à Paris, ni à Moret, que vous resterez chez

moi — Elle pressa ma main de nouveau, et son visage s’illumina

d'un bon sourire. — Ainsi, je vous aurai un peu plus longtemps, acheva-t-elle d'une voix qui s'était faite très douce.

Vendredi, 29 juillet.

La semaine s'est écoulée sans rien de bien notable. Rosa Bonheur a beaucoup travaillé à ses bœufs, et — je le constate à regret — ne m'a accordé que quelques courtes séances.

Nous avons des journées étouffantes. Malgré cela, mon portrait, petit à petit, avance. Hier, un orage a éclaté, cela n’a pas empêché Rosa Bonheur, la pluie passée, de m’emmener avec elle en forêt.

— Que j’aime ce temps gris et frais, disait-elle au retour, il va me

permettre de travaillera mes bœufs sans trop de fatigue Venez voir

ce que j'ai fait hier; vous jugerez de mon travail Comment aimez-

vous le ciel ? Apportez-moi la palette que je vous ai donnée et dont vous ne vous servez pas : il me la faut pour faire quelques retouches dans mon ciel.

Je m’empressai d aller chercher la palette. Elle y plaça ses couleurs et peignit durant quelques instants; après quoi je la vis prendre un cou- teau et s'apprêter à la gratter.

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ROSA BONHEUR

— Oh! dis-je, laissez cette palette comme elle est; je voudrais la conserver telle qu'elle vous a servi : les deux faces me seront une source d'inspiration lorsque je serai retournée à Boston.

— Vous m'aimez donc bien avec sincérité?

— Oui, croyez-le.

Elle me regarda, comme pour scruter au plus profond de ma pensée.

— Je ne puis croire que vous m'aimez sincèrement. Depuis quelques jours, j'ai beaucoup réfléchi. En me regardant dans la glace, je me suis dit : « Tu n'es qu'une vieille folle ! »

— Mademoiselle, fis-je en me récriant, le souvenir des jours que j'ai passés sous votre toit sera pour moi impérissable, et c'est avec une émotion bien sincère que je les revivrai quand je serai loin de vous.

Depuis cette conversation, j'ai fait des études de plein air; Rosa Bonheur a travaillé dans son petit atelier, mais nous nous sommes parlé à peine. Je remarque seulement que parfois elle me regarde avec une fixité extrême.

HUTTE DE CHARBONNIERS DANS LA FORÊT, PAR ROSA BONHEUR.

Dessin de Rosa Bonheur.

CHAPITRE VII

ROSA BONHEUR ME FAIT PROMETTRE DE VIVRE DESORMAIS

AUPRÈS D’ELLE.

3o juillet.

Assez tard cet après-midi, Rosa Bon- heur est entrée dans l'atelier où je travail- lais aux accessoires de la grande toile; elle a examiné son portrait d’un œil dis- trait et m’a fait quelques éloges. Puis, se tournant vers moi, elle a posé ses mains sur mes épaules, et, tandis que je la regar- dais avec un peu d’étonnement, elle m'a dit, d’une voix dans le ton de laquelle la supplication se mêlait à la tendresse :

— Anna, voulez-vous rester avec moi et partager mon existence? Je me suis

attachée à vous I.a vie me semblera

bien triste quand vous ne serez plus ici

Je me retrouverai si seule

Vous me rajeunissez le cœur, conti- nua-t-elle, vous me rendez l'énergie au travail. Je me sentais découragée de la vie depuis la mort de ma chère Nathalie, car j’ai été bien seule pendant neuf années, et maintenant vous commencez à remplacer pour moi celle que je ne pourrai jamais oublier. Ne voudriez-vous pas rester avec votre vieille amie, qui vous adoptera comme si vous étiez son enfant, et qui vous aidera à faire de belles choses en peinture?

CPR F EN FORET. Dessin de Rosa Bonheur.

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ROSA BONHEUR

Mon cœur battait à tout rompre, et l’émotion m'étreignait la gorge au point que je ne trouvais rien à répondre.

— Vous hésitez, Anna, vous ne me dites rien ? Ah ! peut-être avez- vous laissé quelque amoureux de l'autre côté de l'Atlantique ? S'il en est ainsi

— Non ! non ! ce n'est pas cela qui m'arrête !....

— Alors, qu'est-ce donc qui vous arrête ? Vous pourrez travailler bien mieux ici qu’à Boston, je guiderai votre pinceau, vous partagerez mes inspirations. Et vous me rendrez la vie heureuse

Les larmes coulaient de mes yeux ; je répondis enfin :

C'est trop de bonheur pour moi ! Tout ceci est si inattendu, si imprévu ! Donnez-moi le temps de réfléchir! le vous aime profondé- ment, je voudrais faire tout pour que vous soyez heureuse ; mais que

penseront votre famille, vos amis? Ils diront : « Voyez cette jeune Amé- ricaine, comme elle s’est habilement introduite auprès de M1,e Rosa Bonheur ! »

— Asseyez-vous ici et écoutez-moi. Vous me demandez ce que pen- sera ma famille ? Ah ! mon enfant, vous oubliez que j'ai soixante-seize ans, que je ne suis plus jeune comme vous, qui avez encore une mère

et des sœurs pour vous aimer Depuis la mort de Mmc Micas et de sa

fille, je ne me connais plus de parents : ces deux femmes constituaient ma véritable famille. Il me reste sans doute mon frère Isidore, quelques neveux et nièces

— Ne seraient-ils pas heureux de vivre auprès de vous?

— Oh ! Anna, pour vivre l’un airprès de l’autre, il faut ressentir une sympathie mutuelle, et avoir les mêmes idées. Ma famille ne m’a jamais consultée dans ses affections; je suis libre de faire ce que je veux. Croyez- vous que si mon frère Isidore voulait prendre chez lui un ami, il vien- drait me demander si cela me fait plaisir ? Vous êtes vraiment trop naïve, je n’ai de compte à rendre qu’à moi-même. Quant à mes amis, ils ne verront certainement que du bien à votre présence à Bv, puisqu'ils sauront que vous me rendez la vie moins amère.

— Chère mademoiselle, vous n’avez donc personne autre que moi?

— Plus d'une fois, il est vrai, certaines de mes amies m'ont fait comprendre qu elles seraient charmées de remplacer ma chère Nathalie...

Mai s sans la sympathie profonde qui doit exister de part et d'autre

J'ai préféré vivre seule, toute seule Vous hésitez encore, Anna, vous

ne dites rien ?

J'aurais voulu me jeter dans ses bras, mais je n’osai.

— Je vous en prie, laissez-moi réfléchir, répondis-je suffoquée.

ROSA BONHEUR

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— Allez, mon Anna, réfléchissez !

Enfermée dans ma chambre, je me sentis le cœur en proie à un sentiment indéfinissable. Je venais d'entendre cette glorieuse femme gémir sur la tristesse de sa vie, sur sa solitude découragée, alors que tant d’artistes envient sa célébrité et son bonheur, et voilà qu'elle me

demande de demeurer avec elle, de partager sa vie Ne regrettera-

t-elle pas avant longtemps une résolution d’aussi grave conséquence ? Et ma mère, que va-t-elle penser? Quelle sera, d’autre part, ma position vis-à-vis des amis et de la famille de Rosa Bonheur? Troublée profon- dément, je ne savais à quel parti m'arrêter.

Le dîner fut silencieux et nous mangeâmes peu.

Remontées à l’atelier, Rosa Bonheur me lit asseoir à son coté :

— La dernière fois que je vous ai vue avant que vous retourniez à Boston, j’ai été sur le point de vous ouvrir mon cœur, mais je n’ai pas osé interrompre le cours de vos travaux. La lettre par laquelle vous avez demandé à faire mon portrait m'a rendue plus heureuse que vous ne sauriez le supposer; votre silence m’avait peinée. Heureusement,

vous m’avez écrit à nouveau Quand vous avez été enfin sous mon

toit et que j’ai été sure de votre affection sincère, j'ai prolongé les séances autant qu’il m’a été possible l’ai en quelque sorte allongé la cour-

roie; je me suis épuisée en subterfuges pour éviter que vous ne finissiez trop vite.

Ma chère Anna, poursuivit-elle en me pressant la main, si je vous aime à ce point, c'est parce qu'il y a des moments où vous me rappelez ma mère. Vous avez l’ovale de sa tête, ses yeux, son profil et jusqu’à ses

mains le me suis souvent demandé si ce n’est pas l'âme de ma mère

qui vous a amenée auprès de moi pour être la consolation de mes der- niers jours, pour m'aider à faire encore de belles choses avant d aller la

rejoindre Un jour, je vous raconterai sa vie Pauvre mère!

une femme si sainte, que j’adorais, et qui est morte dans la misère, lit

ne savoir ni où la pleurer, ni où la prier! Oui, mon enfant, c’est le

souvenir de ma mère qui se réveille en moi en te regardant Ne vou-

drais-tu pas rester avec ta vieille amie et partager sa vie solitaire, mais

combien heureuse depuis que tu es ici ?

Tremblante d'émotion, je m'étais agenouillée devant Rosa Bonheur. Elle prit ma tète entre ses mains et, me regardant dans les yeux :

— Oh ! mon enfant, si vous me quittez, je n’aurai pas longtemps à

vivre! J’avais enseveli toute tendresse depuis la mort cruelle de ma

pauvre Nathalie ; mais mon vieux cœur s'est réveillé à cette affection que je lis dans ton regard. Je sais que tu m'aimes beaucoup et que tu

104

ROSA BONHEUR

resteras avec moi, n'est-ce pas, Anna? Dis-moi que tu m'aimes et

que tu resteras

— Oui, je vous aime et je resterai.

— C'est donc vrai ! s’écria-t-elle en me serrant dans ses bras.

Pendant un long instant, nous mêlâmes nos larmes.

— Laissez-moi me reposer, fit-elle enfin, je suis fatiguée, mais com- bien heureuse! Bonsoir, mon Anna!

Voici qu'il est près de minuit, .le tremble encore d émotion en écri- vant ces pages. Puis-je dire tous les sentiments que je sens dans mon cœur. En vérité, je ne peux croire à cette félicité inattendue de devenir l'amie, la fille d’adoption de Posa Bonheur.

Dimanche, 3i juillet.

Rosa Bonheur était fatiguée ce matin.

— Je n ai pas beaucoup dormi, me confia-t-elle pendant notre pro- menade en voiture. Ne croyez pas que ma proposition d'hier soit l’effet d'une décision prise à la hâte. Je vous ai souvent observée et questionnée sans que vous vous en doutiez. Plus je vous connaissais, plus je vous

aimais Avec quelle satisfaction je m’apercevais que vous admiriez la

nature de la même manière que moi, que vous partagiez mes idées artistiques, que vous étiez en communion avec mes convictions reli- gieuses le cherchais à savoir si vous étiez libre de vos actions, si

vous aviez de la sympathie pour mon pays; enfin, si vous aimiez la

vieille Rosa Bonheur non seulement pour sa peinture, mais aussi

pour elle-même Que notre vie^sera heureuse désormais ! mais vous

pleurez

— 11 me semble que je vis dans un rêve

— Non, mon Anna, c’est une belle réalité le vais prévenir mes

amis

— Ne voulez-vous pas me permettre, auparavant, d écrire à ma mère, et d’attendre sa réponse?

■ — Si vous le voulez.

Je me suis retirée dans ma chambre, pour songera la façon dont il va me falloir annoncer cette nouvelle à ma mère. 11 vaut mieux, je crois, que j'aille la lui faire connaître de vive voix.

Dans l'après-midi, M. Tedesco est venu à la maison avec sa fille. La figure de Rosa Bonheur était rayonnante, cependant elle n'a dit mot, suivant sa promesse. Mme Gauthier est venue aussi; nous avons parlé peinture et de quantité d'autres choses, mais de nous, rien.

M. Tedesco a été enchanté du tableau des Bœufs rouges. Après

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ROSA BONHEUR

son départ, j'ai montré à Rosa Bonheur la lettre que j'ai reçue de M. Tony Robert-Fleury, en réponse à celle par laquelle je lui avais annoncé qu'il m'était permis de faire deux portraits. Il m'en félicitait dans les termes les plus cordiaux et remerciait mademoiselle de son invitation.

— J'ai bien été un peu jalouse de votre maître, dit Rosa Bonheur en me rendant la lettre, car il me semblait que vous préfériez ses avis aux miens. La modestie avec laquelle il vous offre ses conseils à l'avenir me touche infiniment. Son père a laissé à la postérité de bien émouvants tableaux d'histoire. C’était un homme éminent. Il a présidé, pendant plusieurs années, la distribution des prix de la modeste école de dessin pour jeunes filles que j'ai dirigée. Je serais enchantée de dire au fils que je n'ai pas oublié la bonté de son père pour la jeune artiste que j'étais alors.

Mardi, 2 août.

Hier matin, auprès du Long-Rocher, le cabriolet suivait lentement une allée sablonneuse, longeant ces grandes masses si bizarrement cou- vertes de mousses et entourées de bruyères; Rosa Bonheur relâcha les guides.

— Regardez, Anna, ces vieux génévriers ! ces bouleaux qui font une touche brillante dans cette belle nature : souvent, parmi les vieux arbres, il en est qui semblent morts; mais voici que, réchaulfée par un soleil bienfaisant, la sève monte soudain ; alors, du milieu des branches mortes, il en surgit une nouvelle qm se charge de feuilles. N’avez-vous pas vu cela bien des fois sur les marronniers des Tuileries et des Champs- Elysées ? Le vert tendre de ce rameau est d’autant plus apparent qu'il est entouré des tons violacés de l’arbre mort. Ainsi, ma chère Anna, mon vieux cœur s'est réveillé auprès de votre jeunesse.

Je rêve pour vous de grands succès. Je veux que vous arriviez à faire le paysage comme je le vois, dans la brume, avec cette atmosphère mystérieuse. 11 ne faut pas pour cela, bien entendu, que les portraits soient négligés, mais créez-vous un genre

Vous avez un œil lin, ne vous laissez pas trop influencer par les autres artistes; agissez d’après votre sentiment, copiez naïvement ; faites des études, des pochades de deux heures, pas plus, et avec cela vous composerez vos tableaux. De la figure en plein air, des notes rapides de

paysages Je vous aiderai : je vous ferai partager mon expérience. Je

veux que vous vous imposiez et qu’un jour vous soyez digne d'être à côté de moi.

ROSA BONHEUR

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— Oh! ma chère amie, vous avez trop de confiance en mes forces, vous attendez trop de moi

— J’ai des ambitions maternelles pour vous, mon enfant; il me semble que vous pourrez devenir la continuatrice de ma vie, de mon

intelligence, de mon art Mais descendons, je vais attacher Grisette,

et nous allons nous asseoir.

Dans le silence de cette belle forêt, Rosa Bonheur continua :

— Que de fois, ma chère Nathalie et moi, nous sommes venues

ici Ensemble, nous revivions les incidents de notre vie qu'elle avait

l'ambition d’écrire, car si son œil n’avait pas la sensibilité affinée qui permet aux grands peintres de voir la coloration délicate et charmante de la nature, en revanche, elle possédait à haut degré un vrai talent d'écri- vain. Si Nathalie n'avait pas été si souvent malade, elle aurait certaine- ment écrit l'histoire de ma vie C’est à vous, Anna, que je veux confier

cette tâche. Pendant nos moments de loisir, je vous raconterai une foule

de détails au courant de la pensée, à bâtons rompus Vous prendrez

des notes. Plus tard, nous les arrangerons et nous les relirons ensemble.

— Quelle mission vous me confiez ! Je ne suis pas une femme de lettres.

— Ne m'avez-vous pas dit que chaque soir vous écriviez vos impres- sions de la journée et les conseils que je vous donne?

— C'est vrai, mais ce ne sont que des pochades M. Gambart

n'écrit-il pas un volume sur vous?

— 11 rédige ses mémoires, et c'est à cause des toiles de moi qu'il a vendues et des gravures qu'il a éditées d’après mes tableaux que je trouve forcément place dans son ouvrage.

— Néanmoins, vos biographies sont déjà nombreuses. Celles de M irecourt, de Bois-Gallais, de votre neveu ? M. Deslandes, de Lisbonne, recueille aussi des notes, je crois, 'l’out récemment, ne lui avez-vous pas envoyé des détails sur votre histoire?

— M. Deslandes est un savant des plus distingués, un littérateur, un critique dont j’estime infiniment le jugement, reprit Rosa Bonheur, mais, ma chère Anna, c’est un homme. Je ne pourrai jamais raconter à qui que ce soit de son sexe l’enchaînement des détails de ma vie. Non seulement vous serez ma voix, mais encore celle de ma chère Nathalie. Vous pourrez écrire sur elle ce qu elle ne pouvait dire d’elle-même, n ous nous compléterez toutes deux Et puis, dans aucune de mes biogra-

phies, on ne parle du culte que j’ai voué à la mémoire de ma pauvre mère, et c’est à mes yeux la plus grande des imperfections.

Maintenant que vous connaissez toutes mes raisons, nous allons prévenir Mme Klumpke.

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R OSA BON II EU R

Cet après-midi,

Posa Bonheur a écrit à ma mère :

Chère madame Klumpke,

By, 2 août 1898.

Je vous adresse cette lettre, d’abord pour vous exprimer ma gratitude pour l’affectueuse lettre qui a fait réponse à la mienne, et je joins cette lettre à celle de votre chère Anna, ma chère confrère comme artiste peintre, pour vous faire part de mes sentiments de profonde amitié pour mademoiselle votre fille, dont, bientôt pendant deux mois, j’ai pu apprécier la nature loyale, franche et hono- rable. Partageant les mêmes idées et malgré la différence de nos âges, je lui ai proposé de vivre toutes les deux de la même vie heureuse de travail et de calme, continuant cette même existence que nous vivons depuis qu’elle est venue ici faire mon portrait. Dans sa lettre, M,le Anna vous fait part de nos projets.

Quant à moi, chère madame Klumpke, je vivais bien seule et bien décou- ragée de cette vie, depuis que j’ai eu le malheur de perdre la meilleure et la plus vénérée des amies, Ml,n Nathalie Micas, que rien ne peut me faire oublier; mais je sens que la bonne affection que je crois partagée par mademoiselle votre fille me fera retrouver, jusqu’à la fin de ma vie, le bonheur du travail et le désir de laisser encore quelques jours de succès artistiques avec l’estime des nobles cœurs.

Croyez, je vous prie, chère madame, à ma sympathie et veuillez me consi- dérer un peu comme une de vos filles.

R. Bonheur.

Mercredi, 3 août.

Ma mère a dù recevoir ce matin la lettre de Posa Bonheur en même temps que la mienne. Qu’a-t-elle pu en penser?

Après dîner, j'ai aidé ma vieille amie à faire quelques agrandisse- ments de vues de la forêt.

A

Etes-vous heureuse, Anna, de rester auprès de moi ? m’a-t-elle dit. Ne regrettez-vous rien ? Bien sûr, n’avez-vous personne là-bas, en Amérique, qui vous aime?

— Si, répondis-je en riant. J’ai même été demandée en mariage avant mon départ de Boston, et mon prétendant a promis d’attendre la réponse jusqu’à mon retour Rassurez-vous, mademoiselle, j’ai beau-

coup d'amis, mais je ne me marierai jamais.

— S’il vous reste quelques hésitations, n'est-ce pas, c’est à cause de ce que ma famille ou mes amis pourront penser?

— C'est vrai, répondis-je, car ils croiront toujours que c’est par intérêt et non par affection que je reste auprès de vous

— Mais, Anna, vous avez assez de talent pour ne pas être une charge pour moi; vous ferez comme Nathalie, vous partagerez certains frais de

R O S A HO N II F U R

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maison Nous conserverez ainsi votre indépendance, tout en vivant

sous mon toit Si vous trouvez moins facilement à faire des portraits

CHÊNES DANS I.A FORÊT DE KO N T A I N E B L E A I’ . Aquarelle de Rosa Bonheur.

à Paris, ch bien, vous peindrez les femmes et les enfants du village, en

plein air; il y a tant de sujets émouvants 1 Vous m’aiderez à terminer

ma Foulaison , qui sera peut-être mon chant du cygne.

Quel bonheur de vivre désormais toujours ensemble, n'est-ce pas,

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RO SA BONHEUR

mon Anna? C’est une alliance qui n'entraînera de responsabilités que pour nous-mêmes. Nous travaillerons bien; nous gagnerons notre vie chacune de notre côté. Nous nous donnerons les jouissances que nous pourrons nous procurer par notre travail. Depuis que je sais que vous restez avec moi, je prends intérêt à tout, je veux m’occuper de tout. J'entends qu’on vous respecte et qu’on vous obéisse comme à moi-même. Quand nos deux toiles pour l'Exposition de Pittsburg seront terminées, nous ferons des changements dans la maison, nous nous installerons pour l'hiver. Avec quelle ardeur nous allons « piocher » ! Dieu m'ai- dera à guider vos inspirations. A votre âge, je « piochais » ferme. Je veux qu’un jour vous soyez digne d’être à côté de moi.

— Mais vous, vous êtes arrivée au sommet de la gloire.

— Au sommet de la gloire, — elle hocha la tête, — on n’y arrive jamais. Quoi qu’on fasse, il reste toujours à 1 artiste quelque chose à perfectionner. N ous verrez comme vous deviendrez forte. C'est main- tenant mon unique, mon plus ardent désir, je veux faire de vous une seconde Posa Bonheur.

— Chère grande artiste ! m’écriai-je, vous n’y pensez pas, je ne peins pas des animaux, mais des hommes.

— Est-ce que les hommes ne sont pas des animaux, lit-elle en sou- riant. Mais considérons la question de plus haut, que l'on peigne des hommes, des animaux ou des paysages, ce sont les mêmes principes qui s’appliquent dans tous les cas. En disant que je veux faire de vous une seconde Posa Bonheur, je ne prétends pas dire que vous ferez, un second Marché aux chevaux. Je sais bien que vous resterez toujours Anna Klumpke, avec votre propre personnalité; mais, en suivant ma méthode de travail, vous gravirez un degré de plus.

— Chère amie, vous n'avez pas besoin d’invoquer l’amour de l'art pour me faire chérir une situation qui me permettra de recevoir chaque jour vos précieux enseignements. Si l'on m’accuse de demeurer auprès de vous par raison d’intérêt, eh bien, puisque vous m’aimez, ce que l'on dira me sera indifférent. Ma conscience est pour moi.

— Ne suis-je pas là pour vous défendre, Anna? Ma famille me connaît. Il est bien naturel que nous nous soyons attachées l’une à 1 autre ? Nous avons les mêmes pensées sur ce qui est beau dans la nature; nous défendons les mêmes idées, nous ressentons les mêmes sympathies. Vous me rendez la force et l’entrain nécessaires pour faire encore de belles choses. On comprendra tout cela.

A l’égard des personnes de ma famille, de mon frère, de mes neveux, de mes nièces, vous serez gentille et aimable, n’est-ce pas? mais je vous

ROSA BONHEUR

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préviens qu'il est inutile d'essayer d'amener un rapprochement intime entre eux et moi. Ils m’ont témoigné davantage d’affection sans doute depuis la mort de ma Nathalie, mais sans pour cela effacer entièrement l'impression du passé.

Cependant, Anna, si jamais vous veniez à aimer un homme et que vous désiriez l’épouser, il vous serait toujours loisible de me quitter. Cela m'attristerait beaucoup de vivre sans vous, mais je ne veux que votre bonheur. Vous êtes libre comme l'air que nous respirons.

— Je vous ai dit que je ne me marierai jamais, repris-je, et je contai à Rosa Bonheur comment, à cause de mon infirmité, mes parents m'avaient avantagée dans leur testament après m'avoir élevée dans l’idée que je coifferais sainte Catherine. Cela était de nature à m'enlever beaucoup des soucis de l’avenir. J'ajoutai que, du reste, mon art n'était pas sur ce point sans me donner des garanties. Les connaissances que j'avais acquises, je les devais à une heureuse ambition de ma mère. Elle appartient à une famille d artistes. Le souvenir particulièrement d'un de ses grands-oncles maternels, Ernest Riepenhausen \ et celui de ses deux fils, peintres aussi, qui travaillaient toujours ensemble et sur la même toile, l’avait engagée à me vouer à la carrière artistique. C’est pourquoi j'avais pris des leçons de peinture, autant du moins que le pouvaient permettre nos allées et venues entre l'Amérique et l'Europe.

Le jour où j'avais obtenu une troisième médaille à l’Exposition universelle de 1889, ma mère, dans sa joie de mon succès, avait déclaré, avec un accent de profonde conviction, que c’était pour moi le premier échelon de la gloire. Avec un pareil horoscope, mon cœur n'avait pu faire moins que d’être conquis d'une façon absolue : ce jour-là, je m’étais mariée à la peinture. Rosa Bonheur m’avait écoutée avec attention.

— Anna, lit-elle avec gravité quand j’eus fini, voulez-vous travailler avec moi comme le faisaient les deux frères Riepenhausen, et m'accom- pagner loyalement jusqu’à la fin de ma carrière pour recueillir mon dernier soupir ?

1. Ernest Riepenhausen, né à Gœttingue en i~65, reçut en 1800 le titre de graveur du gouvernement royal de Hanovre. C’était un homme de talent, grand érudit dans les choses de l’antiquité en môme temps qu’ami intime de Goethe. Le burin de Riepenhausen a popularisé à ce point dans son pays les œuvres de Hogarth, que beaucoup d’Allemands se sont imaginés que le grand peintre moraliste anglais était un de leurs compatriotes. Les deux fils de Riepen- hausen furent envoyés à Rome aux frais du roi de Westphalie pour y copier les oeuvres des grands maîtres de la Renaissance. On les connaît surtout comme peintres d’histoire de l’école romantique, à laquelle ils restèrent fidèles toute leur vie, tout en subissant néanmoins 1 in- fluence de Raphaël. On lit dans la Biographie Michaut, à propos des peintures de Polygnote de Delphes : « C’est un ouvrage qui perpétuera le nom des frères Riepenhausen, placé sous l’égide du grand nom de Goethe. »

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ROSA BONHEUR

— Oh! ma chère amie, pourquoi parlez-vous de la mort? Mais vous savez bien comme je serai heureuse de travailler avec vous, de vivre auprès de vous.

Vous êtes assez résolue pour vous engager à ne jamais me quitter?

— Oui, certainement, et vous pouvez être assurée que je tiendrai religieusement ma parole; ni mère, ni sœurs, ni personne n'auront la puissance d influer sur ma décision.

— Ce sera un pacte, un vrai pacte, fit-elle en riant.

— Comme celui de Méphistophélès lorsqu'il demande à Faust de lui abandonner son âme, répondis-je en riant aussi.

— C'est ainsi que je l’entends. La chose est décidée, n'est-ce pas ? Ce sera le mariage divin de deux âmes?

— Puisque vous m'adoptez dans votre cœur, je vous serai toujours fidèle.

— Merci, Anna, je sais maintenant que vous ne me quitterez pas, quoi qu’il advienne. Vous me rendez bien heureuse, car lorsqu’on a du talent et qu’on est v ieille comme moi, il est difficile de croire qu'on est aimée pour soi-même. J'espère que vous ne regretterez jamais d’avoir renoncé au mariage pour rester auprès de la vieille Posa Bonheur.

Vendredi, 5 août.

Rosa Bonheur attend pour demain la visite de M. Lelèvre de Londres, de sa femme et de sa tille. Demain aussi viendra la réponse de ma mère, et l'impatience que j'éprouve de la connaître ne va pas sans une certaine inquiétude.

Samedi, <"> août.

Déjà les invités étaient arrivés lorsqu'au moment de nous mettre à table, nous avons reçu chacune une lettre, Rosa Bonheur et moi ; le temps nous a manqué pour nous communiquer nos impressions. Durant le déjeuner, mademoiselle a fait à elle seule presque les frais de la conversation, y mettant toute sa bonne grâce et tout son charme. Nous avons ensuite passé à l'atelier, et Rosa Bonheur a promis à M. Lefèvre