RABELAIS ET MONTAI&NE

LES IDEES DE RABELAIS ET DE MONTAIGNE

SUR L'ÉDUCATION

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SUR L'ÉDUCATION

INTRODUCTION. ÉTUDES ET NOTES EXPLICATIVES

Eugène RÉAUME

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PROFESSEUR HE RHETORK'lE AU LVCKf: CONDOHCET

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PARIS

LIBRAIRIE CLASSIQUE EUGENE BELIN

RUE DE VAUGIRARD, 52

1888

Toutos mes éditions sont revêtues de ma sriffe

SAIST-CLOID. IMPRIMKKIK V<^ EUG. BELIN ET FII.S.

RABELAIS ET MOîsTAIGNE

PÉDAGOGUES

INTRODUCTION

LA PEDAGOGIE AU SEIZIEME SIECLE

Certains mots de hi' langue française ont eu la mauvaise fortune d'encourir une défaveur imméritée. Un léger ridi- cule s'est longtemps attaché au mot pédagorjie, surtout au titre depédagogue. « Il y a, dit spirituellement M. D. Xit-ard, quelqu'un qui n'est guère plus aimaLle que le pédant^ c'est hpédagogue^.)) Cette malencontreuse confusion ne tiendrait- i'We pas un peu à la ressemljlance de deux termes qui. sous une commune étymologie, renferment deux sens si dif- férents? Le seizième siècle, en créant le mot pédante, a eu >/ de bonnes raisons pour confondre trop souvent le péda- gogue avec le pédant.

Aujourd'hui la pédagogie, « l'institution des enfants, » qui relève directement de la psychologie et de la morale, est une véritable science, et le pédagogue n'est phis que celui qui l'étudié, l'enseigne et en fait l'appUcation.

Fondée sur la nature, la^a^syn et le bon sens, l'autorité h=< de Rabelais et de Montaigne auxquels nous~âppÏÏquons sans hésitation ce litre de pédagogues suffirait, ce nous seniblc, à lui restituer sa dignité avec sa signification véritable. ^

La gloire de ces deux éducateurs, ce livre le prouve am- .^ plement,est d'avoir courageusement réagi contre la routine , scolastique, h la besterie, » la science purement (( livresque, n d'avoir vouju, comme disait j\r'* de Gournav, « désenseii

:it la fille adoplive de Montaigne, i ïignerla sottise, » rétablir l'équi- \

1. Histoire de la littérature française, t. IV, p. iSl. RABELAIS ET MONTAIGNE.

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RABELAIS ET MONTAIGNE PÉDAGOGUES.

libre dans un système suranné qui sacrifiait le corps à l'in- telligence, l'intelligence à la mémoire, d'avoir compris enfin que l'éducation doit être l'apprentissage de la vie.

Si Rabelais et Montaigne, ce dernier surtout, malgré son admiration pour Socrate, se méfient de la dialectique socra- tique, subtile, raffinée, trop pleine, comme les discours de Cicéron, de « longueries d'apprêts, » mais si bien appropriée à l'esprit bellénique, c'est que le lourd et pédantesque mécanisme du syllogisme scolaslique a étouffé dans les écoles et remplacé l'atticisme de cette dialectique. Mais "èe' qu'ils veulent retenir de l'éducation antique, c'est le soin (( de développer dans l'enfant l'être^Jh'ysique intel- lectuel et moral, l'être tout entier'. » Leur idéal est de réunir l'heureuse harmonie de la perfection morale et de [la perfection physique. L'ascétisme chrétien, en haine de la chair et du péché, mortifiait l'homme et tout le moyen âge a fait subir cette inflexible discipline à l'enfance. La Renais- sance, s'inspirant du paganisme et remontant aux beaux temps de la Grèce, protestera contre cet orbilianisme^ ré- voltant.

Ce jeune page de seize ans' , (( tant honneste en son maintien, qui, le bonnet au poing, la face ouverte, la bouche vermeille, les yeux assis sur Gargantua, commence à louer et magnifier en quatre poincts les vertus du bon roi, » et que Rabelais ne met en scène que pour mieux accuser la différence des deux systèmes d'éducation, d'où vient-il cet heureux Eudemon * qui n'est pas seulement un Grec par le nom? Il est sur les bords du Céphise ou de l'Ilissus; élève de Socrate, peut-être un peu d'Alcibiade, il a fréquenté les gymnases d'Athènes. Cet aimable jouvenceau, dont « les gestes sont si propres, la prononciation si distincte, la voix si éloquente, le langage si orné, » forme bien le plus parfait

1. Voir le Rapport de M. Gréard, à l'Académie des sciences morales et politiques, sur le concours pour le prix Bordin dont le sujet était : His- toire critique des doctrines de l'éduca- tion en France depuis le seizième siè- cle jusqu'à nos jours (1877).

'^. Orbiliaîiisme. Mot formé du nom

d'Ojbilius. le terrible maître d'Horace, qui l'appelle p/n<;ostts, comme nous di- rions fouetteur. Agrippa d'Aubigné, dans sa Vie à ses enfants, a écrit « les précepteurs estoient des Orbilies. »

3. Gargantua, liv. I". ch. xv.

4 Eudemon en grec signifie heureux.

INTRODUCTION. 3

contraste avec les « grimauds, les suppôts crottés et en- fumés )) du collège de Montaigu, avec les tristes victimes de ces « geaules » ensanglantées qu'a maudites l'indi- gnation de Rabelais et de Montaigne.

Il ne fallait pas moins que ces traits éloquents pour com- mencer la ruine d'un édilice encore solide et respecté, que ces impitoyables railleries en France, le ridicule finit toujours par avoir raison des abus pour dépopulariser un système d'éducation qui répugnait au simple bon sens*. Que la satire soit quelquefois grossière et passionnée, que nos moralistes satiriques n'aient dit que le mal et l'aient sciemment exagéré, cela est constant, surtout pour Rabe- lais; mais que le bon sens eût, jusqu'au jour ils prirent la plume, perdu tous ses titres et son droit de cité en France, qu'avaot^eux, à côté d'eux, on ne puisse citer un éducateur intelligent et sensé, un système, ou tout au moins quelques vues et conceptions qui ne méconnaissent ni léslôîs de la nature, ni les besoins de l'enfance, cela seraîTpiar trop invraisemblable.

C'est pour éviter de tomber dans cette inique prévention, pour ne pas écraser un siècle entier sous l'incontestable perspicacité de nos deux pbdosopbes, que nous croyons utile de jeter rapidement, en dehors de ces deux écrivains, un coup d'oeil général sur l'état delà pédagogie au seizième siècle ^ .

Avant de sceller la première pierre de la nouvelle Sorbonne, le Ministre de l'Instruction publique condamnait l'an dernier l'esprit de l'antique Sorbonne, «. de cette vieille maison ecclésiastique, restée à travers les temps fidèle à ses origines, vouée à la théologie et à la scolastique, fondatrice, il est vrai, de l'imprimerie en France, ennemie des jésuites à leur apparition, mais ennemie aussi de

[1. La seule éducation solide, disait Bersot, a propos du Concours de 1877, est celle quL « s'applique à former des, esprits justes et ouverts. »

2. Nous nous sommes souvent in- spiré dans cette Introduction, de l'ex- cellent livre de M. G. Compayré :

Histoire critique des doctrines de l'é- ducation en France depuis le seizième siècle. (Paris, Hacbeltc, 1SS3.)— Nous avons lu aussi avec fruit l'Etude sur les académies protestantes en France au seizième et au dix-septième siècle. (Paris, 1882, par M. le pasteur P.-D. Bourchenin.)

4 RABELAIS ET MONTAIGNE PÉDAGOGUES.

Jeanne d'Arc, de la Réforme, de Descaries, d'Arnauld, des Jansénistes, des philosophes du dix-seplième siècle... » et il terminait son sévère réquisitoire en s'associant à cet arrêt, « qu'une coi^joration qui avait si longtemps abusé du droit de juger méritait d'être jugée à son tour parla raison qu'elle avait tant de fois proscrite '. » Ce n'est pas nous qui nous inscrirons en faux contre ces éloquentes protestations de l'esprit moderne. Si de nos jours l'Université de Franco s'est, dans une mesure de prudente sagesse, constamment associée à l'esprit de progrès et de liberté, reconnaissons que l'ancienne Université, celle de Paris en particulier % ^/orgueilleuse de ses privilèges exorbitants, de ses luttes et de ses triomphes contre des ordres rivaux, cUente privilé- giée de la monarchie ^ et de la papauté % a défendu obsti- "r nément la routine contre le progrès, la lettre contre l'esprit, le culte aveugle de la tradition contre les doctrines de libre examen. La réforme du cardinal d'Estouteville, vers le milieu du quinzième siècle, bornée à la revision de quelques statuts, à quelques améliorations de discipline intérieure, fut loin d'être une sérieuse réforme pédagogique. L;i royauté, heureuse d'appeler son aide l'autorité du Parle- ment, cédait à la nécessité de contenir les amlii lions d'une corporation envahissante, indiscrètement mêlée à la poli- tique et à ses passions, oublieuse de ses origines, de sou but, de ses devoirs. L'esprit routinier de ce corps s'était si peu modifié en l'espace de trois siècles qu'une nouvelle ré- forme qui date de l'an L598, dont Henri IV fut le promoteur, maintient dans les collèges la lecture exclusive des livres / d'Aristote pendant deux années de philosophie, Toldigation pour les élèves, comme pour les maîtres de tous ordres, de parler latin, sous peine de dénonciation et de châtiments.

t. Discoiu-s de M. Goblet à la dislri- buUon du Concours général, 1885.

2. Les principaux historiens de l'U- niversité de Paris sont : le recteur (lésar-Egasse du Boulay, 6 vol., pu- bliés de 1665 à 1673, de Chailemagne a. la fin du seizième siècle ; Crevier, depuis l'origine jusqu'en 1600 (7 vol., 1731); Charles Jourdain, Histoire de

r Université de Paris au dix-septième et au dix-huitième siècle. Son œuvre fait suite à celle de du Boulay.

3. Elle avait reçu le titre de ftlii- ainée de la royauté.

4. Pendant le grand schisme d'Occi- dent, VUnioersité de Paris avait luènio aspiré un instant à devenir l'arbitre de la papaulé.

INTRODUCTION. n

rinjonclion au portier et srens de service de se tenir à la disposition des régents pour les punitions corporelles.

Sans doute ce fut un pro£rrès que « l'éducation de la jeunesse, si longtemps réglée par le chef de l'Eglise, rentrât sous la compétence du magistrat civil ; que la haute direc- tion passât du souverain pontife au roi et à son parlement ' . » Ce n'était plus un cardinal, légat du pape, comme pour la réforme opérée sous Louis XI. qui en promulguait les sta- tuts, et Henri lY ramenait heureusement l'Université sous son autorité. Mais si nous voyons dans cette réforme le profit du pouvoir royal, celui de l'Université paraît mé- diocre. Ce qui est constant, c'est que deux réformes officielles, à plus d'un siècle de distance, ne l'ont pu dégager des traditions monacales et scolastiques du moyen âge.

La Réforme de 1598, avec la prétention de reformer, n'avait fait que repeupler les collèges. Quatre ans aupara- vant, après la journée des Barricades, de ces maisons, les plus heureuses, avaient été fermées, la plupart mises au pillage, occupées par des soldats de toutes nations.

Ce n'est pas seulement d'Auhray, dans sa harangue aux Etats de la Ligue % qui s'écrie: « est l'honneur de nostre Université ? sont les collèges ? sont les esco- liers ? sont les leçons puhliques l'on accourait de toutes les parties du monde ? » Un contemporain fait en- tendre des lamentations semhlahles : (( retentissait au- trefois la parole élégante des maîtres de la jeunesse, on n'entendait plus que les voix discordantes des soldiits étranges (étrangers), les bêlements des brebis, les mugis- sements des bœufs ^ !... »

L'Université, rendue à elle-même, n'avait donc fait que retrouver la paix matérielle restituée au royaume tout entier, mais écoliers et maîtres, astreints à une plus rigou- reuse discipline, sous l'œil d'un pouvoir jaloux, continuent s'agiter surplace, dans l'impuissance, les premiers récla- mant leurs bruyantes fêtes scolaires, les seconds incapables

1. Ch. Jourdain, ouvrage déjà cité. 1 3. Cité par du Boulay. Voir Cli. Jour-

2. Satire Ménippée, I dain, ouvrage cilé plus haut.

6 RABELAIS ET MONTAIGNE PÉDAGOGUES.

de vivre entre eux sans rivalités jalouses et polémiques misérables '.

Un fait éloquent suffit à prouver quel était encore en 1G03, cinq ans après la promulgation de l'Edit de Nantes, l'esprit timoré et arriéré de l'Université de Paris. Un de ses libraires était mandé, admonesté et menacé par le Rec- teur pour avoir songé à publier le livre de la Sagesse de Charron !

Nous voulons bien croire que ce Recteur tremblât sous la surveillance des jésuites rentrés en grâce cette année même, il n'en est pas moins vrai que du quinzième siècle au mo- ment même s'ouvre le dix-septième siècle, l'Université de Paris a souvent entravé, n'a jamais favorisé les progrès et l'émancipation des intelligences.

^"^ Aussi n'est-ce pas seulement le regret mélancolique du temps passé, si naturel aux vieillards, c'est l'exacte vérité qui semble inspirer un douloureux retour sur ses belles années à un des rares survivants du seizième siècle, à Et. Pasquier, dans ses Recherches sur l'Université de Paris^ : (( Et toutesfois, o mal-heur ! (il faut que ceste parole à mon grand regret m'eschape) soit ou qu'en l'ancienneté de mon aage, par un jugement chagrin du vieillard, toutes choses du temps présent me déplaisent, pour extoUer celles du passé, ou que sous ceste grande voûte du ciel, il n'y ait rien, lequel venu à sa perfection , ne décline puis après naturellement jusques à son dernier période ; je trouve bien quelques fiammesches, mais non ceste grande splendeur d'estudes qui reluisoit pendant ma jeunesse, et à peu dire je cherche l'Université dedans F Université^ sans la retrou- ver Face Dieu par sa saincle grâce, qu'on la voye

quelque temps reflorir comme auparavant, à l'honneur de luy, exaltation de son Eglise, ornement de la France, ainçois de toute la Chrestienté. »

Est-ce à dire qu'en dehors, à côté, ou même parfois au

1. Voy. Ch. Joui- l:ùn. Histoire citée, ch. I el II.

■2. Les Recherches de la Fra-tc:, 1. IX,

ch. XXV. (Amslerdam, 1723, t. l", col. 9i4.) El. Pasquier, on 1529, était presque septuagénaire à l'époque de la réforme universitaire de Henri IV.

INTRODUCTION. 7

sein de l'Université, quelques esprits plus éclairés, plus hardis, plus humains, n'onl pas essayé de réagir contre ses tendances surannées, que Rabelais et Montaigne ont été les seuls, les premiers à protester contre l'ignorance, la barbarie, la routine obstinée.? Il suffit de citer, dès le on- zième siècle, saint Anselme qui réprouve la brutalité des maîtres envers les enfants, au quatorzième siècle cet ad- mirable chancelier Gerson, plein de douceur pour « les simples gens, » qui réclame l'abolition du fouet pour les écoliers, et voudrait donner une moindre place à la dialectique, une plus importante au sentiment et à la raison. Au siècle suivant, ^neas Silvius Piccolomini, qui devint le pape Pie II, dans un livre sur V Education des enfants, conseille la lecture des poètes, l'étude de l'histoire, des sciences exactes et s'éloigne sensiblement des pro- grammes d'inspiration monacale. Mais ce sont des ex- ceptions, et cela est si vrai que, même au quinzième siècle, en Allemagne, pays d'initiative plus hardie, Rodolphe Agricola, dans une lettre sur les études (1484), ose bien accuser les niaiseries de la grammaire et les subtilités de la dialectique, mais, craignant d'en avoir trop dit, il s'em- presse d'ajouter cette prudente réserve : « Pourtant je ne suis pas assez fou pour condamner seul ce que tant de gens approuvent. » Les protestations contre la routine sont si rares qu'elles semblent ne se faire jour que pour mieux affirmer la généralité des abus; raison de plus pour en recueillir quelques-unes à Thonneur de l'esprit français. Clémengis, qui fut Recteur de l'Université sur la fin du qua- torzième siècle, a critiqué amèrement l'esprit étroit de l'enseignement officiel. Si Rabelais veut remplacer les Vies des saints et « autres livres de capharderie » par la lecture directe des livres saints, bien avant lui, Clémengis se plai- gnait : « qu'on délaissât l'arbre riche et fertile des Saintes Ecritures. » Rabelais a échappé à l'influence de Calvin, comme Erasme à celle de Luther ; mais, on le voit, l'auteur de Pantagruel s'associe parfois, ici comme ailleurs, aux vœux du réformateur protestant. Rabelais, dans son tour de France, n'a épargné aucune

V

8 RVBELAIS ET MONTAIGNE PÉDAGOGUES.

Facilité provinciale, pas même celles de Montpellier, oii il étudia, de Lyon, il enseigna, à peine celle de Bourges, déjà si célèbre pour son enseignement du droit. Il n'en faut pas moins remarquer qu'à mesure qu'on s'éloigne de Paris, jadis le contre des lumières aux douzième et treizième siècles, on sent se ranimer l'esprit de réforme et d'initia- tive.

Si, du quatorzième au seizième siècle, l'Université de Paris n'a pas modifié son esprit de routine et ses méthodes surannées, continiianl à former « l'automate dialecticien, » il n'en est pas ainsi des savants libres et à peu près indépendants de l'Université. Un grand nombre, s'ils ne sont pas protestants, inclinent vers les doctrines nou- velles; le soin de leur sécurité, le besoin de s'assurer des imoyens d'existence les condanment h de nombreux dépla- Icements, à une vie nomade. Le changement de miheu, le /commerce avec les étrangers ne s'accordent guère avec / l'immutabilité des doctrines; rien ne guérit des préjugés ou ' des opinions toutes faites, comme la fréquentation des , hommes. C'est surtout pour ce motif que le sceptique "'^" Montaigne conseille à sou élève les voyages, comme le Meilleur complément d'éducation.

Parmi ces humanistes voyageurs, ou plutôt cosmopo- lites, du seizième siècle, qui mériterait d'être cité avant Erasme?

Bien que à Rotterdam, ce n'est pas un Hollandais'; il est plutôt Français par le tour de son esprit indépen- dant, disons même Parisien ; car, malgré les mauvais souvenirs du collège de Montaigu, Erasme aime encore Paris qui sera toujours une de ses résidences préférées. C'est Erasme qui inspirera, tout en refusant de le diriger, la création du Collège de France à François I", mais il ne consentira pas plus à se fixer en France qu'auprès du pape Léon X, de Henri VIII d'Angleterre et de Charles-Quint. Erasme, dans sa jeunesse, a fréquenté les cours de ce cé-

1. Il oonsidérail. l'idiome de son pays | çaise de M. I^. Massebieau, les Col- comme très nui.sible et parfaitonient loques scolaires du seizième siècle et iniilili!, Voy. l'intéressante thèse fran- I leurs aitteurs. (Paris, 1878, p. 3C.)

INTRODUCTION. 9

lèbre collège de Deventer ', qui a fourni les Etats du Nord de maîtres illustres. Cette confrérie de la vie commune, sous une apparence de vie monastique, avait répudié l'es- prit des couvents. L'enseignement secondaire y était com- plètement organisé, l'étude des classiques s'y était substituée à la scolastique. Celte illustre maison a inspiré de près ou de loin tous les programmes qui se sont affranchis de la routine du moyen âge. C'est donc faute de connaître l'esprit de cette co?!/?'^!? qu'on s'étonnerait outre mesure d'en voi!- sortir celui qu'on a appelé le Voltaire du seizième siècle. Erasme n'est pas seulement un satirique, un humaniste, il irâTpas^ seulement contribué avec Budé et autres savants à remettre en honneur l'étude du grec, c'est encore un pédagogue qui a donné des préceptes pour i'institutiop, d'un prince et même pour l'éducation des femmes.. Ce qu'il veut, c'est introduire dans l'éducation l'alliance de l'esprit antique et de l'esprit chrétien, la simplicité, la douceur, l'affection, l'indulgence-. Il a en horreur les abus de la sco- lastique et le jargon latin encore eu usage dans les écoles ^. Pendant que dans ses Adages (loi"), que Budé appelait le magasin de Minerve, il concentre la quintessence de l'anti- quité, la fleur des lettres païennes, il se moque spirituelle- ment dans son Cicëronien (1528) de cette érudition étroite refusant droit de cité à une expression latine que n'ait pas employée Cicéron. Erasme est le plus fin, le plus spirituel des humanistes, ce qui ne l'a pas empèclié de faire une place dans l'instruction à l'histoire, à l'histoire naturelle, à la géographie, et même aux mathématiques. On lui a, non sans raison, reproché de n'en point accorder aux langues étrangères; mais outre que lu hollandais n'est pas une

1. Fondé par Gérard Groote, au qua- torzième siècle.

2. C'est merveille de voir ces maî- tres faire rage et exercer un empire absolu non sur les bêtes, comme dit le poète comique, mais sur un âge qu'il faudrait couver de tendresses. Vous jugeriez non une école, mais un lieu de torture ; ce ne sont que féruies qui claquent, fouets qui cinglent, gémis-

sements et sanglots, menaces épouvan- tables qui retentissent. Que voulez- vous que les enfants y apprennent, si ce n'est à détester l'étude? Et une fois que cette horreur de l'étude s'est em- parée d'eux dans l'âge tendre, devenus grands, ils en gardent le dégoût. {Du pueris statim ac Uberaliter instituendis. ) 3. Voy. les Colloques scolaires du seizième siècle, de Massebieau, ouvrage déjà cité.

1.

10 RABELA.IS ET MONTAIGNE PÉDAGOGUES.

langue littéraire, que l'allemand était encore en voie de formation et de transformation, ce ne fut pas alors un mince service rendu aux études, aux lettres, de combattre le jargon scolaire, le mauvais latin, c'est-à-dire le retour à ^ Ta barbarie. Ilngjautpas oublier que le latin est à cette époque l'unique instrument de communication, de propa- garidB pour les savants. Montaigne recommandera jus- ' tement l'étude de la langue nationale et même celle des peuples voisins, mais les savants qui ont restauré le latin, qui, sans se renfermer dans l'antiquité et se désintéressei- des aspirations de leur époque, ont expurgé la langue la- tine, ceux-là ont préparé, ou du moins facilité les elforts de la Renaissance, ils ont affmé un outil, le seul encore pos- sible, que la rouille des écoles menaçait de mettre hors d'usage.

A ce titre, et à quelques autres encore, il est juste de ne pas oublier un modeste savant, Mathurin Cordier * . Non certes ce ne fut pas un novateur, ce maître qui ne veut laisser l'écolier parler français qu'avec sa mère, mais on a loué avec raison chez lui, la douceur, l'amour des enfants, le dévouement d'une carrière consacrée à l'éducation des écoliers jusqu'à l'âge de quatre-vingt-deux ans! C'est dans un âge si avancé qu'il mettaitla dernière main à ses Colloques^ œuvre restée classique pendant deux siècles, qui fit oublier tous les ouvrages de ce genre, merveilleusement appropriée à l'en- fance, d'une naïveté charmante, d'une irréprochable latinité. C'est dans le même es'prit que, trente-cinq ans auparavant, il avait publié un livre sur V Amendement du langage (1530). De tels services suffisent à justifier l'admiration que ses bio- «•raphes ont vouée à ce « Lhomond du seizième siècle, » pédagogue expérimenté qui n'aspira jamais qu'à descendre pour se tenir mieux à portée de l'âge qu'il aime et connaît, grand esprit, humble et modeste régent, qui invente les méthodes et les applique pendant plus d'un demi-siècle, ne demandant qu'un champ d'expériences, au dernier rang. Si Mathurin Cordier fut une sorte d'apôtre, un pédagogue

1 Voy. Massebieau, ouvrage cité plus haut, et Jules Bonnet, Nouveaux liécits du seizième sièc/e (1S70).

INTRODUCTION.

11

d'un sens pratique remarquable, il n'est pas le seul maître de la jeunesse digne d'un souvenir. Il ne faut trop nous laisser assourdir par les cris de ces « geaules » semées de tronçons d'osier sanglant dont parle Montaigne. Il n'en allait pas pnrtout comme au terrible collège de Montaigu. N'est-ce pas Montaigne lui-même qui nous apprend qu'à Bordeaux, André de Gouvéa fut « sans comparaison le plus grand principal de France » et l'on sait qu'il n'y a pas de grand principal sans régents intelligents et dévoués. Outre Mathurin Gordier, le collège de Guyenne ' qui vit sur ses bancs des élèves tels que J. Scaliger, Montaigne, son ami laBoëtie, et tant d'autres, a compté une élite de maîtres dont l'auteur des Essais se plaît à reconnaître le mérite. Un souffle vivi- fiant de la Renaissance semblait avoir passé sur cet établis- sement du midi.

En ces dernières années, un maître de la jeunesse, auquel n'ont manqué pour cette tâche ni le talent ni l'expérience, a fait revivre dans une intéressante monographie, un de ces modestes réformateurs pédagogiques du seizième siècle, le protestant Claude Baduel^ Celui-ci renouvelle, ou plutôt crée le collège de Nîmes (1340). Baduel, non plus que Cor- dier, n'est un novateur audacieux ; tel n'est pas le rôle des professeurs chargés d'instruire la jeunesse , mais il a assuré par une méthode et un programme logiques les progrès de ses élèves. Au reste, ces programmes avaient été en partie rétligés sur un modèle éprouvé, celui du collège de Strasbourg, réorganisé par l'AUemand Jean Sturm ^, un des plus illustres pédagogues du seizième siècle.

Si l'on estime que nous prêtons une importance exagérée à de modestes réformes pédagogiques, nous répondrons

1. Voy. YHistoire du collège de Guyenne, par Gaullieur. (1 vol. Iq-S".)

2. Claude Baduel et la Réforme des études an seizième siècle, par M. J. Gauffrès. (Paris, 1880, 1 vol. in-S".)

3. Jean Sturm, à Schleiden ou Sleide, enseigna à Paris. Calvin s'est inspiré de sa méthode pour organiser l'enseignement secondaire à Genève. Si nous ne devions nous borner dans ce tableau rapide et ne pas dépasser,

les limites de la France, une men- tion parmi les grands pédagogues étrangers du seizième siècle serait due également à TEspagnol Vives, évêque de Valence, qui a consacré plusieurs traités à l'éducation des enfants des deux sexes. Dans son Institution de la femme chrétienne, il donne aux mères les conseils les plus pratiques et les plus élevés pour Tédu- c.ation des jeunes enfants.

12 b/VbI':lais et Montaigne PÉiDACOGUES.

qu'on risque quelque injustice à mesurer toujours les ser- vices rendus à l'éclat du nom et à la présomption de leurs auteurs, que les plus modestes tentatives, en un temps triomphe l'orgueilleuse routine, prennent la valeur d'une héroïque témérité, que ces réformes ont fait leurs preuves <;a formant des générations d'esprits plus éclairés, plus droits, plus vigoureux. Enfin, si l'on marchande un intérêt aussi sympathique que le nôtre à de tels maîtres, à de simples régents, souvent nomades et fugitifs, imbus des doctrines nouvelles, nous répondrons que ces fécondes in- spirations, (]ue cette heureuse initiative portée dans les méthodes d'enseignement tiennent précisément à l'airran- chissementde leur intelligence.

La philosophie, suivant l'expression consacrée, était in- vinciblement demeurée ci serve de la théologie. » Aristote i-ègne s'il ne gouverne pas, car son autorité, absolue en apparence, n'est que nominale, puisque l'on n'étudie que la lettre de son œuvre et qu'il est réduit au rôle de desservant de l'Eglise. Ce n'est pas tout, il est le miroir de la nature, il la remplace. Crevier l'a dit, dans son Histoire de l'Uni- versité de Paris : « On étudie la nature dans les écrits d'Aristote, mais non en elle-même. »

liappeler l'omnipotence d'Aristote devenu dieu del'école, celui par lequel il faut jurer sous peine d'hérésie, n'est-ce pas rappeler du même coup son adversaire le plus acharné au seizième siècle, le savant, le philosophe qui brava les foudres du Parlement, de l'Université pour revendiquer les droits do la raison bannie des programmes de l'enseigne- ment public ? Si llamus n'a pas laissé par ses œuvres une trace profonde dans l'histoire des lettres et delà philosophie, son ellbrt n'en fut pas moins héro'ique. C'est un Français qui n'emprunte rien à l'étranger; son esprit d'indépendance et de revendication, il ne le doit qu'à lui-même, à son tem- pérament, à la trempe vigoureuse de son caractère. C'est avant tout un esprit libre, plus encore qu'un protestant, car si Luther et Calvin ont effrayé Erasme et Rabelais, Ra- mus a épouvanté Théodore de Bèze qui tenait encore pour les doctrines d'Aristote et les faisait enseigner. Sans doute

INTRODUCTION. 13

Pierre Ramus fat un batailleur obstiné, exagéré dans ses opinions, étrange dans quelques-unes de ses théories '. Mais ceux-là seuls renversent les vieilles idoles, alTrancbis- sent les esprits qui osent rompre en visière avec les pro- grammes surannés et braver les anatlièmes officiels. Ramus a mérité d'être appelé Parricide par le Recteur Galland ! 11 le l'ut en effet, car le prédécesseur de Descartes, bien autre- ment hardi que lui, n'aspirait à rien moins qu'à tuer Aris- tote et renverser sa religion. Polémiste, homme d'action, réformateur dans toute l'extension du mot, esprit presque universel, savant dans toutes les sciences, Ramus ne se contente pas de mettre son éloquence au service de la phi- losophie, delà vouloir affranchir, il veut affranchir du même coup les professeurs qui l'enseignent "-.

Presque tous -4Î0S réformateurs pédagogiques . sont des prudents, Erasme, Rabelais, Montaigne. Bien leur en prit dans l'intérêt même de leurs idées, témoin Ramus ; mais Ramus est un téméraire champion : lutteur invaincu, il ne pouvait être réduit au silence que par le poignard d'un assassin.

Près d'un siècle sépare la publication des œuvres polé- miques ^ de Ramus de l'apparition du Discours de la mé- thode, tant la vérité est lente à se faire jour, tant il est vrai

1. Par exemple lorsqu'il voulait ré- former et simplifier l'orthographe fran- çaise ea se fondant, non sur l'étymo- logie. mais sar la prononoialion si variable même de province a province.

2. Acertissements au Boy sur la reformation de r Université de Pa/'is (1562). « Entre autres améliorations, Uamus proposait que, dans les facultés supérieures, les professeurs fussent astreints à fair-i eux-mêmes leurs le- çons; que les frais des actes qui pré- paraient à la licence e^ au doctorat fassent diminués ; que dans la Faculté de médecine on substituât la lecture d'Kippocrate et de Galion, et l'étude pratique de la science de guérir aux disputes qui, d'après l'ancien usage, occupaient les quatre années du cours; qu'en théologie, les questions frivoles et subtiles, si Tainement agitées par les scolastiques, fussent remplacées par des exercices pl'us fructueux, par

des conférences et des sermons, par la liicture de l'Ancien Testament en hé- breu et du Nouveau en grec; qu'enfin dans les collèges dépendant de la Fa- culté des arts, les régents donnassent moins de temps à une explication sèche et aride des règles de l'art d'é- crire, qu'à la: lecture des textes origi- naux et à des travaux de composition. » Histoire de l'Université de Paris au dix-septième et au dix-huitième siècle, par Gh. Jourdain (1S62), p. 3. Ramus est le premier qui ait légué ses biens ù l'Université. Il fonda, par son testa- ment, une chaire de mathématiques et de sciences, dont le titulaire devait en- seigner, non selon l'opinion des hom- mes, mais selon la raison et la vérité. \"oir M. Waddinglon, liamus, sa vie, ses écrits et sas opinions.)

3. Logique (154'3;. Remarques sur Aristote ; le Discours de la méthode de Descartes date de 1637.

14 RABELAIS ET MONTAIGNE PEDAGOGUES.

que la prudence va plus loin et plus sûrement à son but que la témérité ! Mais l'histoire n'en doit pas moins un souve- nir de pieuse gratitude à tous les vaillants qui, ayant entrevu la vérité, ont combattu pour son triomphe, (^est à ce titre que nous avons relevé, à côté de noms illustres, des noms plus modestes, confondant les rangs et la hiérarchie, ciian- celiers, recteurs de l'Université, simples régents de collège, savants de toutes conditions et de tout ordre qui ont essayé de combler l'ornière du moyen âge s'attardaient les gé- nérations.

' Rabelais et Montaigne dans leur entreprise d'affran- chissement ont donc eu quelques précurseurs, et, parmi leurs contemporains, des auxiliaires : leur voix plus vi- brante, plus persuasive, plus française ne fut que l'écho d'autres voix plus débiles ou plus modestes qui avaient trop souvent prêché dans le désert. Ni l'un ni l'autre n'ont, à vrai dire, inventé de nouvelles méthodes pédagogiques, à moins que l'on n'estime que, dans un siècle de sottise, de méthodes artificielles et de pédantisme, ce soit une nou- veauté de réclamer le retour à la simplicité, à la nature, à la logique. Ce qu'ils ont eu par-dessus tous, c'est le génie du bon sens, la haine de la sottise et leur droite raison a su revêtir les plus simples vérités d'un style incisif, satirique et populaire qui leur a donné cours, et les a fait pénétrer plus avant dans la nation. Le service est assez grand pour que de telles oeuvres demeurent un des titres de l'esprit français et soient offertes à la méditation de tous ceux qui aspirent à l'honneur d'enseigner les jeunes générations.

Eugène Rëaume.

ÉTUDE SUR RABELAIS

Il y a dans Rabelais * deux hommes, le bouffon cynique elle philosophe profond, le moraliste réformateur, dont les hautes pensées ne peuvent inspirer qu'une crainte, celle de n'en pas faire apprécier dignement l'élévation. Il peut y avoir quelque inconvénient, au point de vue de la vérité absolue, à négliger volontairement l'un des côtés de l'homme, le bouffon joyeux, le Démocrite populaire, pour ne considérer ^ que le savant et le philosophe sérieux ; mais ne pouvant tout prendre, il en coule peu de laisser le fumier, après en avoir tiré les perles les plus fines. La Bruyère, un fin connaisseur, dès le dix-septième siècle, indique nettement à ses lecteurs la nécessité de cette distinction et dans des termes qui ne laissent pas aux moins scrupuleux la licence de tout goûter dans le livre - : « C'est, dit-il, un monstrueux assemblage d'une morale fine et ingénieuse et d'une sale corruption; il est mauvais, il passe bien loin au delà du pire, c'est le charme de la canaille; il est bon, il va jusqu'à l'exquis et à l'excellent, il peut être le mets des plus délicats. » Nous pouvons nous fier au goût de La Bruyère ; cherchons et savourons ce mets exquis et délicat.

Rabelais est devenu un personnage légendaire, presque aussi fantastique que les héros de son roman. La part du vrai est bien difficile à discerner dans sa biographie. Voltaire lui-même, si dédaigneusement sévère pour lui, nous met en garde contre ces anecdoctes (( imaginées par

1. Nous empruntons la plus grande partie de celte étude à notre volume des Prosateuys français du seizième siècle. (Paris, Didier,' 1869.) Plusieurs détails biographiques ont été puisés à l'intéressante et substantielle noti'fl

de Paul Lacroix. {JRabelais, Charpen- tier, 1S45.) Voir aussi la notice de M. Rathery, en tète de son édition de Rabelais, 1857.

2. Chapitre i", des Ouvrages d-; ies- prit.

1^

16 ÉTUDE SUR RABELAIS.

des gens de la lie du peuple dans un ciibaret '. » Rabelais est à Chinon, dans la grasse et plantureuse ïouraine. Son père était apothicaire, ou plulôt tenait une auberge à l'en- seigne de la Lamproie, N'était-ce pas bien en vérité le berceau d'un franc buveur qui a chanté \e piot et la dive bouteille? Si le vin y était bon et douce la vie, il est probable que les exemples n'y étaient pas édifiants ; aussi son père l'envoya-t-il, dès l'âge de dix ans, à l'abbaye voisine de Seuillé. Là, s'il faut en croire Rabelais, et nous l'en croyons volontiers, comme le temps se passait « à boire, manger, dormir; à manger, dormir et boire; à dormir, boire et manger, » sans autre variété que dans l'ordre de ces exercices, il alla continuer, ou plutôt commencer ses études au couvent de la Rasmelte, près Angers. Puis il passa au couvent de Fontenay-le-Comte, en Poitou, de l'ordre de Saint-François, il fit son noviciat et reçut la prêtrise vers loH, commencent les persécutions pour celui que nous ne voulons pas poser en martyr, car il est probable que des friponneries d'écolier, el même des plaisanteries irrévérencieuses, purent bien mettre au ban du couvent ce railleur sans vergugne.

Disons aussi que les couvents, après avoir été longtemps le refuge de la science, le foyer de l'érudition, avaient sin- .i,'ulièrement dégénéré de ce glorieux passé. L'ignorance, la paresse, la superstition y avaient élu domicile. Les grands esprits au seizième siècle sont tous d'accord sur ce point : tous ceux qui y ont passé en sont sortis implacables ennemis des ordres religieux. Gomment Rabelais ne fùt-il pas devenu suspect, lui qui, au couvent de Fontenay, étudiait le grec avec passion, et, compagnon d'études de Pierre Amy, méritait les épilhètes les plus flatteuses du grand helléniste lîudé? Et d'abord, une descente faite dans sa cellule amène la confiscation de ses livres grecs, de ce grunoire dont l'in- troduction en France coïncidait à peu près avec l'apparition du luthéranisme. Un beau jour, Rabelais disparaît lui- même. Vinpace, la prison souterraine, le tombeau allait

I. Lettre sur Fr. Rabelais à Mgr le prince de Brunswick, 1767. t. XXXIV, Ed. Lequicn.

ETUDIi SUR RABELAIS. 1 '

triompher de ce frondeur, de ce savant qui violait insolem- ment toutes les règles du couvent. Heureusement Rabelais, par sa science et sa joviale humeur, avait su se concilier des amis puissants, Geoffroi d'Estissac, prieur de Légugé, les quatre frères du Bellay, ses camarades de la Basmette, qui, parvenus aux plus hautes dignités de l'Église et de l'État, coumront toujours leur condisciple de leur amical patronage. Pour le moment, ce fut le bon André Tiraqueau, lieutenant général au bailliage de Fontenay, qui tira son jeune ami des mains de ses ennemis. En 1524, un induit grâce exceptionnelle) de Clément VII autorise Rabelais à entrer dans l'abbaye bénédictine de Maillezais, en Poitou. f]n réalité, aucun ordre mendiant ou bénédictin ne conve- nait à cet esprit indiscipliné; ce qu'il lui fallait c'était la liberté, le monde, les voyages. Aussi ne tarde-t-il pas à rentrer définitivement dans le siècle avec Ihabit de prêtre sécnber. Quant aux moyens de vivre, ses protecteurs y pourvoiront, et Rabelais sera parfois obbgé de leur rap- peler humblement que sa bourse est vide, qu'il est à bout de ressources.

Le temps qu'il passa dans la familiarité du bon évèque de Maillezais, Geolîroi d'Estissac, en son château de Légugé, fut l'époque la plus heureuse et la plus calme de sa vie, et c'est sans doute qu'il rêva pour la première fois les aimables loisirs de son abbaye de Thélème. Mais la liberté de pensée avait alarmé le pouvoir, et surtout les ombrageux gardiens de la tradition : le Parlement et la Sorbonne donnent le signal. En avril 1530, Louis Berquin est brûlé en place de Grève. Dès lors, chacun dut songer à soi, chercher son salut dans le silence ou dans la fuite. Il était bien difficile à ces indépendants de dissimuler, et nous en verrons, comme Berquin, préférer la mort au silence ou à la rétractation. Rabelais n'est pas du nombre, il maintient son avis « jusqu'au feu exclusivement. » Le bûcher est un argument auquel il n'entend pas répliquer. Montaigne, lui aussi, est attaché à la vérité « en deçà du feu. » En présence de ce danger et sans doute sur les conseils de Budé impuis- sant à conjurer l'orage, Rabelais dit adieu à cette douce vie

18 ÉTUDE SUR RABELAIS.

de Touraine et de Poitou et s'en va étudier la médecine dans la Faculté déjà célèbre alors de Montpellier. Mais cet étudiant de quarante-deux ans était déjà un maître; il venait apprendre, déjà capable d'enseigner. A l'aide d'un manuscrit grec qu'il possédait, le candidat corrige devant un auditoire émerveillé la version latine des Aphorismes d'Hippocrate dont il devait bientôt donner une édition savante. Ni l'âge de la maturité, ni ces succès scientifiques n'empêchaient le nouveau bachelier de s'amuser avec ses amis et de jouer avec eux « la comédie morale de celui qui a épousé une femme muette^ » comédie dont Molière reprendra l'idée dans son Médecin malgré lui. A ce séjour à Montpellier se rattachent deux anecdotes : la comédie des langues dont Rabelais a consacré le souvenir dans son livre ' et la tradition de la robe du bachelier.

Envoyé auprès du chancelier Duprat pour soutenir près de lui quelques intérêts de la Faculté et n'en pouvant obtenir auilience, il imagine de se promener devant son liôtel dans un costume ridicule. Duprat lui dépêche un page auquel Rabelais répond en latin ; à un autre il parle grec, à un troisième espagnol et ainsi successivement l'envoyé de Montpellier met à contribution son vocabulaire allemand, anglais, italien, hébreu, jusqu'à ce que le chan- celier, émerveillé de tant de science, envoyât chercher le spirituel polyglotte qui ne manqua pas de couronner sa mission par un succès complet. Au moins cette anecdote, si elle n'est pas vraie, est-elle de bon goût et de celles qu'on peut citer.

En souvenir du passage de Rabelais à la Faculté de Mont- pellier, il a été jusqu'au dix-huitième siècle de tradition d'y faire endosser au candidat du dernier examen une robe, la robe que Rabelais avait lui-même portée; mais chaque bachelier voidant en conserver un morceau comme souvenir du facétieux savant, la robe, diminuée chaque année, ne descendit bientôt plus que jusqu'à la ceinture et dut être renouvelée plusieurs fois.

1. Rencontre de Pantagruel et de l'anurf/e, liv. II, ch. ix.

ÉTUDE SUR RABELAIS. 19

Rabelais quitte Montpellier avant d'y avoir reçu le grade de docteur, se rend à Lyon vers l'an 1532, sans doute sur les instances de ce même Etienne Dolet, qui devait être brûlé plus tard, et se fait correcteur d'imprimerie. On sait la science profonde qu'exigeait ce métier à cette époque d'érudition. Cette année même il pidjlie à Lyon une édition de plusieurs traités d'Hippocrate et de Galien. Ce serait, raconte-t-on, pour consoler un éditeur de l'insuccès de cette publication savante qu'il aurait fait imprimer les Grandes et inestimables chroniques du grand et énorme géant Gar- gantua^ etc., etc. (1332), petite facétie qui n'est qu'une faible ébauche de son premier livre ou plutôt n'a guère de commun avec lui que le nom du héros déjà popularisé, dès longtemps, par la tradition légendaire. Nous n'avons pas à entrer dans les discussions des bibliophiles à ce sujet; toujours est-il que cette chronique garganUiine répondit à l'attente de son auteur. Il annonce dans son prologue de Pantagruel a qu'il en a été plus vendu par les impri- meurs en deux mois, qu'il ne sera acheté de bibles en neuf ans. )>

L'ébauche primitive augmentée, réimprimée, devint le Gargantua définitif qui fut suivi, en 1333, du premier livre de Pan^a^rwe/ (c'est le second de l'œuvre de Rabelais). Dans ces deux premiers livres, il faut distinguer deux sources d'inspiration : les grands coups d'épée,la ruine elle sac des villes, la défaite des géants, les têtes coupées et replacées sur les épaules, l'antithèse de ces corps gigantesques, de ces forces colossales aux prises avec la faible humanité (antithèse remise en œuvre par le spirituel auteur de Gul- liver), inventions bizarres, éternel amusement des enfants et du peuple, qui firent auprès du vulgaire la fortune du livre. L'auteur en flattant le goût public, alors très grossier en dehors du monde savant, n'était pas fâché de railler (que ne raillait-il pas?) ces instincts de chevalerie attardée et ces Amadis ridicules que réhabilitait à la cour du roi chevalier la plume du traducteur Herberay des Essarts ^ . On pourrait

1. Sur Tordre de François I", Her- 1 Tespagnol V Amadis des Gaules, qui fit beray des Essarls avait traduit de | fureur à la cour. Sur vingt-quatre

20 ETUDE SUR RABELAIS.

(]ire que Rabelais prépare, annonce l'œuvre de Cervantes, si le commun des lecteurs avait vu dans le Pantagruel une attaque contre une institution vieillie, mais ils s'amusèrent naïvement, sans arrière-pensée en ce sens, à ces grotesques histoires relevées de gros sel et de crudités gauloises. "'" Tout ce qui a trait à la naissance, l'enfance, l'éducation do Gargantua et de son fils Pantagruel est l'œuvre d'un \ philosophe. Dégagez ces chapitres de quelques fictions fan- V tastiques et exagérations houffonnes, vous y découvrez un sens profond, un enseignement qui n'a pas encore perdu son à-propos. Rabelais a soin d'ailleurs de nous prévenir dans son prologue du premier livre : « Veites vous oncques chien rencontrant quelque os medulaire? C'est, comme dict Platon, la beste du monde (la) plus philosophe. Si veu l'avez, vous avez pu noter de quelle dévotion il le guette, de quel soin il le guarde, de quelle ferveur il le tient, de quelle prudence il l'entomme, de quelle affection il le brise et de quelle diligence il le sugce. Qui l'induict à ce faire? Quel est l'espoir de son estudè? Quel bien prelend-il? Rien déplus qu'ung peu de mouelle. » Imitons la bête philosophe, cassons l'os et goûtons la moelle rabelaisienne.

Yoyoïis d'abord ce qu'une éducation bien entendue saura

faire de Gargantua. Ce géant * au milieu d'une orgie, avec

tous les instincts licencieux de sa race et de sa colossale

nature, se vautre dès ses jeunes années dans la fange des

sept péchés capitaux et ce n'est pas le sophiste Holoferne ni

ses pareils qui le tireront du bourbier. Avec eux il met cinq

ans et trois mois rien qu'à apprendre son alphabet et sort

de leurs mains « fou, niays, tout resveuret rassoté. » Il est

grand temps qu'apparaisse Ponocrates ; rude sera sa tâche

--aggravée par la sottise de ses prédécesseurs. Nous voici en

1 présence de deux plans d'éducation, celle du moyen âge

\ représentée pur Holoferne, celle de la Renaissance par Pono-

>/y crates. Encore faut-il ajouter que Rabelais sur certains

■^ points est en avance sur son siècle et c[ue, pour les avoir

livres, dont se compose ce roman de | \.\o\i' Rabelais, Etude sur le seisième chevalerie,lrois seulement étaient écrits iiécZe, par Alfred Mayrargues ; Paris, en espagnol, les aulros en français. Uachette, 1S68.

ÉTUDE SUR RABELAIS. 21

précédés, il n'en voit pas moins plus loin que Montiiigne, Charron et antres. Dès les premières lignes, nous sentons la prudence de l'homme expert qui sait ménager les transi- tions : (( Quand Ponocrates cogneut la vitieuse manière de vivre de Gai'gantiTâT^'dôtiljera aultrement le instituer eu lettres; mais pour les premiers jours le toléra, considérant que nature ne endure mutations soubdaines sans grande violence ^.. Pour mieulx lui faire oublier ce qu'il avait apprins soubz ses anticques précepteurs, l'introduisoit es compaignies des gens sçavans qui estoient, par l'émula- tion desquelz luy creut l'esperit et le désir d'estudier aultre- ment et se faire valoir. Apres, en tel train d'estudele mist-?. qu'il ne perdoit heure quelconque du jour- : mais tout son' temps consommoit en lettres et honneste sçavoir.S'esveilloit doncques Gargantua environ quatre heures du matin-... Puis luy estoit leue quelque pagine de la divine Escripture, haultement et clerement, avecques prononciation compé- tente a la matière, et a ce estoit commis ung jeune paige natif de Basché, nommé Anagnostes (lecteur). Selon le propous et argument de ceste leçon, souventes foys se adonnoit a révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, duquel la lecture monstroit la majesté et jugemens merveil- leux. Puis son précepteur repetoyt ce qu'avoit été leu, luy exposant les poincts plus obscurs et difficiles. Eulx, retour- nans, consideroyent Testât du ciel, si tel estoit comme l'avoyent noté au soir précèdent : en quelz signes entroit le soleil, aussi la lune pour ycelle journée. Ce i'aict, estoit habillé, pigné, testonné (coiffé), acoustré et parfumé, durant lequel temps on luy repetoit les leçons du jour d avant. Luy mesme les disoyt par cueur, et y fondoit quelques cas pra-

r

1. Liv. I", ch. xxin.

2. Le jour ne suffit pas à remplir un tel proirramme, qui semble, en quelque sorte, celui des fervents écoliers de la henaissancp : mais ce n'est pas ici une utopie, n faut lire par quel noviciat, sous la discipline de Jean Daurat, passèrent Ronsait et ses amis Baïf et Belleau. Quelques années auparavant, vers 1548, Henri de Mesmes, un an- cêtre du premier président, étudiait le droit à Toulouse, avec son précep-

teur et son frère, sous la conduite d'uu vieux gentilhomme. « Nous étions, dit-il, debout à quatre heures on le voit, c'est l'heure réglementaire et ayant prié Dieu, allions a cinq heures aux éludes, nos gros livres sous le bras, nos éoritoires et nos chandeliers à la main... » et les éludes continuent de ce train jusqu'au snir. (Cité par Rollin, Traité dex éludes. liv. 11. ch. II, art. l"'; Paris, Firuiin Uidot, t. 1", p. 15S.J

22 ÉTUDE SUR RABELAIS.

ticques, concernans Testât humain... puis par trois bonnes heures luy estoit faicte lecture. Ce faict, en prés jouoyent a la balle, a la paulme, galantement s'exerceans le corps, comme ils avoient les âmes auparavant exercé. Tout leur jeu n'estoit qu'en liberté... Cependant, monsieur l'appétit venoit et par bonne opportunité s'asseoyent a table. Au commencement du repast, estoit leue quelque histoire plai- sante des anciennes prouesses, jusqu'à ce qu'il eust prins son vin. Lors (si bon sembloyt) on continuoyt la lecture, ou eommençoyent a deviser joyeusement ensemble, parlans, pour les premiers motz, de la vertu, propriété, efficace et nature de tout ce qui leur estoit servi a table : du pain, du vin, de l'eaue, du sel, des viandes, poissons, fruicts, herbes,

racines et de l'apprest d'ycelles Puis, après s'estre

escuré les dens avecque racine de lentisque, lavé les mains et les yeux de belle eaue fraische, rendoyent grâce a Dieu par quelques beaux canticques t'aie ts a la louange de la munificence et bénignité divine. Ce faict, on apportoit des cartes, non pour jouer, mais pour y apprendre mille petites gentillesses et inventions nouvelles, lesquelles toutes avoient rapport a l'arithmétique... et non seulement d'icelle, mais des aultres sciences mathcmaticques, comme géométrie, astronomie et musicque. »

Puis vient l'équitation, l'art de la chevalerie^ entendu dans son sens propre, « car, dit Rabelais, c'est resverie de rompre dix lances en tournoy ou en bataille ; ung charpentier le feroit bien -, mais louable gloire est d'une lance avoir rompu dix de ses ennemis. » Suivent alors tous les exercices, voltige, saut^ natation, chasse a courre, maniements de toutes armes. Pour (fortifier) les nerfs, on luy avoit fait deux grosses saulmones de plomb, chascuue du poy (poids) de 8700 quintaulx, lesquelles il nommoit altères. Ycelles prenoyt de terre en chascune main et les eslevoyt en l'acr au-dessus de la teste, les tenoyt ainsi sans soy remuer Iroys quarts d'heure et dadvantaige, qui estoit une force inimi- table.» Enfin, et nous abrégeons, tant cette journée est bien remplie, trop remplie, après visite aux compagnies de gens de lettres ou de gens qui eussent vu pays estranger, après

ÉTUDE SUR RABELAIS. 23

avoir au lieu du logis le plus découvert veu la face du ciel, noté les comètes, figures, situations, aspects, oppositions et conjonctions des astres, récapitulé briefvement l'employ de la journée, enfin « prioyent Dieu le créateur en l'adorant et ratifiant leur foy envers luy et le glorifiant de sa bonté immense ; et luy rendant grâce de tout le temps passé, se recommandoyent a sa divine clémence pour tout l'advenir. Ce taict entroyent dans leur repos. » L'air était-il pluvieux, le temps n'était pas perdu, on allait voir lapidâirës7ôrfé\res, monnoyeurs^ tisserands, horlogers, miroitiers, etc., appre-' nant et considérant l'industrie et invention des métiers, sans compter les leçons publiques, plaidoyers des gentils avocats, sermons des prescheurs évangéliques*. Pour •*'' reposer, son élève de cette véhémente contention des esprits, -^ Ponocrate (( advisoit une fois le moys quelque jour bien clair et serain, auquel bougeoyent (sortaient) au matin de la ville, et alloyent a Gentily, ou a Beloigne, (ju a Mont- Rouge, au Pont-CharantOD, ou a Vanves, ou a Saint-Clouc. Et la passoient toute la journée à faire la plus grande chiere dont ils se pouvoienl adviser ; raillans, gaudissans, beuvans d'autant; jouans, chantans, dansans, se veautrans en quelque beau pré, denicheans des passereaulx, prenans des cailles, pesclians aux grenouilles et escrevisses. ;) Heui'eux temps pour les écoliers la vraie campagne était aux portes de Paris, l'on prenait des cailles à Montrouge et à Boulogne ! Cette réminiscence d'Hippocrate, qui recom- mande une petite débauche mensuelle, risque de scandaliser^ les délicats. INlais^pour se « veautrer, » élève et précepteur, d'une façon un peu libre, sur un beau pré, loin des livres, le temps n'était pas perdu, car ils récitaient par cœur quel- qugs plaisants vers de l'agriculture de Virgile ou d'Hésiode^ (c'est-à-dire des Géorgiques ou des Travaux et des Jours), ou mettaient quelques épigrammes latines par rondeaux et ballades en langue française. Nous avons supprimé, chemin faisant, quelques soins d'hygiène et de santé, notre éduca-

1. C'est-à-dii-e, des Réformés. Il est | chapitres qui s'y rapportent nous ra- à remarquer que cette éducation est I mènent à la période quasi-protestante plus protestante que catholique. Les I de la vie de Rabelais.

24 ÉTUDE SUR RABELAIS.

Leur esl un médecin, et aussi quelques polissonneries, car Rabelais, au milieu des plus sérieux entretiens, vous déroute par une bouffonnerie et un gros éclat de rire ; mais, à cela près, que penser d'un pareil plan qui a tout concilié, tout embrassé, tout alevine ?Repoi'Iôns-n^^^ à la première nioitié du seizième siècle; nous sommes encore en pleine scolaslique, la jeunesse est encore livrée aux pédants armés de logique jusqu'aux dents, u aux suppôts crottés et enfumés du barocco et du baralipton, » crasseux, féroces « enivrés jT^en leur colère, » comme dira Montaigne. Quelle révolution dans les vieux programmes que ce mélange habile de douce et vraie piété en présence des grands spectacles de la nature, d'exercices à part égale du corps et de l'esprit qui rappelle -. , l'éducation des jeunes Grecs, quel soin de science pratique 'i ( vue et prise sur le fait et quel contraste avec cette science (__de mots et de pure théorie qui ne dit rien aux sens, rien à l'imagination, rien au cœur de l'élève! Combien l'on aime celte Providence démontrée à l'enfant sous un beau ciel étoile, ce qui n'exclut pas les grâces, ie bénédicité de la bonne vieille foi de nos pères, et rappelle le Pater nostre de 'li^_ M<nitaigne. Rousseau remplacera cette bonhomie par une ^,,^jixjz philosophie apprêtée, froide et pédan tesque.TTsonge moins à élever un enfant qu'à protester contre la société. Qu'on yûmo, ces violents et virils exercices qui détendent l'esprit, fortifient le corps et font des hommes sains et vigoureux ; I ces visites aux fonderies, aux ateliers « l'on donne le vin » '; aux ouvriers pour leur payer les leçons qu'on leur dérobe, et jusqu'à ces joyeux ébats sur l'herbe le maître oublie une fois par mois (ce n'est pas trop) sa gravité, et se refait enfant avec son écolier ! Tout cela est si vrai, si juste, si conforme à la nature des choses et des besoins, que de nos jours, en dépit des vieilles traditions du moyen âge dont nous avons longtemps traîné quelques bouts de cliaines, de graves et sérieux amis de la jeunesse ont réclamé pour alléger les tâches et le joug, pour redresser les corps ployés : sous la discipline, un peu de cet air, de cette liberté, de ' cette franche gaieté que Ponocrate prodiguait au jeune Gargantua. Ces légitimes revendications ont été favorable-

ÉTUDE SUR RABELAIS. 25

ment accueillies, à la grande joie des mères de famille, des enfants, au grand profit de tous; la conciliation s'est faite entre la tradition surannée et le progrès raisonnable. Des juges experts sont allés voir ce qui se passe chez nos voisins, Allemands et Anglais. Les profitables exemples, qu'il s'agisse de pédagogie ou d'autre chose, sont à imiter de quelque part qu'ils viennent ; ajoutons que, sans passer la Manche ou le Rhin, nous n'avions sur bien des points qu'à ouvrir notre ^ieux Rabelais. __

Gargantua, formé à si bonne école, ne peut manquer de l bien faire élever son fils Pantagruel qui accomplit son tour \l] w^ de France, demandant à chaque ville ce qu'elle peut four- / ^^^ nir à son éducation. Sans insister trop longuement sur ' cette question, notons seulement deux chapitres mié-^\J_ ressants : la rencontre de l'écolier limousin* et la belle C^'-.- lettre de Gargantua à son fils-. « D'oii viens-tu à cette heure? » demande Pantagruel à l'écolier. « De l'aime, inclyte et célèbre académie que l'on vocite Lutece. » <( C'est- à-dire je viens de la vénérable, illustre et célèbre académie qu'on nomme Paris. » La conversation continue sur ce ton; Pantagruel poussé à bout saisit à la gorge et veut écorcher ce drôle qui écorche le latin et pense ainsi pindariser. Ronsard et Joachim du Bellay, le neveu des protecteurs de Rabelais, ne s'y méprirent pas et se reconnurent dans le Limousin. Pour venger sa muse (( en françois parlant grec et latin, » le prince de la Pléiade eut le tort d'insulter Rabelais mort, car vivant il en eut peur, et d'invectiver (c le galant buvant nuit et jour. » Insultes vulgaires, misérables représailles qui n'atteignent ni Erasme, accusé lui aussi d'aimer le bon vin, ni Rabelais, qui ne s'en défend pas^. On cite sans cesse ce premier vers de Pindare : (( L'eau est une chose excellente. » Autant vaut la franchise d'Horace qui refuse aux buveurs d'eau le don céleste de poésie.

Mais, revenons au sérieux, et pour cela citons quelques

1. Liv. II, ch. VI. '2. Liv. II, ch. vm. 3. Pour bien des gens encore, Ra- RABELAIS ET MONTAIGNE.

bêlais n'est qu'un ivrogne cynique; il n'y a qu'un mot à répondre : conciliez ces goûts crapuleux avec ses illustres amitiés et son universelle érudition.

V

26 ETUDIÎ SUR RABELAIS.

lignes de la belle lettre de Gargantua à son fils : 11 débute par des actions de grtàces à la Providence qui a voulu que la vieillesse des parents refleurît en la jeunesse des fils. « Comme en toy demeure l'imaige de mon corps, si pareil- lement ne reluisoyent les mœurs de l'ame, on ne jugeroit que tu as guardé précieusement l'immortalité de nostre nom et le plaisir que je prendroys ce voyant seroit petit, consi- dérant que la moindre partie de moy, qui est le corps, demeureroit, et la meilleure, qui est l'ame et par laquelle demeure nostre nom en bénédiction entre les hommes, seroit dégénérante et abastardye. » Platon en ses plus beaux /dialogues, Gicéron s'adressant à son fils. Tacite rendant ..hpmmage à la mémoire de son beau-père Agricola, ne tiennent pas un langage plus élevé, plus majestueux. Sur le chapitre des études recommandées à ce fils, c'est toujours même esprit, même universalité, langues grecque, latine, arabe (Rabelais lui aussi avait trouvé le temps d'apprendre l'arabe à Rome), sans néghger la connaissance des faicts de \ nature : « Je veulx que tu t'y adonnes curieusement, qu'il •^ n'y ait mer, rivière, ny fontaine dont tu ne connoisses les poissons; tous les oyseaulx de l'aer, tous les arbres, arbustes, et frutices des forestz, toutes les herbes de la terre, tous les metaulx cachés au ventre des abysmes, les pierreries de tout Orient et Midi, rien ne te soitincongneu. » Ces lignes sont datées de Utopie^ c'est-à-dire pays imagi- naire", et non sans raison, car l'ambition paternelle embrasse un plan bien vaste pour qu'il soit possible même au savant précepteur Epistemon de le réaliser : Quoi qu'il en soit, de telles idées, |un plan qui, dès le seizième siècle, réunit tout

1. On a remarqué judicieusemi-nt que celle letlre achève le plan d'une éducation ne se faisait pas encore assez sentir l'influence de la Kenais- sance. « Avec Ponocrates (précepteur de Gargantua), nous sortions à peine des temps gothiques et scolastiques; les œuvres les plus exquises des an- ciens ne sont pas encore entre les mains des jeunes gens; les poètes et les moralisles de la Grèce et de Rome sont moins connus que Pline, Athé- née, Galion, Hippocrate, les livres de

physique et de logique d'Arislote. Les humanités sont loin encore; la grande érudition du seizième siècle est à ve- nir; l'étude du grec, les langues et les antiquités de l'Orient juif et arabe ne seront abordées qu'au temps de Panta- gruel. Gargantua déplorera d'une fa- çon bien touchante de n'avoir pu goû- ter, en son adolescence, à ce u sçavoir " libéral et honeste » qui ornera 'l'àme de son fils. " [Rabelais, la Renaissance et la Réforme, par Emile Gebhurt. Paris, Hachette, 1877, p. 226-27.)

ÉTUDE SUR RABELAIS. 27

ce que le nôtre s'efforce de concilieFfuiie si complète concep- tion de l'éducatiortldoivent faire pardonner bien des sottises triviales et insensées aux yeux des juges les plus sévères.

Sans avoir la prétention d'être complet, tout en poursui- vant la biographie de Rabelais, interrogeons-le encore sur deux questions, les.cj3uvents et.la gueixe.

Rabelais avait déjà visité Rome, ce rêve de tous les savaats, en 1534, à la suite de son protecteur Jean du Bellay, évêque de Paris. Il y retourne précipitamment, par mesure de prudence, deux ans après et obtient du pape pleine et entière absolution de toutes ses irrégularités, avec permis- sion d'exercer gratuitement la médecine. De retour à Mont- pellier, il prend le grade de docteur. La persécution s'est ralentie, un instant de calme laisse Rabelais, qui a pris d'ailleurs ses sûretés du côté de Rome, jouir <( des, plaisirs honnestes d'agriculture et de vie cbampestre n dans le couven t de Saint-Maur des Fossés dont la libéralité de du Bellay la fait chanoine. Mais ce n'est qu'une courte trêve. L'im- primeur Dolet était brûlé sur la place Maubert en 1543 ; Bonaventure Despériers, l'auteur du Cymbalum mundi^^ n'évite l'année suivante un sort pareil qu'en se jetant sur son épée; en 1545, Marot, le gentil Marot, le poète favori de François I", repart pour l'exil. Le croirait-on, c'est ce moment que Rabelais choisit pour mettre sous presse le tiers (troisième) livre de son œuvre satirique. La colère l'empor- tait sur la prudence, il voulait venger ses amis, et, contra- diction plus étrange que son audace, François P"" signait le privilège du deuxième livre de Pantagruel qu'on a supposé rédigé par l'auteur lui-même. Rabelais accepte ouvertement__^ la guerre contre tous ses ennemis ; ce n'est plus^Alcofribas ; Nasier (anagramme de François Rabelais), c'est François j^ Rabelaisqûl signe son œuvre. Nous savons bien que la témérité se dissimule sous le voile de la plaisanterie, mais le voile est bien transparent ! Caractère étrange, aussi indé- chiifrable que son bvre, mélange d'audace et de diplomatie, de prudence et de témérité ! Certes Rabelais en a pensé et

1. Dialogues piquants, et railleurs, | dépassait celle de ses Nouvelles rc- tont rabelaisiens, dont la hardiesse I rrcntinii.'! rt joyeux devis.

28 ÉTUDE SUR RABELAIS.

écrit cent fois plus qu'il ne fallait pour mériter le bûcher aux' yeux des sorbonnistes et surtout des moines; mais, outre cet art de jeter h la face des gens de grosses vérités tout en boutfonnant comme Triboulet, il pressent l'orage et connaît le chemin de l'Italie ; il sait disparaître à temps, sauf à bondir inopinément dans l'arène avec un gros et ter- rible rire qui paralyse et cloue sur place ses adversaires. Remarquez, car Rabelais n'a l'étoffe ni d'un héros ni d'un martyr, qu'il sait pouvoir compter sur des alliés : si le Parle- ment, la Sorbonne, si le bas clergé, si les ordres mendiants l'ont en haine, les prélats, le pouvoir royal et la coui* à certains moments sont désarmés, pensant qu'un homme qui rit n'est pas à craindre, et le prennent sous leur protection; deux papes même l'ont couvert, comme d'un bouclier, de leur indulgence et ont souri de ses hardies jovialités. Il y a chez Rabelais du paysan tourangeau, sa rusticité fait illusion sur sa malice; les délicats s'y trompent, les libres penseurs feignent de s'y tromper. Dans le troisième livre, la parodie burlesque des romans de chevalerie fait place à un cadre plus large : c'est la critique du monde entier, la (J , comédie humaine toujours assaisonnée de gros sel. Panta- r!r /'^gruel n'est plus le héros du livre, c'est Panurge, son com- Y I pagnon de voyage, (( ce Gil Blas du seizième siècle » qui " pourrait bien être Rabelais lui-même, plein d'inventions subtiles et ordurières, mangeant son blé en herbe, louant presteurs et débiteurs, toujours machinant quelque ruse contre les sergents et le guet *, se forgeant parfois, au gré de sa fantaisie, un âge d'or qui le fait pleurer de tendresse, toujours rieur et railleur, hardi en paroles, poltron dans ses actes, ne devenant un peu somlire et incertain qu'en songeant pour lui à la grande question du mariage, au demeurant le meilleur fils du monde. Cependant Rabelais jetait reparti pour Rome en qualité de médecin ordinaire du cardinal du Bellay, qui vit son crédit s'évanouir à la mort de François P"" et dut céder le pas au cardinal de Lorraine, après l'avènement de Henri II. Un religieux. Puits- Herbault,

1. Liv. n, ch. xvt.

ETUDE SUR RABELAIS. 29

faisait rage contre Rabelais et avait juré de venger d'un coup tous les couvents; l'air était plus sain à Rome pour notre auteur. Des fêtes splendides données dans la ville des papes en 1550, pour la naissance d'un fds du roi de France, fournirent au cardinal disgracié et à son médecin l'occasion de flatteries délicates à l'adresse de la vraie reine, Diane de Poitiers; si bien que Rabelais, nommé à la cure de Meudon (1551) parle double choix de du Bellay disgracié et du cardinal de Guise, le favori du moment, sut s'appuyer sur la double protection des deux rivaux. La gratitude de Diane de Poitiers n'était pas un appoint trop considérable dans la lutte que fît éclater la publication du quatrième livre. Les moines, les procureurs, l'Eglise, Rome, le pape étaient pris à partie par l'incorrigible railleur. Henri II intervient à propos et arrête les représailles des théologiens et du Parlement. Notons cependant que si les excès sont attaqués, les dogmes principaux de l'Eglise sont respectés, ou du moins ne sont pas discutés. Ce n'est qu'au cinquième livre, publié après sa mort et qui ne lui appartient peut-être pas complètement, qu'il a peint sous le nom de VJsle sonnante Rome et la cour papale. Dans les quatre premiers, ce sont presque toujours les moines, leur ignorance, leur ivrognerie qui exercent la verve de Rabelais. Calvin, un instant, crut pouvoir compter sur lui, comme Luther sur Erasme, et se faire une alliée de cette plume terrible. Nous connaissons Calvin; est-il étonnant que l'austère Calvin n'ait pu s'entendre avec le jovial Rabelais? Cette réserve fut-elle de la part de ce dernier acte de prudence et calcul ? Nous l'ignorons, mais tandis que Calvin maudissait Rabelais dans son traité des Scandales, que celui-ci invectivait (( les démoniaques Calvins, imposteurs de Genève, » il s'assu- rait par cette adroite hostilité un droit d'impunité dans le camp des catholiques. Au reste Rabelais, entre le bû- cher de Dolet et celui de Servet, n'avait pas de choix à faire ; le fanatisme lui était aussi odieux à Genève qu'à Paris.

Parmi les types du livre de Rabelais demeurés populaires, il faut nommer au moins le terrible frère Jean des Enlo-

30 KTUUE SUR UABELAIS.

meures. « Au moiue crasseux, ignorant et désœuvré, ue i^achant que dîner, dormir, chanter matines et trimbaler les cloches, Rabelais a opposé le type triomphant de frère Jean des Entomeures. Frère Jean est l'idéal du moine transformé, )assant de l'existence inerte du cloître à la vie active du monde. L'auteur l'a taillé vigoureusement, dans le plein de la nature humaine avec ses bons et ses mauvais instincts, il l'a doué de jeunesse, de force, d'une hardiesse aventureuse, d'un appétit formidable et d'une soif inextinguible... Tandis '-que les autres frères psalmodient tristement pour implorer le salut des vignes du monastère envahies par l'ennemi, lui, retrousse sa robe, saisit le bâton de la croix ' » qui devient dans sa main une formidable massue. Au fort d'une tem- pête, tandis que Pauurge implore en tremblant les saints et les saintes du paradis, frère Jean intrépide, manœuvrant et jurant comme un marin, sauve l'équipage en détresse, ce qui n'empêche Pauurge, le péril passé, de s'en attribuer, comme la mouche, uniquement la gloire. Ce brave frère Jean, il faut bien le récompenser de ses services et de son courage. Que faire pour lui? Gargantua lui offre une abbaye, mais le frère répond avec un bon sens philosophique : (( Gomment pourroys-je gouverner aultruy, qui moy-mesme gouverner ne sçauroys ? ( )ctroyez-moy de fonder une abbaye à mon devis (idée). » Et de fait, dans quel ordre, en quel pays chrétien eût-il trouvé la munificence et la liberté de sa nouvelle abbaye de Tliélème? Quel épicurien n'embrasserait cette existence avec joie? Le bâtiment, situé près la Loire, à deux lieues d'une belle forêt, est cent fois plus magnifique que Chambord et Chantilly ; il a, lui aussi, son escaher à vis dont les marches longues de vingt-deux pieds sont de porphyre et de marbre, et ne compte pas moins de neuf mille trois cent trente-deux chambres. Vergers, fontaines, arcs antiques, splendide bibliothèque, offices, fauconnerie, vénerie, bois, parc, rien n'y manque ;

Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragiiles^;

1. Lenient, la Salira en France au seizième siècle, 1" cdit., p. 7;>. 2(. Boileau, Art poét., ch. i"'. vers 56.

ÉTUDE SUR RABELAIS. 31

c'est un rêve des Mille et une Nuits. Quant h la règle, elle est juste au rebours de toutes les règles monacales, ou plutôt il n'y en a pas. Point de mars, point d'horloges ni cadrans, parce qu'il semble insensé « de se gouverner au son d'une cloche et non au dicté du bon sens et entende- ment. » L'inscription mise sur la grande porte ne compte pas moins de cent vers. C'est la liste de tous ceux qui sont exclus : « Cy n'entrez pas, hypocrites, bigolz, » et le dénom- brement de tous ceux qui sont admis, « en gênerai, tous gentils compagnons. » Nous avons dit que la règle n'y existait pas, nous nous trompons : Gargantua l'établit en cette clause de quatre mots : a Fay ce que vouldras. » Ce qui ne signifie pas que l'on s'y endort dans la torpeur d'une énervante oisiveté; mais gens libres, bien nés et bien instruits, conversant en compagnies honnêtes sont naturel- lement poussés à la vertu, éloignés du vice, tandis "que sub- jection et contrainte détournent les nobles afîections et portent à enfreindre le joug de servitude. Regardez ce tableau tracé par le pinceau de Rabelais : (c Les dames montées sur belles hacquenees, avec leur palefroy de parade, sur le poing mignonnementengantelé portoient chascune ou un epervier ou un esmerillon (oiseau de vénerie); les hommes portoient les autres oyseaulx. Tant noblemenT" estoient instruits, qu'il n'en estoit qui ne sçut lire, escrire, chanter, jouer d'instrumens harmonieux, parler cinq à six langues et composer tant en vers qu'en prose. Jamais ne furent veus chevaliers tant preux, tant galans, tant adroits a pied et a cheval, plus vigoureux, mieulx maniant toutes armes que la estoient. » sommes-nous, à Thélème ou à Chambord? On l'a remarqué, rien ne manque en cette abbaye qu'un temple ou une église. Ce n'est pas que Rabelais se refuse à prier, mais il a en borreur la prière imposée par la cloche et l'horloge. Cette utopie gracieuse, cette poétique pastorale n'est pas seulement le rêve chimérique d'un moine en rupture de ban, qui n'a pas pardonné la confiscation de ses livres et Vin pace de son couvent, c'est la protestation énergique d'un esprit indépendant qui répond à l'intolérance , et aux sinistres menaces de l'inquisition par cette devise :/

o.

32 ÉTUDE SUR RABELAIS.

« Fais ce que veux ! » Est-il besoin d'ajouter qu'en dehore même de la question religieuse, cette fantaisie n'est pas plus applicable à la vie civile et politique? Nous ne sommes pas sur terre pour y faire ce que nous voulons. Ce qui con- stitue notre noblesse, c'est le travail et l'accomplissement de nos devoirs. De cette abbaye de Thélème, de ce paradis du caprice et du far niente, du milieu de ce luxe royal et de ces délices raffinées s'extiale, malgré la science et l'esprit de ces dames gracieuses et de ces gentils cavaliers, je ne sais quel vague ennui, quelle monotone tristesse. Savez-vous pourquoi ? C'est qu'il y manque, à défaut de l'église, car l'âme peut partout se recueillir et s'élever à Dieu, la règle, non la règle cénobitique, mais cette règle morale qui disci- pline la vie, la soutient et lui donne un but. Etre bomme, c'est se dévouer à un devoir, joug salutaire qui nous affran- chit et fait ici-bas notre titre de noblesse !

On a prétendu, que dis-je, on a démontré que, sous des noms et types divers, Rabelais avait mis en scène Louis XII, François I", Henri II, le cardinal du Bellay, le cardinal de Lorraine, Cfiarles-Quint, le pape Jules II, Diane de Poitiers et bien d'autres. Un esprit ingénieux et systématique finit, pièces en main, par prouver tout ce qu'il veut. Les faits pont comme de faux témoins qui se laissent suborner et déposent en faveur de celui qui sait le mieux les manier et les présenter. Ce qui doit nous mettre en méfiance contre ces constructeurs d'écliafaudages, c'est le nombre de clefs toutes différentes dont chacune prétend démasquer avec certitude les personnages rabelaisiens. Que nous importe, après tout, qui sont Pichrochole, Gargantua et Grandgousier, son père? Qui nous dit que l'auteur ait voulu sous ces noms nous présenter autre chose que les types généraux et ano-

ymes d'un roi sage et d'un insensé conquérant? 1 Comme tous les esprits sages et humains, Rabelais maudit et flétrit la guerre. Écoutez ces belles paroles quïl met dans la bouche de Grandgousier, le monarque débon- naire, ami de ses peuples, qui a tout fait pour éviter la guerre, et, contraint de la subir, use avec clémence et modestie de la victoire : <c Le temps n'est plus d'ainsi con-

ÉTUDE SUR RABELAIS. 33

quérir les royaulmes, avec dommaige de son prochain frère chrestien ; celte imitation des anciens Hercules, Alexandres, Hannibals, Scipions, Césars et aultres tels, est contraire a la y profession de l'Evangile, par lequel nous est commandé de garder, saulver, régir et administrer chacun ses pays et terres, non hostilement envahir les aultres. Et ce que les Sarrazins et barbares jadys appeloyent prouesses, main- tenant nous appelons briganderies et meschancetés. Mieulx eut fait Pichrochole soy contenir en sa maison, royalement la gouvernant, que insulter en la mienne, hostilement la pillant. Allez-vous-en au nom de Dieu, dit-il à un capi- taine prisonnier. Quant a votre rançon, je vous la remets entièrement et veulx que vous soyent rendus armes et cheval; ainsi faut-il faire entre voysins et anciens amys, veu que noslre différend n'est pas proprement une guerre. » Ainsi pense, ahasi parle le fou Rabelais, en un siècle de sages conseillers poussaient leur maître à passer les Alpes, à tenter une conquête dont l'échec de ses deux prédécesseurs eut dégoûter François I". Mais la déroute de Pavie pouvait seule corriger le vainqueur de Marignan. Ainsi parle ce fou humain et chrétien, en un siècle le farouche catholique Monlluc se vante, dans ses Commentaires, de ses tueries et pendaisons, avec une telle verve gasconne qu'on voudrait croire qu'il se calomnie.

Nous sommes bien loin d'avoir épuisé tous les points de vue de ce livre étrange, qu'on a spirituellement appelé « l'Apocalypse de la hbre pensée*. » C'est une sorte d'épopée héroï-comique, qui a suscité autant de commenta- teurs et de gloses que la Divine Comédie de Dante; épopée, disons-nous, car ce roman épique a ses voyages merveilleux, sa tempête, sa descente aux enfers, comme les poèmes classiques.

Si la leçon appliquée par les meuniers sur les épaules de Pichrochole vaincu ne suffit pas à dégoûter les .\lexandres de leurs folies conquérantes, descendez à la suite d'Épis- témon aux sombres bords, et interrogez avec lui tous les

1. Lenient, ouvrage déjà cilé.

;n ETUDE SUK RABELAIS.

illustres monarques et guerriers de l'antiquité ; vous verrez ce qu'ils sont devenus dans l'autre monde : Alexandre est savetier, Xerxès marchand de moutarde, Cambyse muletier, Achille botteleur de foin, tandis que les philosophes, trans- formés en grands seigneurs, savourent gaiement les déhces de leur immortalité. Ce n'est pas l'enfer d'Homère ou de Virgile, c'est celui de Lucien, mais la pensée n'en est pas moins hardie et morale : les premiers y deviennent les der- niers, et les bienheureux sont les bienfaiteurs de l'humanité. Quant à ces fléaux de Dieu qu'on appelle des conquérants, nous avons vu par quelle bouffonne humiliation Rabelais lucianisant ravale leur sanguinaire vanité.

Les bourreaux n'ont pas tous l'épée à la main, la cuirasse à la poitrine, le casque en tète. D en est qui se couvrent la tête de bonnets à revers et de mortiers. Si l'espace nous manque pour vous introduire au pays des chats fourrés et vous présenter à leur archiduc Grippeminaud, du moins vous le connaissez par La Fontaine; il a, vous le savez, les griffes bien longues, bien acérées ; cependant le fabuliste a singu- lièrement adouci les traits du bon apôtre. Celui de llabelais est terrible. De cet antre de justice grippeminaudière s'exhale une odeur de sang, comme de l'antre de Cacus, le monstre demi-homme. Ces chats fourrés sont les juges iniques, prévaricateurs qui mettent la justice au service de la passion et de l'intolérance. C'est le souvenir de Berquin et de Dolet qui a dicté cette page vengeresse. Après Grippe- minaud, nous ne parlerons pas de Bridoie, l'homme de la forme, qui juge les procès au sort des dés. Il vend la justice, mais ne tue pas ceux qu'il dépouille. D'ailleurs vous le con- naissez aussi ; Bridoie, c'est Bridoison de B*!aumarchais, si sévère sur la fù-6nne! Tous ces types terribles ou ridicules, et bien d'autres encore, c'est Rabelais qui les a créés.

Pasquier, qui amiait Rabelais, a dit de lui « qu'il avait plus de jugement et de doctrine que tous ceux qui escrivirent en notre langue de son temps.» Faible louange ; il fallait dire que Rabelais (qu'on a appelé le Voltaire du seizième siècle) représente le seizième siècle tout entier. Nous y -retrouvons l'esprit gaulois, malheureusement poussé aux

ÉTUDE SUR RABELAIS. 3o ,

dernières limites du cynisme, mais aussi le bon ^eus, la raison souveraine bafouant tous les préjugés, tous les abus, toutes les iniquités. C'est un mélange d'Érasme et de Luther, mettant au service d'une verve étourdissante une langue à la fois savante et triviale ; sans helléniser comme son ennemi Ronsard, sans latiniser comme l'écolier limou- sin, sa Iangu|!, aussi bien que celle de tous les savants du siècle, est bourrée ae grec et de latin, et, par surcroît, affecte les archaïsmes. Rabelais n'a pas été impunément tourangeau, comme Montaigne périgourdin ; leur style sent son cru de province. Ajoutez pour Rabelais tout un vocabu- laire intarissable d'écolier en révolte, de ribaud en ripaille, de truand et de goujat aviné qui sent le ruisseau et le cabaret. M. D. Msard a merveilleusement peint d'un mol l'écrivain quand il parle de « la furie bachique » de ce style. Faut-il s'étonner que cette langue soit devenue obscure pour les érudits eux-mêmes, et que, pour en présenter quel- ques échantillons intelligibles, il faille la rajeunir quelque peu, l'éclaircir, et souvent user des ciseaux.

Deux grands peintres, deux comiques, La Fontaine et Mohère, ont lu et relu Rabelais ; c'est qu'il a au suprême degré le don de l'action et le génie comique. Étudiant à Montpellier, nous l'avons dit, il jouait déjà la comédie avec ses amis; il l'introduit dans son livre et nous y présente de petits drames achevés. On les connaît, tant ils sont devenus populaires, quoique bien des gens en ignorent la source. Quel plaisant récit que ce portefaix qui, devant la rôtisserie du Petit-Chàtelet, mangeait son pain à la fumée du rôt et le trouvait ainsi parfumé, grandement savoureux. Réclama- tions du rôtisseur, qui, par sentence d'un fou très sensé, fut payé, vous devinez comment, avec le son de l'argent ^ .

Tout le monde connaît cette plaisante scène Panurge, après avoir longuement marchandé un mouton à Dindenault, l'achète et le jette, « criant et beslant, » en la mer, il est suivi à la lile par toute la gent moutonnière, et le marchand lui-même, emporté par son dernier mouton-.

1. Pantagruel, liv. III, ch. xvxvii.

?. Pantagruel liv IV, ch. vi et suivanU.

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ETUDE SUR RABELAIS.

La sottise des moutons de Panurge a passé en proverbe. /- C'est du bon esprit et du meilleur. Si le pantagruélisme ( n'était que ce franc rire et, comme dit Rabelais, « certaine \ gaieté d'esprit confite en mespris des choses fortuites, » nous nous mettrions volontiers à ce régime; Rabelais I prétendait guérir ses malades par son pantagruélisme. ^ Comme prèlre, on lui avait interdit d'exercer la médecine par le fer et le feu; il les remplaça dans son formulaire par le rire, qui est hygiénique. Le rire est plus philosophique que la tristesse. L'école des mélancohques n'a pu s'accU- mater dans notre plaisant et gai pays de France ; c'est une des raisons pour lesquelles un des grands poètes de ce siècle, y'^Lamartine, n'a guère fait école. La tristesse et les larmes sont personnelles, je dirais presque égoïstes; le rire est conta- i gieux, et Rabelais avait raison en un sens de le compter ; parmi les remèdes applicables à l'incurable misère de l'hu- manité. Seulement le rire doit avoir aussi sa pudeur, sous peine d'être parfois une fatigue ou une insulte et non une consolation.

Au dix-septième siècle, Antoine Le Roy, un des fanatiques de notre auteur, s'est chargé de prouver que le curé de Meudon fut un bon -curé et un bon ecclésiastique * .J'ai peur, en vérité, que Le Roy ait entrepris une tâche un peu difficile. Rabelais en mourant (1553) a-t-il prononcé le mot qu'on lui a prêté : « Je vais quérir un grand peut-être; » ce que nous savons, c'esl que, si les derniers' chapitres du Panta- gruel sont consacrés à la dive bouteille, le dernier donne aux métaphysiciens cette magnifique définition de Dieu que Montaigne et Pascal lui ont empruntée : u Allez, amys, en protection de cette sphère intellectuehe, de laquelle en tous lieux est le centre, et n'a en heu aulcun circonférence, que nous appelons Dieu *. »

A côté des bouffonneries de celui que Pasquier appelle (( mi merveilleux ouvrier de facéties, » nous avons vu

1. Collelet atteste « qa'il déferait merveilleusemeiU aux saintes constitu- tions de l'Eglise catholique et ortho- doxe, et la reconnut toujours pour sa

véritable mère. '> (Manuscrit brûlé de l'ancienne bibliothèque du Louvre.)

2. Pantagruel^ liv. V. cL. xlvii et dernier.

ÉTUDE SUR RABELAIS. 37

traitées les plus graves questions, raillés tous les travers, tous les abus. Rabelais n'est donc pas seulement le rieur le plus étourdissant du seizième siècle, il en est le plus profond et le plus audacieux penseur. Son livre est une véritable^ encyclopédie de la science et des idées de son époque, et | nous avons constaté de combien il la devance en ce qui concerne la pédagogie. ,

GARGANTUA

(EXTRAITS)

LIVRE PREMIER

CHAPITRE XIV

COMMENT GARGANTUA FUT INSTITUÉ PAK U.\" THÉOLOGIEN EN LETTRES LATINES

Ces propos eiileuduz ', le bon lioinme Graudgousier iut ravy en admiration, considérant le haut sens et merveilleux enten- dement de son (ilz Gargantua.

Etdist à ses gouvernantes : « Philippe, roy de Macedone, co- gnent le bon sens de son filz Alexandre, à manier dextremeut un cheval ^.Car le dict cheval estoit si terrible et si efTrené que nul ne osoit monter dessus, parce qu'à tous ses chevauclieurs il bailloit la saccade*, à l'un rompant le cou, à l'aultre les jambes, à l'aultre la cervelle, à l'aultre les mandibules*. Ce que consi- dérant Alexandre eu l'hippodrome (qui estoit le lieu l'on pour- menoitet voltigeoit^ les chevaux), advisa que la fureur du cheval ne venoit que de frayeur qu'il prenoil à son ombre. Donc, mon- tant dessus, le ht courir encontre le soleil, si que l'ombre lomboit par derrière; et, par ce moyen, rendit le cheval doulx à son vouloir. A quoy cognent son père le divin entendement qui eu luy eslûit, et le fit très bien endoctriner ^ par Aristoteles ",

1. Dans le chapitre précédent, Grand- gousier est venu rendre visite à son fils et demande à ses gouvernantes si elles l'ont tenu « blanc et net. » Gargantua « feit response que il y avoit donné tel ordre qu'en tout le pays n'estoit guar- son plus net que luy. » Suivent alors des détails et une de ces énumérations rabelaisiennes se donne carrière l'in- tarissable verve cynique de l'auteur.

2. Voir ce récit dans la Vied' Alexan- dre de Plularque, ch. vi.

3. Saccade, secousse. L'ancien verbe sacquer veut dire proprement tirer.

4. Mandibulei, mâchoires. Les deux parties du bec des oiseaux sont encore appelées mandibules.

5. Nous verrons au chap. xxiii un emploi de ce verbe qui semble plus régulier que le sens transitiL Gargan- tua donnait à son cheval « cent quar- riéres (donnait carrière), le faisoyt vol- tiger en l'aer. »

6. Endoctrine/", rendre savant, ins- truire ; ce mot ne s'emploie plus guère qu'en mauvaise part.

7. Ce fut en 343 que Philippe con- iia à Aristote léducatioa de son fils.

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RABELAIS.

qui pour lors estoit estimé sus * tous piiiiosoplies de Grèce.

» Mais je vous dis qu'eu ce seul propos que j'ay présentement devant vous tenu à mon filz Gargantua, je cognois que son en- tendement participe de quelque divinité, tant je le voy agu^, subtil, profond et serain. El parviendra à degié souverain de sapience, s'il est bien institué. Par ainsi, je veulx le bailler à quelque homme savant, pour l'endoctriner selon sa capacité. Et n'y veulx rien espargner. »

De faict l'on luy enseigna un grand docteur en théologie, nommé maistre ïhubal Holoferne, qui luy apprit sa charte ^, si bien qu'il la disoit par cœur au rebours : et y fut cinq ans et trois mois ; puis luy leut le Donat *, le Facet, Théodolet, et Alanus in Parabolis ", et y fut treize ans six mois et deux sep- maines.

Mais notez que, ce pendant, il lui apprenoit à escrire gothi- quement ^, et escrivoit tous ses livres : car l'art d'impression u'estoit encore en usaige.

Et portoit ordinairement un gros cscritoire, pesant plus de sept mille quintaulx, duquel le galimart ^ estoit aussi gros et grand que les gros pilliers d'Enay ^ ; et le cornet y pendoit à grosses chaînes de fer, à ^ la capacité d'un tonneau de mar- chandise.

Puis luy leut de inodis significandi '", avec les commentz de Hurtebise, de Fasquin, deTropditeux, de Gualeliaut, de Jehan le Veau, de Billonio, Brelinguaudus*', et un tas d'aultres : et y fut plus de dixhuit ans et unze mois. Et le sceut si bien qu'au cou- pclaud ^^ il le rendoit par cœur à revers. Et prouvoit sus ses

Alexandre reste trois ans son élève, de treize à seize ans ; nous avons à ce sujet une lettre du roi qui semble pca au- theatique.

1. Sus, adverbe pour dessus ; qui ne s'est guère conservé que dans cette ex- pression courir sus.

2. Agu, aigu {acu, pointe).

3. L'A,/?, C, collé sur une pancarte. Charte et carte sont le même mol.

4. Donat, précepteur de saint Jérôme, célèbre grammairien du quatrième siècle. Son ouvrage le plus célèbre est sa grammaire latine (Ars i/rammatica) qui a servi de type à tous les ouvrages de ce genre publiés pendant tout le moyen âge.

5. Trois traités tirés d'un recueil ayant pour titre les Huit Auteurs mo- raux. Uamus dans ses Avertissements au Uoi sur la liéformation de l'Uni-

versité de Paris, au milieu d'une foule d'abus qu'il signale, a justement atta- qué l'emploi de ces livres. Partout il veut substituer la vraie science et les exercices pratiques à ce fatras qui sur- charge sansprolit la mémoire des élèves.

6. On appelle gothique l'écriture du quatorzième siècle, hérissée d'angles, de pans, de pointes et de crochets.

7. (lalimart, étui à plumes ( cala- mus, plumei.

8. L'abbaye d'Enay à Lyon.

9. ,1 pour arec.

10. Sur les modes de siynifier, traité de Jean de Garlande, poète et gram- mairien du treizième siècle.

11. Noms de commentateurs inven- tés, au moins en partie, par la fantaisie de Rabelais.

12. Coupelaud, à l'épreuve, à l'exa- men, petit vase qui sert à la coux)el-

GARGANTUA.

41

doigts, à sa mère, que de modis significandinon eral scientia *.

Puis luy leut le Compost ^, il fut bien seize ans et deux mois, lors que son dict précepteur mourut.

Apres, en eut un aultre vieux tousseux, nommé maistre Jobelin Bridé ^, qui luyleutHugufio *, Hebrard Grecisme^, le Doctrinal*, les Pars'', le Quid est^, le Supplementum^, Marmotret*^, de mo- ribiis in mensa servandis ^ * ; Seneca, de Quatuor Virtutibus car- dinalibus *^; Passavantus cum commenta *3, et Dormi récure ^*, pour les festes ; et quelques aultres de semblable farine ; à la lecture desquelz il devint aussi saige ^^ qu'onques puis ^* ne fourneasmes ^^ nous.

lation, opération par laquelle on sépare différents métaux.

1. C'est-à-dire, il n'y avait pas de science des modes de signifier.

2. Compost, du latin compositum, arrangé, disposé. On dit maintenant comput, supputation qui sert à régler les temps pour les usages ecclésiasti- ques.

3. L'invention de ce nom semble de- voir être attribuée à Roger de Collerye, poète de la fin du quinzième siècle. /o6,.jobart, jobelin. qui pousse la pa- tience à l'extrême limite : un sot Bridé, digne d'être mis en bride comme un âne.

4. Ugutio, évêque de Ferrare, au- teur d'une grammaire.

5. Traité de philologie grecque d'E- brard de Bétliune (douzième siècle\ qu'on expliquait encore au temps d'E- rasme.

6. Grammaire latine en vers léonins, écrite vers 1242 par le cordelier Alexandre de Villedieu.

7. Rudiment divisé selon les huit par- ûtes du discours.

8. Quid est ? Qu'est-ce"? Rudiment par demandes et par réponses.

9. Chronique de l'augustin Jacques- Philippe de Bergame, intitulée Supple- mentumChronicorum, augmentée à son tour d'un supplément dont il est ques- tion au commencement du chap. xxxvii.

10. Marmotret ne semble pas être le

nom d'un auteur, mais celui d'un livre destiné à initier les enfants à l'intelli- gence des termes de la Bible.

11. Ce traité se trouve dans l'édition des Huit Auteurs mo/'ai/x(1510) signalée plus haut ; cette édition est augmentée de trois traités dont un poème élégiaque, à l'usage des basses classes, de Sulpice de Véroli, de Moribus in mensa ser- vandis, c'est-à-dire de la bonne tenue à table, une sorte de traité de civilité puérile et honnête.

12. Le faux Sénèque, de Virtutibus cardinalibus , des vertus cardinales, traité en prose de Martin, évêque de Mondonedo (sixième siècle).

13. Jacques Passavant, célèbre jaco- bin de Florence (quatorzième siècle), Rabelais joue évidemment sur le mot Pas-savant et y ajoute par forme de plaisanterie cum commenta, pour mar- quer une matière si bien élucidée que rien n'y manque.

14. Dormi secure, dors tranquille- ment, recueil de sermons pour les fêtes des saints, à l'usage de ceux qui ne voulaient pas employer leurs veilles à composer des sermons.

15. Saige, sage, savant.

16. Puis, depuis.

17. Fourner, enfourner, mettre au four. Après soixante et tant d'années de telles lectures, Gargantua n'en eut pas son pain mieux cuit, n'en devint pas plus savant, il fut aussi avancé que le premier jour.

42

RABELAIS.

CHAPITRE XV

COMMENT GARGANTUA FUT MIS SOUS AULTRE3 PEDAGOGUES

A tant * son père apperceut que vrayement il estudioit très bien, el y metloit tout son temps ; toutesfois qu'en rien ne prouf- liloit, et, qui pis est, en dcvenoit fou, niays, tout resveux et rassoté^.

De quoy se complaignant à don Philippe des Marays ', vice- roy (le Papeligosse, entendit que inieulx luy vaudroitrien n'ap- prendre que lelz livres sous telz précepteurs, apprendre. Car leur savoir n'estoit que besterie ; et leur sapience n'estoit que mou- fles *, abaslardissatit les bons et nobles esprits et corrompant toute lleur de jeunesse. « Et qu'ainsi soit^, prenez, dist il, quelqu'un de ces jeunes gens du temps présent, qui ait seule- ment estudié deux ans : en cas qu'il n'ait meilleur jugement, meilleures paroles, meilleur propos que vostre filz, et meilleur entretien et lionnesteté entre le monde, reputezmoy à jamais un taillebacon " de la Brene "^ . » Ce que à Grandgousier pleut très l)ien, et commanda qu'ainsi fust faict.

Au soir, en soupant, ledicl des Marays introduict un sien jeune paige * de Villegongis ^, nommé Eudemon ^^, tant bien tes- tonné '*, tant bien tiré *2, tant bien espousseté, tant lionuèsle en son maintien que trop mieulx ressembioit quelque petit an- gelot *^ qu'un homme. Puis dist à Grandgousier:

« Voyez vous ce jeune enfant ? il n'a encores seize ans ** : voyons, si bon vous semble, quelle différence y a entre le sçavoir "de vos resveurs mateologiens '* du temps jadis et les jeunes gens

Brissac, appelé par les dames de la cour le beau Brissac.

9. Bourg du Beiry, nonloitt de Chà- teauroux.

10. EiuJéinon^i^AeQQ^gxsStJieureMx.

11. Testonrïe' in mol teste (tête); un testonneur était un coitreur.

12. Tiré. On dit encore à peu près en ce sens tiré à quatre épingles, c'est- à-dire dont le vêtement ne fait pas un pli.

13. Angelot, petit ange.

14. D'autres éditions portent douze ans, ce qui rendrait sa science plus pré- coce et justifierait mieux le terme de petit angelot qui lui est appliqué.

15. Mateologiens, de deux mots grecs, faiseurs de vains discours, vains dis- coureurs.

1. A tant, cependant.

2. Bassoté, sot, hébété, doublement sot. Molière emploie le verbe asxnté pour exprimer la domination do la passion amoureuse.

3. Les auteurs de l'édit Variorum (Dalibon, 1823) assurent sans preuves suffisantes que ce personnage désigne lo cardinal Georges d'Amboise, pre- mier ministre de Louis XII.

4. Moufles, pédantisme, billevesées, bouffissures. Mou/lu signifiait joufflu, gras, potelé.

5. Si vous doutez qu'il en soit ainsi.

6. Tranche-lard, charcutier.

7. Petit pays de laTouraine, sur les limites de la Touraine et du Berry.

8. Ce jeune page, d'après l'édition citée plus haut, serait le jeune Cossé

GARGANTUA. 43

do, nininlenant. » L'ossay pleul à Grandgousier, et conimanda que le paige proposast'. Alors EudemoD, demandant congé de, ce l'aire audit viceroy son maistre, le bounet au poing, la face ouverte, la bouche vermeille, les yeulx asseurés, et le regard assis sur Gargantua, avec modestie juvénile, se tint sus ses pieds, et commença le louer et magnifier ^, premièrement de sa vertu et bonnes mœurs, secondement de son sçavoir, tiercement de sa noblesse, quartcment de sa beauté corporelle. Et, pour le quint *, doiilcement l'exhorloit à révérer son père en toute ob- servance, lequel tant s'estudioit à bien le faire instruire ; enfin le prioit qu'il le voulsist * retenir pour le moindre de ses servi- teurs. Car aultre don pour le présent ne requeroit des cieulx, sinon qu'il luy fust fait grâce de lui complaire en quelque service agréable.

Le tout fut par iceluy proféré avec gestes tant propres, pro- nonciation tant distincte, voix tant éloquente, et langaige tant orné et bien latin, que mieulx ressembloit un Gracchus, un Ci- ceron ou un Emilius ^ du temps passé qu'un jouvenceau de ce siècle. Mais toute la contenance de Gargantua fut qu'il se print à pleurer comme une vache *, et se cachoit le visuigc de son bonnet, et ne fut possible de tirer de luy une parole, non plus qu'un pet d'un asne mort '.

Dont son père fut tant courroucé qu'il voulut occire maistre Jobelin, Mais ledict des Marays l'en garda par belle remonstrance qu'il luy fit, en manière que fut son ire* modérée. Puis com- manda qu'il fust payé de ses gaiges, et qu'on le fisl bien cbopiner theologalement ^, ce faict, qu'il allasl à tous les di<ables. «Au •moins, disoit il, pour le jour d'huy ne coustera il gueres à son hoste, si d'adventure il mouroit ainsi sou comme un Anglois"*.»

1. Proposer, c'est poser les termes d'une discussion, d'uae thèse proposée.

2. Magnifier, glorifier.

3. En cinquième lieu, quinto. i. Voulsist, voulût.

5. Paul Emile auquel Tite Live a prêté dans ses décades deux discours éloquents.

6. On dit encore pleurer comme un veau.

7. Cette polissonnerie, ditGuinguené, n'ôte rien à la vérité de cette petite

'scène, et il cite d'après les mémoires de Duclos (t. I") l'exemple d'un jeune prince qui, à une séance de parlement, devant répondre à un compliment du premier président, ne put que répéter le mot Monsieur, sans pouvoir aller

plus loin. De retour à Versailles, il en pleurait de rage et, s'emportant contre son gouvorneur, s'écriait qu'on n'avait cherché qn"à l'abrutir et le rendre in- capable de tout. S. Ire, l'olère {ira).

9. C'est-à-dire boire chopine à la mode des théologiens du temps, qui cultivaient parfois la dive bouteille.

10. Cette expression est un souvenir de la haine que portaient aux Anglais les bourgeois obligés de les héberger pendant la longue occupation du pays ; le poète Crétin, Marol, Erasme dans ses Adages, ont fait un emploi analogue du mot anglais employé dans le sens d'ivrogne. On dit maintenant: boire

44 RABELAIS.

Maislre Jobelin parly de la maison, consulta Grandgousier ' avec le viceroy quel précepteur l'on lui pourroit bailler, et fut advisé entre eux qu'à cest office seroit mis Ponocrates -, péda- gogue de Eudemon; et que tous ensemble iroicnt à Paris pour cognoistre quel estoit l'estude des jouvenceaux de France pour iceluy temps.

CHAPITRE XXI

l'eSTCDE et DIETTE ^ DE GARGANTUA SELON LA DISCIPLINE DE SES PROFESSEURS SORBONAGRES *

Les premiers jours ainsi passés, et les cloches remises en leur lieu ^, les citoyens de Paris, par recognoissance de ceste hon- nesteté, s'offrirent d'entretenir et nourrir sa jument tant qu'il luyplairoit. Ce que Gargantua print bien à gré. Et l'envoyèrent vivre en la forest de Biore ^ : je croy qu'elle n'y soit plus main- tenant

Ce faict, voulut de tout son sons estudier à la discrétion do Ponocrates. Mais iceluy, pour le commencement, ordonna qu'il feroit à sa manière accoustumée'^, afin d'entendre par quel moyen, en si long temps, ses antiques précepteurs l'avoient rendu tant fat, niays et ignorant. Il dispensoit donc son temps en telle

comme un Suisse, ivre comme un Po- lonais.

i. Inversion qui pourraittromper sur le sens, comprenez Grandgousier con- sulta.

2. Ponocrates. On a dit sans raisons suffisantes que ce Ponocrates désigne J.-J. Trivulce, Milanais, maréchal de France. Ce mot est formé de deux ex- pressions grecques : qui commande le travail, ce qui est le propre d'un péda- gogue, ou puissant par le travail, sur- nom qui conviendrait bien à l'énergie indomptable du maréchal, s'il est réel- lement désigné ici.

3. Diette; diète, au sens propre du mot grec, signifie genre de vie, manière de vivre.

4. Sorbonagre.t. 11 y a un grand nombre de variantes sur ce mot. Sor- bonagres est le plus malicieux, formé du nom de Sorbon, fondateur de la Sorbonne (treizième siècle) et d'un

mot grec qui signifie âne sauvage.

5. Nous avons vu, à la fin du chap. XV, •! tous ensemble aller à Paris. >> Dans les deux suivants, Rabelais décrit l'énorme jument que Grandgousier des- tine à porter son fils, monstre horrible qui désignerait la fameuse duchesse d'Elampes. Gargantua a l'idée d'enle- ver les cloches de Notre-Dame pour les pendre au cou de sa monture. De sédition dans Paris, ambassade, har.in- gue burlesque et finalement reslitutioa aux Parisiens de leurs cloches.

6. Ancien nom de la foret de Fontai- nebleau, appelée autrefois forêt de Bière ou de liicrre. Des commentateurs croient qu'il s'agit d'une forêt très voisine de Paris a laquelle la Bièvre a donné son nom.

T. On verra que Montaigne est aussi d'avis de laisser l'enfant courir devant et prendre carrière pour juger de son allure.

GARGANTUA.

45

façon que, ordinairement, il s'esveilloit entre huit et neuf heures, fust jour ou non : ainsi l'avoient ordonné ses regens theologi- ques, allegans ce que dit David : Va7iiim est vobis ante lucem sxirgere ^.

Puis se gambayoit -, penadoit *, et paillardoit * parmy le iict quelque temps pour mieulx esbaudir ^ ses esprits animaux ; et se habilloit selon la saison, mais voiuntiers portoit il une grande et longue robe de grosse frise ^, fourrée de renards; après se peignoit du peigne de Almaio", c'estoit des quatre doigts et le poulce. Car ses précepteurs disoient que soy aultrement peigner, laver et nettoyer, estoit perdre temps en ce monde.

Puis rendoit sa gorge *, rotoit, baisloit ^, crachoit, toussoit, sangloutoit, esternuoit, et se morvoit en archidiacre'", et desjeu- noit, pour abatre la rousée et maulvais air : belles tripes frites, belles carbonnades **, beaux jambons, belles cabirotades'-, et force soupes de prime ^^. Ponocrates luy renionstroit que tant soudain ne devoit repaistre au partir du Iict, sans avoir premiè- rement faict quelque exercice. Gargantua respondit : « Quoy ? N'ay-je faict suffisant exercice? Je me suis vaultré six ou sept tours parmi le Iict, d'avant que me lever. N'est ce assez? Le pape Alexandre ^'* ainsi faisoit par le conseil de son médecin juif, et vesquit jusques à la mort *^, en despit des envieux. Mes premiers

1. Paroles empruntées à un psaume de David (126). 1\ est inutile pour vous de vous lever avant le jour.

2. Se gambayoit, même sens que gambiller, remuer les jambes pen- dantes.

3. Penadoit, penader c'est étendre les bras pour se délasser.

4. Paillardoit. paillarder signifie pro- prement se rouler sur la paille ou sur une paillasse.

5. Esbaudir, mettre en allégresse.

6. Robe d'étoffe grossière en usage parmi les suppôts de l'Université.

7. Allusion soit à la malpropreté de Jacques Almain, ancien docteur de Pa- ris, soit à celle des Allemands, qui ne se servent pour se peigner que des cinq doigts de la main.

8. Rendre sa gorge, signifie vomir après un excès.

9. Baisloit , vient, non du verbe bâiller, mais du verbe bayer, tenir la bouche ouverte en regardant quelque chose : <' Les gentilz hommes de Beauee desjeunent de baisler et s'en trouvent fort bien. "(Rabelais, Gargantua, 1. 16.)

10. Cette expression signifle-t-elle se mouihait sans mouchoir, ou faut-il

accepter l'explication d'un commenta- teur qui dit que l'archidiacre k à qui sa prébende plus considérable que les sim- ples bénéfices de son chapitre fournit les moyens de faire meilleure chère, amasse plus d'humeurs que ne font les simples chanoines ? Ne pourrait-on en- tendre simplement qu'il se mouchait bruyamment, comme les gens qui ne se gêuent point"?

11. Tranches de viande grillées sur les charbons.

12. Cabirotades, grillades de che- vreuil.

13. Les soupes de prime que man- geaient les religieux kl'hevLTedeprimes, c'est-à-dire à six heures, étaient sans doute plus grasses et plus succulentes ; trait de satire contre les moines qui songeaient à manger dès la première heure, l'oeil à peine ouvert.

14. Le pape .\lexandre V, devenu très obèse, ne quittait plus son lit. Son mé- decin Marsile de Parme lui ordonna de faire, du moins par forme d'exerciie, quelques gambades de temps à autre dans le lit.

15. Semble une naïveté plaisante.

46 RABELAIS.

innisires m'y ont accoustumé, disans que. le desjeuner faisoit bonne mémoire ; pour tant ' y beuvoient les premiers. Je m'en trouve fort bien, et n'en disne que mieulx. Et me disoit maistre Tbubal, qui l'ut premier de sa licence à Paris, que ce n'est tout l'advantaige de courir bien tost, mais bien de partir de bonne heure ^ : aussi n'est ce la santé totale denostre humanité boire à tas, à tas*, comme canes, mais ouy bien de boire matin : iinde versus '' :

Lever matin n'est poinct bon lieur Boire matin est le meilleurs.

Après avoir bien à poinct desjeuné, alloit à 1 église, et luy portoit on, dedans un grand panier, un gros bréviaire empan- toflé **, pesant, tant en gresse ' qu'en fermoirs et parchemin, poy plus poy moins * unze quintaulx six livres. oyoit vingt et six ou trente messes : cependant venoit son diseur d'heures ^ en place, empaletocqué *" comme une duppe^*, et très bien an- tidote son haleine à force sirop vignolat *^. Avec iceluy mar- monnoit^* toutes ses kyrielles, et tant curieusement les esplus- choit qu'il n'en tomboit un seul grain en terre. Au partir de l'église, on lui amenoit, sur une traine à bœufz **, un faratz ^' de patenostres de Sainct Claude ^^, aussi grosses chascune qu'est

comme s'il disait, vécut jusqu'à la fin de ses jours.

1. Pourtant, aussi, c'est pourquoi.

2. La Fontaine s'est rappelé ce pas- sage dans sa fable le Lièvre et la Tor- tue, VI, X.

Riau ne sert de courir^ il faut partir à [point. Aucun de nos écrivains du dix-sep- tième siècle n'a si bien connu et plus fréquemment imité Rabelais, que notre fabuliste.

3. A tas, à tas, c'est-à-dire à grands coups.

4. C'est-à-dire d'où ces vers.

5. Rabelais accommode à son propos, en modifiant le second vers, ce pro- verbe tiré du recueil de Pierre Grosnel.

6. Bréviaire romain ompantonflc. autorisé par le pape, allusion sans doute à la pantoufle, à la mule du pape que baisent les fidèles.

7. Gresse, grosseur, ampleur ; peut- être pourrait-on entendre que le volume vieux et longtemps manié est couvert d'une épaisse couche de graisse qui en augmente le poids.

8. C'est-à-dire un peu' plus, un peu moins.

9. C'était l'aumônier qui remplis- sait auprès du roi cette fonction ; les heures sont diverses parties du bré- viaire qu'on récite à heures fixes.

10. Empaletocqué. affublé d'une sorte de petit manteau derrière lequel pen- dait un capuchon qu'on relevait sur la tète pour la préserver de la pluie et du froid.

11. Duppe ou huppe, oiseau niais; le capuchon dont la pointe était relevée ressemblait quelque peu au bouquet de jjlumes que la huppe porte sursatète.

12. C'est-à-dire ayant neutralisé le poison naturel de son haleine par le jus de la vigne.

13. Marmonnait, marmottait.

14. Charrette traînée par des bœufs.

15. C'est-à-dire las, monceau ; ce mot a quelque analogie avec fatras.

16. Chapelets venus de St-Claude en Franche-Comté. On y faisait des pèle- rinages et un commerce d'objets de sr.inteté.

GARGANTUA. 47

le moulle d'un bonnet ' ; et, se pourineuant par les cluistres, galeries, ou jardin, en disoit plus que seize liermites.

Puis estudioit quelque meschante demie heure, lesyeulx assis dessus son livre ; mais, comme dit le Comique -, son ame estoit en la cuisine.

Puis s'asseoit à table. ¥A parce qu'il estoit naturellement phleg- matique, comniençoit son repas par quelques douzaines de jam- bons, de langues de bœuf fumées, deboutargues^, d'audouilles, et telz aultres avant-coureurs de vin. Ce pendant quatre de ses genslui jettoient en la bouche, l'un après l'aullre coutinuemeul, raoustarde à pleines palerées * ; puis beuvoit un horrifique traict de vin blanc pour luy soulaiger les roignons. Après, man- geoit, selon la saison, viandes à son appétit, et lors cessoit de manger quand le ventre luy tiroit °. A boire n'avoit poinct fin ni canon ^. Car il disoit que les metes ^ et bornes de boire es- toient quand, la personne beuvant, le liège de ses pantoufles enfloit en haull d'un demy pied ^.

CHAPITRE XXIII

COMMENT GARGANTUA FUT INSTITUÉ PAR POXOCRATES E.N TELLE DISCIPLLNE QU'u. NE PERDOIT HEUHE DU JOUR

Quand Ponocrates cogneut la vitieuse manière de vivre de Gargantua, délibéra aultrement l'instituer en lettres; mais, pour les premiers jours, le toléra, considérant que nature n'endure mutations soubdaines sans grande violence*.

Pour donc mieulx son œuvre commencer, supplia uu savant

l.Le moulle d'un bonnet, c'est-à-dire «le la grosseur d'une tète.

2. Térence, Eunuque, act. IV, se. v.

3. Sorte de cervelas composé d'œufs d'esturgeon conâts à Thuile.

4. Pelletées.

5. Lui tiroit, c'est-à-dire était ten- du, gonflé.

6. Canon, du mot grec qui signifie règle, comme les canons de l'Eglise.

7. Mêles, du mot latin metx , li- mites, bornes.

8. C'est-à-dire que le vin sortant par les pores du buveur et tombant dans .ses pantoufles faisait enfler le liège de ses semelles.

9. Nous avons essayé de faire com- prendre, dans l'étude qui précède ces chapitres, les mérites de cette nouvelle méthode d'éducation ; nous n'y revien- drons pas dans ces notes. Mais aucune observation n'est à négliger. Ce même écrivain, qui s'est abandonné au.x bouf- fonneries qu'on a vues, fait preuve d'un tact merveilleux. Il connaît bien le caractère des enfants cet instituteur qui ne procède point par réformes brusques et violentes, et, pour ne les point déconcerter, ménage, d'un sys- / tème à l'autre, de douces et insensibles ( transitions.

48 RABELAIS.

médecin de celuy temps, uommé maislre Théodore *, à ce qu'il considerast si possible estoit remettre Gargantua en meilleure voie. Lequel le purgea canonicquement- avec elebore de Anti- cyre^, et, par ce médicament, lui nettoya toute l'altération et perverse habitude du cerveau. Par ce moyen aussi, Ponocrates luy lit oublier tout ce qu'il avoit appris sous ses antiques précep- teurs, comme faisoit Timolhée* à ses disciples, qui avoient été instruicfs sous aultres mu.siciens*.

Pour mieulx ce faire, l'inlroduisoit es compagnies des gens sçavans qui estoient, à l'émulation desquelz luy creust* l'es- prit et le désir d'estudier aultrement, et se faire valoir.

Après, en tel train d'estude le mit qu'il ne perdoit heure quel- conque du jour : ains' tout son temps cousommoit en lettres et lionneste sçavoir. S'esveilloit donc Gargantua environ quatre heures du matin. Ce pondant qu'on le frottoit, luy estoit leue. quelque pagine* de la divine Escripture, haultenient et clere- ment, avec prononciation compétente à la matière^, et à ce estoit commis un jeune paige natif de Basché, nommé Ana- guostes'". Selon le propos et argument de ceste leçon, souven- lesfois s'adonnoit à révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, duquel la lecture monstroit la majesté et jugemens mer- veilleux.

Puis alloit es lieux secrets, faire excrétion des digestions na-

1. Peu importe que ce Théodore dé- signe le célèbre niédecia Fernel, qui était alors très en vogue, ou rappelle un savant médecin du septième siècle nommé aussi Théodore. Le nom n'est probablement ici qu'une sorte d'allégo- rie, Théodore signifie Don de Dieu.

2. Canonicquement, d'après les règles; canon, tiré du grec, dans la langue théologique, signifie règle.

3. On s'en purgeait le cerveau pour le dégager. Vetlébore était regardé par les anciens comme un remède con- tre la folie. Anticyre. Deux villes grecques et une île de ce nom produi- saient cette plante en abondance.

4. Timothéc de Milet, fameux mu- sicien du temps d'Alexandre le Grand, exigeait, dit-on, un double salaire des élèves qui avaient pris quelques leçons d'un autre maître, jugeant équi- table de se faire payer la peine de ré- former leurs mauvais principes.

5. C'est la méthode de Descartes qui, avant de se livrer à ses spéculations philosophiques, commence par faire

table rase de toutes ses connaissances antérieures.

6. Creust, du verbe croître, grandir, augmenter.

7. Ains, mais. « Ains, dit la Bruyère (chap. De quelques usages), a péri : la voyelle qui le commence, et si propre pour l'élision, n"a pu le sauver. Il a cédé à un autre monosyllabe et qui n'est au plus que son anagramme. >> Notons que waî's n'est pas l'anagramme de ains. Le premier de ces mots vient de magis et le second de ante.

S. Pagine, page (pagina).

9. Remarquer ce souci de la diction, du débit, assez rare à une époque qui semble n'avoir guère connu que la dé- clamation emphatique ou la psalmodie monotone,

10. Anagnostes, mot grec qui signifie lecteur. Ce jeune page serait Du Gha- tel, fils d'un gentilhomme wallon, natif de Baschy en Provence. François 1°' le fit d'abord son lecteur et le nomma aux évêchés de Màcon,puiâ d'Orléans.

GARGANTUA.

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tiirclles. son prccopteiir ropetoit co, que avoii, oslé Ion, lui cxposnnt les poincts plus obscurs et difficiles. Eux, retornans, consideroient l'eslat du ciel, si tel cstoit comme l'avoient noié au soir procèdent : et quolz signes eulroit ' le soleil, aussi la lune, pour icollc journée.

Ce l'aicl, esloit habillé, peigné, tostonné -, acoustré ^ et par- fumé, (liu-ant lequel Icmps on luy ropetoit les leçons du jour d'avaut. Luy mesmes les disoit par cueur, et y fondoit* quelques cas pracli((ucs et concernons l'eslat bumain ; lesquelz ilz eston- doient aulcunes fois jusques doux ou (rois lieurcs ; mais ordinai- rement cessoient lors qu'il cstoit du fout"^ babillé. Puis, par trois bonnes beures, lui esloit faicfe lecture.

Ce faict, issoiont^ bors, tousjours conférons des jiropos de la k'clure, et se desporloient en Bracque', ou es prés, et jouoient à la balle, à la paulme, à la pile trigone'*, galantomont'-' s'exer- cens les corps, conuno ilz avoient les âmes auparavant exercé ••*. Tout leur jeu n'esloit qu'on liberté : car ilz laissoioiit la. partie (piand leur plaisoil; et cessoient ordinairement lors que suoient parmi le corp.-, ou estoient aullremont las. Adonc estoient très bien essués^' et frottés, cbangeoient de chemise, et, doulcement se pourmenans, alloient voir si le disner cstoit prest. alteu- dans, recitoient clairement et eloquentenient*- quelques sen- tences retenues de la leçon.

Ce pendant monsieur l'appelit^^ venoit, et, par bonne oppor- tunité, s'asseoient à table. Au commencement du repas, esloit louc^* quelque histoire plaisante des anciennes prouesses,

1. Rabelais emploie en'^ore ce verbe à l'actif, comme en ]».l\n{ii}lrare locum) ainsi que le verbe sortir, co qui semble moins logique.

2. Nous avons flcjà vu ce moL c.-à-il. faire la tète, coifl'er.

3. Acoustré ; le verbe ar.coufror, mettre des habits, a vieilli; le subst. accoutremont est encore en usage.

i. Fondait, du vcvbe fondre, mêler.

."i. Du tout, totalement, complètement.

(5. I.tsoient. de l'anoien verbe issir, sortir: nous avons conservé le participe issu et le substantif dérivé issue.

7. Jeu de paume dans le faubourg Saint-Mar>-'cau, h l'enseigne du ciiien brai/ue.

S. Ancien jeu de paume, à trois per- sonnes placées aux angles d'un triangle, d'où elles se renvoyaient la balle. Les trois joueurs étaient rangés trirjona- h'iiii'.nt, d'où le nom du jeu.

9. Galantement, galamment, avec un mélange de grâce et do force : « Le mot f/alant, dit Litlré, reçut une significa- tion plus noble dans les temps de che- valerie, où le désir de plaire se signa- lait dans les combats. »

10. Nous verrons Montaigne, lui aussi, faire également la part des exercices ., de l'esprit et du corps : « Ce n'est pas X une àmc, ce n'est pas un corps que l'on dresse, c'est nn /tomme. {Essais, livre I", ch. XXV.)

11. Essués. essuyés.

12. On a pu remarquer ces adverbes régulièrement formés de l'adjectif fé- minin : f/alantament, etoquentement.

13. I^a Fontaine a emprunté maintes fois cette forme ;i Rabelais : messer loup, messer gaster, pour niessire, monsieur. Il appelle le corbeau, mon- sieur du Corbeau.

li. Nous ne savons si Rabelais a

l'..\CEL.\IS ET MOXTAIG.NF.

lUBi:i,AlS.

•!0

jusques à ce. qu'il tuisl, prins sou vin. Lors, si l)on sombluil, ou coiiliuuoiL la lecture ou comuiençoienl à deviser joyeusement ensemble, parlans, pour les premiers niolz, de la vertu, pro- priété, ellicace* et nature de lotit ce que leur cstoit servy à table : du pain, du vin, de l'eaue, du sel, des viandes, poissons, fruictz, herbes, racines, et de l'apprest d'icelles. Ce que faisant, ap|irint en peu de temps tous les passages à ce compelens en Pline, Atiienéi", Dioscorides, Julius Poiiux, Galen, Poriiliyre, (Jl)ian, Polylie, ll(di(>d()re, Arisloldes, Eliaii, et aullres-. Iceux propos tenus, faisoient souvent, pour jdus estre asscurés, appor- ter les livres susdicts à table. Et si bien et entièrement retint en sa mémoire les choses dictes, (|ue jiour lors n'esloit médecin t]ui en sceust à la moitié tant comme il l'aisoit. Après, devisoient des leçons Icues au matin, et, parachevans leur rcjias jiar quelque confection de cotuniat'^, s'escuroil les dents avec un Iron de leulisce'', se lavoit les mains et les youlx de belle t;au fraische, et rendoient grâces à Dieu par quelqui'S beaux cantic([ues faicts à la louange de la munilicence et bénignité divine.

Ce faicl, ou apiiortoit des chartes ■', non pour jouer, mais pt)ur y apiirendre mille petites gentillesses et inventions uou.-

' , '■ . y ^ .0

mi'iits fiic.ili:.s à prrjiiiivr; iiiVtns l'ollux : (imiinasticon i»x Lexique ;Ga.\itin: Traité de thérdjjeittif/ite, Cuiniiieiitairc.ssur /es' aphorisiiies il'Hippocrate ; Horphyre : Traité de l'abstinence do la chair des animaux ; Oppien : Traites de la Chasse et de la Pèche; Polybe: s'agit-il d'un traité faussemeiit attribué à ï'Iiis- torieii, bien qu'il semble peu i)robable qu'il aitécrit sur (le pareilles uialiiTCs? Ses œuvres ne renfennenl rien sur ce sujet. Héliocloreesl ranteurd'un Traité d'opti(/He;Ar'\slole, dont la vaste science a embrassé l'encyclopédie des connais- sances de l'antiquité, a écrit une His- toire des aiiinidiix; EUcn nous a laissé uu livre qui porte le même litre et des I/ixtoires diverses.

'■i. Confitures de coings, autrefois coudif/nac, cndif/uac cl codir/itat, au- jourd'hui cotignac {en latin cotoneum tiiahnn).

■t. Tronc de lenlisque. Martial parle aussi de cure-dents faits avec le bois de cet arbre. Espèce de pistachier (|ui pousse dans les contrées méditerra- néennes.

5. Nous avons vu plus haut que charte et carte {chai-ta) sont le même mot.

voulu établir uu parâriélc lVap]i,int, comme le disent certains uumuienla- teurs, entre Gargantua cl François l"', mais il est curieux de rapprocher ici ce que dit l'historien Mézeray : « Pen- dant ses repas, François I"' prenait un plaisir sans pareil à écouler les dis- cours des plus savants hommes sur toutes sortes de questions, principale- ment louchant les choses de physique, comme la vertu des piaules, des oiseaux, des animaux cl du cours des astres. » Ce sont bien aussi les sujets d'étude cl de lectures pratiques faites à Gar-

cganlua.

1. Le mot efficace, employé comme

; substantif, n'clail pas encore tombé en désuétude au temps de Corneille qui mol oc vers dans la bouche <le Néarque :

... Mais sa grAoo Nii descend pas toujours avec mèmeeflicace. {Polycùctc, acte I""', se. i'».)

... 2. L'enseignement pratique, presque culinaire (Rabelais parle deiiTappresl d'icelles») se môle aux lectures des an- ciens. Los traités spéciaux des auteurs cités sont les suivants : Pline l'Ancien : Flistoire naturelle ; Athénée : Banquet des savants ; Dioscorides : Des médica-

GARGANTUA. iJI

velle.s, lesquelles loiUes issoienl* de aritlimeliquo. Eu ce moyen, entra en affection d'icelle science numérale, et, tous les jours après disner et souper, y passoit temps aussi plaisantement qu'il souloit- ej4 dez ou es chartes. 'A tant sceut d'icelle et théorique etpractique, si bien que Tunstal ^ Auglois, quicnavoit ample- ment escripl, confessa que vrayemeut, en comparaison de luy, il n'y entendoit que le hault alemanl^

Et non seulement d'icelle, mais des aullres sciences mathé- matiques, comme géométrie, astronomie et musique. Car, allen- dans la concoction et digestion de son past'', ilz faisoient mille joyeux inslrumens et figures géométriques, et de mesmes prati- quoient les canons" astronomiques. Apres, s'esbaudissoient à chanter musicalemeul à quatre et cinq parties'', ou sus un thème*, à plaisir de gorge. Au reguard** des inslrumens de musique, il apprint jouer du lue*", de l'espinette*', de la har[ie, de la Hutte d'alemant ' - et à neuf trous '•% de la viole '* et de la sac(]ueboulle '^.

1. Voy. p. 49, n. 6. Du verbe mi';*, sortir, ressortir, ilépeudre.

2. Souloit ei) dez on i;s chartes, c'est- à-dire qu"il avait coutume en maniant des dés ou des cartes. Souloit. de l'au- cîien verbe souloir {.solere), avoir cou- tume. Ce verbe était déjà urchaïquo au temps de la Bruyère qui, au cliapitre Dif (/ufkjues usages, écrit : " L'usage a préféré dans les verbes être accoutumé a. souloir. »

3. Cuthbort Tonstal, évèque de Dur- ham. en Angleterre, et premier secré- taire de Henri VIII, a composé un traité en quatre livres sur l'art de compter (1582). avec une épitre dédicatoire à "Thomas Morus.

4. Les peuples de la Germanie su- périeure et ceux de la Basse-Allemagne ne s'entendent qu";i demi les uns les autres : le haut Allemand a toujours passé pour plus difficile.

5. Past {pastns), nourriture, repas.

0. Canon, voy. plus haut, rèr/les. lois.

1. Parties signifie proprement ce que chaque voix doit faire dans un mor- ceau d'ensemble.

S. Thème se dit d'un air sur lequel on compose des variations ; c'est un motif de chant suffisamment caractérisé pour donner lieu à une suite mélodique.

9. Au reyuard, à l'égard.

10. Luc, luct, luth. Instrument à cordes pincées, à manche et à sillet (petite pièce placée au haut du man- che et qui supporte les cordes) importé

d'Urienl en Espagne au commence- ment du huitième siècle et répandu en Europe par les croisés au douzième siècle.

11. Espinette. Instrument à clavier et à cordes métalliques. Sa caisse res- semblait à une harpe couchée horizon- talement. Ses cordes étaient mises eu vibration, comme dans le clavecin, par des languettes de bois armées d'un morceau de plume ou de buffle qui étaient soulevées par les touches du clavier. L'épinette a précédé le clave- cin et en est une simple réduction.

12. Flutte d'Alemant. oud'Alteman. ou allemande. Nom qu'on a donné long- temps en France à la flûte traversière ( se .jouant transversalement comme la flûte moderne). Les Allemands n'a- vaient pas inventé cette flûte dont les anciens se sont certainement servis. Ils l'avaient seulement remise en usage et en vogue. Carloix (1554), parlant d'un concert, s'exprime ainsi : u Avec ung dessus et une basse-contre, il y avait une espinette, ung joueur de luth, des- sus de violes et une fleuste-traverse que Ton appelle à grand tort flcuste d'Allemand, car les Français s'en ay- (lent mieulx et |)lus musicalement que toute autre nation, et jamais en Alle- maigne n'en fustjoué à quatre parlies, comme il se fait ordinairement en France. »

1.3. Et à neuf trous. Rabelais veut parler de la flûte douce ou flûte d'.^u-

o2 RABELAIS.

Ccslc liourc iiinsi cm))loy(;e, la digestion paracliovéo, se pur- gooit fies excronionis naUircIs' ; puisse remetloit à son eslude principal par trois heures ou davanlaige : tant à repeler la lec- ture malutinale- qu'à poursuivre le livre enlreprins, que aussi à escripre, bien traire'' et former les antiques'* et romaines lettres.

Ce faict, issoicnt hors leur hostcl, avec eux un jeune gentil- homme de Touraine nommé l'cscuver Ciynuiastc"', lequel hiy iiionstroil l'art de chevalerie». Changeant donc de vestemens, monloit sus un coursier'', sus un roussin*, sus un genêt-', sus un cheval harhe>", cheval legier; et luy donnoil cent quar- rieres'*; le faisoil voltiger en l'aer, franchir le fossé, sauller le palis ^^, court tourner en un cercle, tant à dexlre comme à senestre. rompoit, non la lance, car c'est la plus grande res- veric du monde dire : « J'ay rompu dix lances eu lournoy, ou en bataille"; » un charpentier le feroit bien; mais louable gloire est d'une lance avoir rompu dix de ses ennemis. De sa lance donc asserée'^, verde*'' et roide, rompoit un

plolpvrc, on oncorc, et c'est Va. sa dé- nomiiiation la ))lus liabiluello, <lc In /liUe à 6ec. Cfs flùtrs cnniposaipiit tout un système tin ffi-avo à l'aiijn, cl cUos ont tigui'ô dans los orcliostrrs jusqu'au siècle dernier. Cet insirunient se jtuuiit verticalement.

1i i)..51. La viole. Nom d'une famille rrinslrumcnls il oordcs et à ai-chet (|ui a donné naissance au.\ inslrunicnls modernes : le violon, l'alto, le violon- celle. Avant la formation du (/iiatnor moderne, le jcii de violes comprenait une liasse de viole, une taille de viole, une haute contre de viole et un dessus de viole. Cet insirunient était ordinai- rement monté sur six cordes.

I."))i. 51. Snci/iirbûiitli'. Insirumentde musique à vent, sorte de trom|>etle har- monique différente de la militaire, ((u'on allonfije ou raccourcit suivant l'acuité dos sons. C'est ù peu près le trombone moderne, dont il ne difTère que i>ar (|uelques détails de forme.

1. C'est la seconde fois que liahelais ' revient sur ce détail. Ne faut-ii pas,

chez lui coninie chez .\risto|ihane. que la boulTonnerie se mêle aux pages les ])lus élevées. U semble craindre qu'on ne le )irenne trop au sérieux.

2. Matiitinal [matutiiins). matinal.

3. Traire, tracer, de trait, faire un trait, pourlraire, tracer trait pour trait.

4. Antiij/iies, gothiques. Ecrire en

écriture gothique (Voy. jilus haiit'i, et romaine dont les caractères sont per- pendiculaires.

5. (tymuaste, vient du grec, c'est un maitre de gymnastique et eu général de tout exercice du corps.

0. Chevalerie, exercices d'équitation : nous avons substitué à ce terme le mol cavalerie directement formé du latin rabitllitfi.

7. Coursier, grand et fort cheval de tournoi et de bataille.

s. lioiis.tiii, cheval entier, un pou épais et entre deux tailles, plus petit que le coursier.

!t. (lenef. Espèce de cheval d'Espa- gne, idus petit que le iiréccdent.

10. Ilarbe, cheval de l'Orienl, du Maroc surtout, que l'on confond sou- vent avec l'arabe.

1 1 . Donner carrière, on emploie cette expression métaphoriquement, c'est proprement lâcher la bride à un cheval.

12. Palis, palissade, haie.

i.'î. Six ans après la mort de Habelais, devait succomber le roi Henri II dans un tournois, sous la lance de Montgo- mcry. Rabelais avait donc raison de s'élever contre cette •> resveric » aussi dangereuse qu'inutile.

1 i. Axserée. Acérée, dont la pointe était très aiguë et d'un acier lin.

13. Verde, verte, de bois encore vert pour ne point rompre.

C.ARiiANTUA. o3

liuis*, cnfoQroit un Iiaruois, aculoil- une arbr»', cuclavuil^ ua anneau, enicvoit une selle d'arnios, un aubert*. un ganlelcl. Le tout laisoit, armé de pied en cap.

Au reyuard de fanfaror"' et faire les petits popismes^ sus un clieval, nul ne le fit miculs que Iny. Le voltigeur de Fer- rare'' n'estoit qu'un cinge en comparaison. Singulièrement esloit a[)prins à saulter iiastivemcnt d'un cheval sus l'anllre sans prendre terre, et nommoit on ces chevaux desultoires*; et, de chascuu coslé, la lance au poing, monter sans cstriviercs^, et, sans bride, guider le cheval à son plaisir. Car telles choses ser- vent à discipline militaire.

In aultre jour, s'exerceoil à la hasche, laquelle tant bien croulloit"', tant verdement de tous pics resserroit'S tant soup- plement avalloit en taille ronde*- qu'il fut passé chevalier d'armes en campagne, et en tous cssays. Puis bransloit la pieque, sacquoit" de l'espée à deux mains, de l'espée baslarde'^, de i'es[)agnole, de la dague, et du poignard; armé, non armé, au boucler'-', à la cappe"', à la rondelle''.

1. Unis, porte. Nous avons conservé les mois /iiiissii'r. /luis-elos.

2. Acn/oit, incitait à cul, déracinait, ."î. Enclavait. Enclaver cest enclore

une chose dans une autre, enfiler la bague.

i. Anbi'rt. haiibift, cotte de mailles h manches et {îorgerin (le gorgerin est la pièce de Tarmure qui protège la gorge).

.^. Fanfarer, c est faire bondir, sauter, se dresser le cheval qui fait briller l'adresse du cavalier au moment il entre en la lice avec trompettes et clairons.

6. Popiame. Onomatopée grecque qui exprime le sifûement par lequel on flatte ou apaise les chevaux ombra- geux ou difficiles.

7. Yoltif/ciir. cavalier qui apprend à monter, à faire des voltes sur un cheval. La voltc est le mouvement qu'on fait exécuter au cheval en le menant en rond. Au quinzième siècle à l'adoue, à Ferrare, à Bologne, il y avait des écoles d'équitation renommées.

S. Voy. dans Montaigne, Essais, liv. I", le début du ch. xlviii, Des des- triers, où il cite le passage deTite Live (.xxiu, 29). 11 On prit ceux des Numides qui ont l'habitude de toujours mener en laisse un second cheval, et qui sou- vent, au plus fort de la mêlée, sautent tant armés, d'un cheval fatigué sur un cheval frais, tant est grande l'agilité du

cavalier, la docilité de la monture! » Dcsultoires (desiiltnrins, racine satire, sultare, salins, sauter).

9. Estrioieres. L'étrivière est la courroie qui soutient l'étrier; on dit maintenant monter sans élriers.

10. Croulter. de l'italien crollarr, signifie brandir. La variante coulloit (<le col, cou) signifierait donner un coup léger sur le col, comme on fait pour l'accolade.

11. De tous pics resserroit, c.-à-d. gardait, préservait de tout coup de pique, de lance.

12. Aralloit en taille ronde. Terme de l'ancien combat de la hache d'arme; c'est abaisser la hache dont on pré- sente le coupant par un mouvement circulaire.

13. Sacquer, d'où saccade, saccadé, donner des coups brusques, faire le moulinet à droite et à gauche.

li. Espée baslarde, celle qui n'était ni française, ni espagnole, ni lansque- nette (allemande), mais plus grande qu'aucune de ces trois sortes d'épées.

1.5. Boucler, bouclier, orthographe qui ligure la prononciation usitée au seizième siècle : sanr/lier et autres mots de terminaison analogue ne comp- taient en vers que pour deux syllabes.

16. Cappe, cape. Manteau à capu- chon, qui. enroulé autour du bras gauche, devenait une sorte de bouclier.

17. Rondelle, synonyme de rondache,

,'-\^vt,>»'Vipv- ••

.->t RAlii:L.VlS.

Cuurdil le cerl', le chevreuil, l'ours, le daiin, le sauglior, le lièvre, la perdrix, le faisant, l'olanlei. Jouoit à la grosse balle, et- la l'aisoit bondir en l'air, autant du pied que du poing.

Luctoit-, eouroit, saultoit, non à trois pas un sault. non à clocbe pied, non au sault d'alemant, car, disoit Gymnasie, telz sauKz sont inutiles, et, de nul bien en guerre; mais d'un sault perçoit un fossé*, volloit sus une baye, montoit six pas encontre une muraille, et rampoit en ceste façon à une fenestre de la baultour d'une lance.

.\ageort, en parfondg eauo, à l'endroit, à l'envers, de coslé, de

tout le corps, des seuls pieds, une main en l'air, en larpielle

tenant un livre, transpassoit toute la rivière de Seine sans iceluy

mouiller, et tirant par les dents son manteau, comme faisoit

Jules César; puis d'une main eniroit par grande force en un

basteau, d'iceluy se jetfoit derechef en l'caue la leste première;

^(2,A.>^ sondoit le parfond, creusoit les rochiers, plongeoit es abysmes

L^i^ et goufres. Puis celuy basteau tournoit, gouvernoit, menoit

^^^ liastivement, lentement, à JU-^reaue. contre cours, le retenoit

en pleine csduse, d'une main le guidoit; de l'auitre s'escri-

moit avec un grand aviron, teudoit le vélo '*, montoit au matz

par les traicts'', eouroit sur les brancquars'^, adjustoit la

pjr les

Ijoiiclier circulaire, employé liommes à pied.

1. 0/(7C(/^, outarde. Oisseau de l'ordre des échassiers.

2. Luctoit (liictan), lutter.

.'f. Uieii ne rappelle plus cet ensemble d'exercices auxquels se livre Gargantua sous la direction de Gymnasie que ceux du roi Henri II racontés longuement par Brantôme (Vies des hnmmi-/; i/litstrrs rt capitaiiifn françois:, t. 1"'', Henri II). '■ Rien no lui agréait plus <[ue certaines liilles il outrance les champions pleins de sueur et hors d'halciuc com- tiatlenljusqu'a ce que leurs armes soient brisées, spectacle qui lui fut donné à sa lriom))liante cnlréo dans la ville de Lyon. Tri fut même le plaisir du roi qu'il voulut le revoir de nouveau six jours après, au siège de Renti ; le jilus granil chagrin du roi de France fut (II! ne i)ouvoir » attaquer l'empereur de liersonne à personne, et s'entreprouver leurs forces de l'un à l'autre. » Mais, dit Brantôme, Charles, qui n'était plus en cette belle verdeur de jadis et allait en litière, faisait la guerre " en renard », Henri « eu lion. » Même passion pour tous les exercices, paume, balle, et tiiujouis devant les dames, cunviées

à CCS ébats comme juges des coups. Cette ])assion, qui devait être fatale au roi. n'allait pas sans quelques accidents ; un jour, n'étant encore que dauphin. Henri, tirant des armes, creva un eeil à M. de Bouccard, son écuyer. <• Mais, ajoute Brantôme, il hii/ l'ii domnndo pardon, car ccstoit un fort honnête et brave gentilhomme. » S'agissait-il de .1 percer (sauter) un fossé, ■■ comme dit Rabelais, nul ne surpassait encore ce roi. « Il avoit esté le meilleur sauteur de la court; jnniais nul luy peut tenir ])icil qui- feu .M. de Bounivet, l'amiral, et principalement au ])lain saut, c.ir c'esloit lousjours vingt ou trois ou vingt et quatre grands pieds ou se- melles ; mais c'esloit à franchir nu f/rand fossé pinin d'i'nit oi'i il se plaisait le plus : dont une fois M. de Bonnivet se cuida noyer pour n'en avoir peu franchir un que le Roy avoit francby. >■ On voit combien tous les exercices si fort recommandés par Rabelais étaient en honneur à la cour et jn-atiqués par la noblesse à laquelle le roi donnait l'exemple.

■i. l'('/e(i'e/»»i)- voile.

5. Traits, cordages du vaisseau.

(i. Branc'/iiars. vergues.

r.ARGAXTUA. les boulines

.4i^'

'l)oussolo, conlreventoit les boulines', bentloit lo gouvcrnuil.

i Issaot de l'eaiie, roidoment-, montoit encontre la montaigne,

et devalloit aussi franchement, gravoit-^ es arbres comme un

bhat, saultoit de l'une en l'aultre comme un escurieux^, abatoit

|es gros rameaux comme un aultre Milo^ : avec deux poignards cer-A^yrt

îsserés et deux poinsons esprouvés montoit au liault d'une mai- ^^^ A^

^n comme un rat, descendoit puis du liauIt en bas en telle

domposition des membres^ que de la cliente n'estoit aulcune-

ifietit grevé. Jectoit le dard, la barre', la pierre, la javeline,

IVspieu, la balebarde, enfonçoit l'arc, bandoit es reins les fortes

arbalosles de passe', visoit de l'arquebouse à l'œil, alTeustoit^

bi canon, tiroit à la bulte'", aii papeguay*', du bas en mont,

d'amont en val'-, devant, de coslé, en arrière '', comme les

Pi^tîiësl^ I

On lui attachoit un cable eu quelque liaulte tour, pendant en terre : par iceluy avec deux mains montoit; puis devaloit si roi- dement et si asseurement que plus ne pourriez parmy un pré bien eguallé. On lui mettoit une grosse perclie appuyée ti deux arbres; à icelle se peudoit par les mains, et d'icelle alloit et vfmoit sans des pieds à rien toucher, qu'à grande course on ne Teust peu aconcevoir ' "^

Et pour s'exercer le thorax et poulmons, crioit comme tous les diables. Je l'ouy une fois appellant Euderaon, depuis la porte

1. Contrcventoit les boiiline.1. Teni]re les voiles an plus près ilu vent. La bnnline est une conle qui tient la voile rie h\n\f.uMAMJ ■& v-^i-^haf-'k Ci^'

'i. Hoifli'nu'iit. avoo vipruour.

;>. (iravoit. gravissait, montait.

{. lisciiriciix. êeureuil.

."). L'athlète Milon de Crotone qui tuait un ba-uf d'un coup de poing et lo même jour le mangeait tout entier. On sait qu'il périt victime de sa force, les mains piises ilans un chêne, dévore par les bétes fauves.

'î. Avci;» des luembrcs si forts, si dispos. / L/j

7. Bai-re. Ce jeu consiste à ficher en terre une barre lourde et pointue d'un côté qu'on a lancée en l'air.

8. Arbalexte de passe , un arc im- mense monté sur une machine de bois que bandaient quatre ou cinq hommes pour lancer des javelots de cinq ou six pied» de long. Lapaxxe serait cet arbre, cett£ machine de bois: selon d'autres. \:ij}a$se ou pake serait l'engin lui- m^iie qui sert â tendre l'arbalèle. Gar-

gantua montait l'arbalète, aidé de la seule puissance de ses reins et de ses bras.

9. Affeiixter. affûter . dresser sur •'affût, disposer pour le l'r.

10. liiitte, c'est le massif de terre l'on place le but pour viser et tirer.

11. Papeyiiai/ oa papegaiit ; ancien nom du perroquet. Oiseau de bois ou de carton mis au bout d'une perche pour servir de but à ceux qui disputent le prix du tir.

12. D'amont en val ou enaval, c.-h-d. de haut en bas, terme de bateliers.

13. Toutes façons de viser plus dif- ficiles qu'en ligne horizontale, sur un terrain uni.

li. Comme les Parthizs. se rapporte seulement à l'adverbe en arrière; on sail que ces cavaliers décofhaient leurs A'^-ches en fuyant.

1.5. Aconcevoir. atteindre. Suspendu comme à un trapèze de grande lon- gueur, il s'y promenait, suspendu à la force des poignets, si rapidement qu'on n'eut pu l'atleiodrc à la coui-sc.

^

e^ i

o6 RABELAIS.

SaiiK.'l-Viclur jusqiics à ;\Ion(marlro. Sleiitor' u'out oiicqucs telle voix à la bataille de Troye.

'Et, pour gualantir^ les nerfs, on lui avoit fait doux grosses saulmones'^ de plomb, cliascuiie du pois de liuit mille sept cens (|uiotaulx, lesquelles il uommoit altères^. Icclles prcnoit de terre en cliascune main, et les eslevoit en l'air au dessus de la teste; les tenoit ainsi sans soy remuer trois quarts d'heure et davantaige, qui esloit une force inimitable.

Jouoit aux barres avec les plus forts. Et, quand le jioincl advenoit, se tenoit sur ses pieds tant roidement qu'il s'aban- donnoit es plus adventureux, en cas qu'ilz le fissent mouvoir de s;i place, comme jadis fesoit Milo. A l'imitation duquel aussi tenoit une pomme de grenade en sa main, et la donnoit à qui lui pourroit oster.

Le temps ainsi employé, lui frotté, nettoyé, et refraiscliy d'iiabillemens, tout doulcement s'en retournoient, e(, passons par quelques prés ou aultres lieux herbus^, visiloient les arbres et plantes, les conierens^ avec les livres des anciens qui eu ont escript, comme Tlieopliraste', Dioscorides*, Marinus^ Pline, rsicander'", Macer*^ et Galen '^; clencmportoicnt leurs pleines mains au l(»gis; desquelles avoit la charge un jeune paigc nommé Hhizolome ^^, ensemble des marroclions'*, des pioches, cerfouettes'^, bêches, tranches*^ et aultres inslrumens requis à bien arborizer '".

i. Stentor, héraut des Grecs devant Troie ; il criait à lui seul aussi haut que cinquante autres {Iliade, V, 3S7). De notre proverbe : acoir une voix de Stentor.

2. dalant a quelquefois le sens de vif. alerte, vigoureux, d'où le verbe gualantir dans l'acception présente. fortifier.

3. Saulmones do plomb. On appelle saumon une niasse de métal, telle qu'elle est, sortie de la fonte.

4. Altères, ou mieux Italtères. On pratique encore cet exercice dans les g-j'uinases. Ce sont deux masses splié- riques réunies par une tige defcr etdont le maniement méthodique et régulier dévelop|)e la force musculaire.

5. Herbiix, herbeux.

G. Confèrent. Comparant (en laliu, conferre).

7. Théopliraste avait composé un traité des plantes.

8. Dioscorides, voir p. 50, note 2.

9. Marinus, philosophe néoplatoni- cien, cité souvent par Galien.

10. yicander, de Colophon. auteur de petits poèmes sur le moyeu de j:ué- rir les empoisonnements.

11. Miicer. contrm[)orain de Virgile, auteur d'un poème sur les plantes vé- néneuses.

12. Galen (cité plus haut, p. 50, n.2) pour Cialien.

13. n/iizolome, en grec, coupeur do racines.

14. Mnrroeho^i. diminutif du mot mare, outil à labourer la terre, nommé aussi bidochon, qui sert il sarcler les légumes.

15. Cerfouelte ou .lerfouetie. inslni- ment dont on se sert pour creuser lu terre au i)ie<l des arbres.

16. Tranelie. houe, bidenl. Instru- ment de petite culture, comi>osé d'un long manehe et d'une laine de fer.

17. Arborizer. de arboriste. C'est l'ancien mol. Herboriser, herborittr. ne se sont introduits que i)ar corrup- tion, parce que ce sont des herbes que l'on recherche et cueille et non îles arbres (arbor). Sans cette ancienne

'1 i .J xïK-^-

- GARGANTUA. 57

lïux arrivés au logis, ce pendant qu'on aprestuit le souper, repotoient (juclques passages de ce qu'avoit esté leu, et s'asseoient à table. Notez icy que son disner cstoit sobre et frugal : car tjiut t^^^tz^^ seiikineut maugeoit pour refréner les aboys de l'estomac; mais ^^x*^^. /- le souper estoit copieux et large. Car tant en prenoit que lui estoit de besoing à soy entretenir et nourrir. Ce que est la vraye dicte ', prescrite par l'art de bonne et seure medicine, quoy qu'un las de b;Klaux médecins, berselés- en l'officine des Arabes', conseillent Te contraire.

Durant iceluy repas estoit continuée la leçon du disner, tant que bonsenibloit; le reste estoit consommé en bons propos, tous lettrés et utiles. .\près grâces rendues, s'adonnoient à cbanler musicalement, à jouer d'instrumens harmonieux, ou de ce.s petits passetemps qu'on faict es chartes, es dés et goubelets : et demeuroient faisans grand_chere, s'esbaudissans aucunesfois jusques à l'heure de dormir ; quelquefois alloient visiter les^ compagnies des gens letlrés, ou de gens qui eussent veii pays '^^AMA^'oh cslrangcs*. dC</>6A/U^

En pleine nuyt, devant que soy retirer, alloient au lieu de leur logis le plus descouvert voir la face du ciel; et notoient les comètes si aulcimes estoient, les figures, situations, aspects, oppositions et conjonctions des astres. ~"'-~

Puis, avec son précepteur, recapituloit brièvement, à la mode des Pylhagoriques% tout ce qu'il avoit leu, veu, sceu, faict et entendu, au decours de toute la journée.

Siprioient Dieu le créateur en l'adorant, et ratifiant^ leur foy envers luy. et le glorifiant de sa bonté immense : et, lui rendant grâce de tout le temps passé, se recommandoient à sa divine démence pour tout l'advenir. Ce faict, entroient en leur repos.

^KV£4i^

étvmologie. on aurait ilù dire herhisic (h'rrba).

1. Diète. Voir déjà plna haut ce mot d.iiis son vrai sens : régime, genre de vie.

2. Herselé semble le même mol que harceler, provoquer à la dispute. L"étyn\ologie serait-elle herse, par as- similation avec la motte de terre que rompt la herse?

3. L'officine ilex Arabex. Certaines éditions donnent des sop/iixtes. Rabe- lais entend pmit-ètre par la le méde-

cin Avii-enne (xi" siècle) et ses secta- teurs, par opposition à Galien et à ses disciples i)Ius partisans que les pre- miers de la sobriété.

4. Estranr/es , étrangers. Emploi constant en ce sens au seizième siècle.

5. Pythaf/oriciens. Pylhagore recom- mandait à ses discijiles de faire chaque soir une récapitulation de leure actes, une sorte d'examen de eonseience.

6. Ratifiant, raliQer, attester par ses actes, confirmer.

3.

58

ItALîELAlS.

CHAPITRE XXIY

COMMENT GARGANTUA EMPLOYOIT LK TEMPS, ijUAM) l'aEK ESToIT l'UIVlEL'X

S'il advonoit f]ue l'aer fusf pluvieux et inlemperé, fout le temps d'avant disner esloit employé comme de cousiume, excepté qu'il l'aisoit allumer un beau et clair feu pour corriger l'intempérie de l'aer. iAlais, après disner, eu lieu des exercitalions, ilz demouroient en la maison, et par manière d'apotlierapie ', s'esba- ■loient à boteler du foin, à fendre et scier du bois, et à battre les gerlies eu la grange. Puis estudioieut en l'art de peinclure et sculplurc; ou revocquoient- en usage l'antique jeu des talcs*, ainsi qu'en a escrit Leonicus'*, el comme y joue nostre bon amy Lascaris^.

En y jouant, recoloienf' les passaiges des auteurs anciens esquelz est faicte mention ou ])rinse quelque metapbore sus iceluy jeu. Semblablement, ou alloient voir comment on firoit les metaulx, ou comment on fondoit l'artillerie; ou alloient voir les lapidaires, orfèvres et tailleurs de pierreries; ou les alcliy- misles et monnoyeurs; ou les baultelissiers", les lissoutiers *, les veloutiers', les borologiers '", miralliers", imprimeurs,

1. Apotlirriipli'. mol, grec qui signi- fie hygipiio ; nicsuro de santé.

2. J{('i''icf/iii'r, (lu laliu remcarc, rappeler, remeUre.

3. Taies, du latin fa/u.?, dés à jouer, osselets.

i. Leonicits. Nicole Léonico, Véni- tien, a cei-il un livre spécial sur ce jeu (1530).

.5. La^carix. Il y a deux Lascaris qu'il ne faut pas confondre : Tun (Constantin), un des savants qui con- tribuèrent il la renaissance des lettres •MI Euro|ie. quitta Constantinople après la chute de cette ville (li5i), enseigna le grec successivement ii Milan, à Rome, à Naples, a laissé une_ gram- maire, le )iremier livre inqirimé en ca- ractères gi'ccs (li7()). l'tinoui-ut à Mes- sine (1493). L'autre (.lean-André),__ en Phrygie, vers 14 55. mourut en 1.535. fut accueilli il Florence par Laurent de Médicis. Appelé en France par Charles VIII, il jouit d'un grand cré- dit auprès de Louis Xllqui le chargea d'une ambassade ;i Venise, et de Fran- çois I" dont il devint le bibliothécaire.

Léon X fut aussi son iirofecleur. Ce savant a été le inaitrc de nos grands hellénistes Budé et lianes. Villemaiii a ])ul)lié Ldscnris on les (îrecx au (piliizicnic siècle (182.5). On s'étonne nu peu de voir Rabelais l'appeler familiè- rement '< son bon niitij. » Jean Lascaris avait qiiatrc-ruifit-dij- ans et mourait l'année même oii parut l'édition de finri/antua sous sa forme définitive (15.35). On serait tenté de se demander s'il s'agit du même pei-sonuage.

6. liccoler {recolera) , repasser en son e.sprit.

7. Haiili'lissiers. Fabricants de tapis <le liaule lisse.

S. Tissoiiticrs, du mot tissu. Tisse- rands.

9. Yriniitirrs. On disait autrefois vcloii.i'. il'où rclnntier, ouvrier qui tabrique le velours.

10. Horohv/ii'fs, horologc, qui indique l'heure (hora), a formé régulièrement horlogier, dont horloger est une con- traction.

11. Miralliers, de l'italien ynirai/Ho. miroir, miroitiers.

GARGANTUA. .'JO

(irgiiiiislos, taincliiriers, et aultres telles suiies trouviiors, et, |);ir tout tloiiiians le vin ', api)renoient et consideruieiit l'iiulus- Irie et invention des mestiers,

Alloient onir les leçons publiques, les actes solennclz, les répétitions, les déclamations, les plaidoiez des genlilz avocatz'^, les concions -^ des presclieurs cvangeliques.

l'assoit par les salles et lieux ordonnés pour l'escrime : et là, contre les maisîres, essayoil de tous basions '% et leur mous- froit par évidence qu'autant, voire"' plus, en sçavoit qu'iceux.

Et, au lieu d'arboriser, visitoient les boutiques des dro- gue urs ", licrbiers '', et apotbvcaircs, et soigneusement consi- deroient les i'ruicls, racines, feuilles, gommes, semences, axunges peregrines*, ensemble aussi comment on les adul- leroit''. Alloit voir les bastcleurs, trejectaires^" et tlieria- cleurs", et consideroit leurs gestes, leurs ruses, leurs sobres- saults et beau parler : singulièrement de ceux de Chaunys en Picardie, car ilz sont de nature grands jaseurs, et beaux bailleurs de balliverues en matière de cingcs verds'^.

Eux, retournés pour souper, mangeoicnt plus sobrement qu'es aullres jours, et viandes plus desiccatives et exténuantes'*, alin que l'intempérie bumide de l'aer, communiquée au corps par

1. C'osl re que nous a]>i)elons don- ner le pourboire.

2. Franeois I"'' clil un juin- aux nieiiibres du Paileniful « qu'il étoll «Iclibci'é (décidé) de venir dans la dite cour, deux ou trois fois la semaine, îLssistcr aux plaidoyers et au conseil.» {Vil! du François I", Garnier. I. XXIV', p. 301.)

.3. Concions (concio). discours, pro- che. Cette sorte d'éclectisme qui per- met au maitre et à relève d'aller en- tendre « les preselieui-s evangelique.=!, » c'esl-ii-dire les ministres de la nouvelle doctrine, est chose assez rare au seizième siècle pour la noter au pas- sage.

l. Basions, se disait autrefois des armes montées sur un fût ou sur une liampe. On peut croire ici que Rabe- lais étend la signiûcation du mot bà- fon k toute arme dont le maniement peut s'apprendre dans une salle.

5. Voire vient du mol latin verns, vrai, vraiment.

0. Brof/uenrs. Droguistes.

7. Herbiers. Herboristes.

S. A.vunf/es percgrines. Onguents, baumes étrangers (en latin aj:unf/ia), iiiiig, graisse, saindoux.

9. Adultérer, falsilier. La fraude était facile et lucrative en |)areille ma- tière, vu l'ignorance du |ieuple, et la nature des matières dont beaui:oup étaient tirées de l'étranger.

10. Trejectaire. C'est un homme qui fait des tours de 2}asse-passe, propre- ment tours d'adresse des joueurs de gobelets (en latin trajicerc, trojectarc, faire passer).

11. l'heriacleurs. Thériar/neurs sem- blerait plus régulier, marchands de thériaque,yiîn<\G{\\s d'orviétan, charla- tans qui débitaient toutes sortes de remèilcs.

12. On a dit longtcmiis « les singes de Cliauny. » expression proverbiale qui faisait allusion à la dextérité et à la malice des habitants de cette ville. Un bailleur de balicernes est un con- teur de sornettes, un faiseur de contes bleus, tel que celui qui raconterait avoir vu des sinf/cs rerts. Du temps de Rabelais, les singes verts étaient mis au rang des merles blancs, des êtres imaginaires.

|:î. rius sèches et mnins nourris- santes, cumine les viandes blanches.

60 RAUELAIS.

iioco.ssuil'c couliiiilé *, fu.sl jiar ce inoyiMi corrigée, et ne leur lïisf. iucoiiiiiiode juir- lie su y eslre excrcilés comme avuient de coiisliiiiie.

Ainsi fui gouverné Gargaiiliui, el coutiuuuil ce procès' de joiu' en jour, profitant comme entendez que jieul faire un jeune homme selon son aage'*, de bon sens, en tel exercice ainsi continué. Lequel, combien (jih' sembiast iiour le comn)cncemenl diflicile, en la continuation tant doux fut, legier et délectable, que iniculx ressembloit un passe temps de roy que l'eslude d'un escolier. Toutesfois, Ponocratcs, pour le séjourner ^ de cesle veliemcnle intention^ des esprits, advisoit une fois le mois quelque jour bien clair et serain; auquel bougeoicnt" au malin de la ville, et alloienl ou à Geutilly, ou à Boloigne, ou à Monirouge, ou au pont Cliaranlon, ou à Vanvcs on à Sainct- C!ou. El passoienl toute la journée à faire la plus grand cliere dont ilz se pou voient adviser : raillans, gaudissans^, beuvans d'aulant^ ; jouans, cbantans, dansans, se voytrans^" en (pielque beau pré, denigeans** des passeraux, prcnans des cailles, pesclians aux greuoilles et escrevisses.

Mais, encores qu'icelle journée fust passée sans livres cl

/ lectures, poinct elle n'esloit passée sans profit. Car, en beau pré,

ilz rccoloient par cœur'- quelques plaisans vers de l'Agriculture

de Virgile '', de Hésiode "■% du Hustique de Polilian '^; des-

cripvoient quelques pkiisaus epigrammes'^ en latin, puis les

1. Confî))ilc , .-iffuiité , propi-ictc d'assimilation.

2. Par ne soi/. Pour n'avoir pas ])i-is de l'exercice connue à l'ordinaire. On se rappelle que ces ])roinenades restreintes avaient lieu " s'il advenoit que l'aer fust jduvicux cl intenipéré. »

3. Procès [processus), procédé, pro- grès.

4. Gargantua, d après le calcul do ses i)roniicres études, n'avait pas uioiiis de cent vingt-trois ans, lorsqu'il se mit sous la discipline de Ponocrates. Mais, sans compter ([ue chez ce géant l'a- dolescence comme )a longévité est proportionnée au.x dimensions mons- trueuses du héros, Rabelais s'inquiète |)en de la vraisemblance dans ce roman satirique, les plus folles imagina- lions se mêlent aux plus sages con- ceptions.

5. Séjourner, reposer, distraire.

6. Intention, contention, fatigue.

7. Bouger, s'éloigner, partir.

^./laudissans, gaudir, se réjouir (du latin i/nudere, fjaudium).

'J. D'autant, c'est-h-dire à propor- tion.

10. Se roytrans. se vautrant.

11. Denifieans. dénichant.

\'i. Itecoloient (v. p. 5S, noie 6), re- passer en son esprit.

13. Gcorf/itjnes, poème didactique en quatre livre.'.

H. Travaux et Jours, poème didac- tique d'Hésiode, poète grec (i.x" siècle avant J.-C).

13. Ange Politien, près de Flo- rence (li5i-149i), fut précepteur des lils de Laurent de Méclicis dont l'un devait être le pape Léon X, a laissé entre autres ouvrages, quatre poèmes : Buco/it/ues latins.

10. Epiyrammes doit èlre entendu ici dans son sens primitif : une petite pièce de vers qui n'est que par acci- dent terminée en pointe satirique. Plaisant ne signifie pas qui provoque le rire, mais qui plaîl, agréable.

GARGANTUA. 01

molloiciit ]i;ir rotulotmx et ballades' en lauyue frauroiso. En lianquetaiit, (lu vi'.i ais;^'i]é - se[uiroient l'eaiie, comme l'enseigne Galon •^ de Rc nisL, et Pline ^, avec nn {^uohelet ilc lierre; iavoienl le vin en plein bassin il'cau, puis le retiroient avec un embnl^; faisoient aller l'eauc d'un verre en aullre, bastissoient plusieurs petits engins aulonialcs, c'est à dire soy mouvans eux-niesmes.

1. Boilenn dit dans son Art poc- tiquc (ch. Il):

I,c rondeau, gaiilni?. a la nalvelé. La liailniU; asservie à ses vieilles maximes. Souvent doit tout son lustre au cai>riee «les [rimes.

Et Molière, dans les Femmes sa- vantes :

La ballade, à mon ?oùt, est une chose fa<lc.

Co n'en 'st plus la mode: elle sent son

[vieux temps.

Ronsard, dès le seiziènip siècle. avait iléjà fait tomber en oubli ces petits l)ocmes. cultivés par Marot et son école, et assez compliqués dans les exi- prences de leur structure, quoi qu'en dise Boilcau de la naïveté du premier de ces petits poèmes. Le gaulois Rabe- lais, ilcpuis sa querelle avec Ramus. le mailre et l'ami de Ronsard, était

on hostilité plus ou moins avouée avec le chef de la Pléiade qui n"a pas peu contribué à faire passer Rabel;iis pour un ivrogne, n'ayant d'autre dieu que son ventre. 11 n'est donc pas étonnant que celui-ci, brouillé avec Ronsard, et porté par le tour de son esprit aux gentilles inventions du gaulois Marot, y veuille exercer son élève par passe- temps.

2. Aisf/m\ mélangé d'eau. En cer- taines provinces on dit encore Xaiijne pour designer la rivière.

3. Catiin, Ile Rc ritslir.a. ch. cxr.

4. Pline 1' .Ancien. Histoire natu- relle, liv. XVI, ch. XXXV.

5. Embiit. entonnoir. Mot employé dans le midi. Les deux mots sont comijosés de la même façon. Instru- ment qui sert à mettre en bouteilles, en tonne.

PANTAGRUEL

(EXTRAITS)

LIVRE II

CHAPITRE V

DKS lAICTS DU NOUI.K PANTAGRlKr- EN SON JKINK AAGK '

Ainsi croissoil- Panla^TuoI de jour on j(nn'. <'t proliloil ;i vcno. il'œi!, dont son [»ere s'tîsjoiiissoit [\i\v alTcction iialiin.'lli'. Kt Iny lit faire, comme, il osloit petit, une arliaiesic pour s'esballre après les oisillons, qu'on appelle de présent la yrand arbaleste de Clianlelhv'.

Puis l'envoya à l'esoolc pour apprendre et passer son jeune aage. De l'aict vint à Poicliers pour estuiiier, et y [)rolita beau- coup : aufjuel lieu voyant que les cscoliers esloient aucunes fois de loisir, et ne sçavoient à quoi passer temps, il en eut com-

1. Les chapitres précédents sontreni- ])lis ]);ir Vitrii/iiii\ \'(iiitir/iiil(' et la iiii- tieitt' lie l'aiita]:;riiel ipii coule la vie ;i sainéie. Hadeljcc. Son père, (jai-tantua, avait alors quatre cent qualrc-vingl- (piatro ans!

Au quatrième chapitre, nous voyons l'enfant, comme un autre Hercule, malgré les chaines dont on avait atta- ché son berceau de peur qu'il se bles- sât, en rompre l'extrémité et se lever « emportant son berceau sur l'escliine ainsi lié, comme une tortue qui monle contre une muraille «(groupe de soldais montant ii l'assaut couverts de leins boucliers). « En ce poinct entra en la salle l'on banquetoit, et hardiment qui espouventa bien l'assistance, mais. |jar autant qu'il avoit les bras liés dedans, il ne pouvoit rien prendre à manger, mais en grande peine s'indi- noit pour prendre de la langue quelque lippée (bouchée). Quoy (ce que) voyant son père entendit bien que l'on l'avoil laissé sans luy bailler à repaistre et commanda qu'il fust deslié desdiclos chaisnes, les médecins de Gargantua disoyent que, si l'on le tenoit ainsi au berceau, scroil toute sa vie subject à la gravelle,.,. et niisl son dict berceau eu

plus de cinq cens mille pièces, d'un coup de poing qu'il frappa au milieu |>ar despit, avec proleslatiou de jiimais n'y retourner. » Ti-lle est la lin du quatrième chapitre l'on pounail voir une pro- testation, qtu>. J.-J. Kousseau dévejop- liera éloquemmcnl au dix-huitième siècle, contre les maillots et ces liens étroits, si contraires à l'hygiène, par lesquels, en l'inimobilisant, on entra- vait le libre développement de la pic- micre enfance.

Les trois chapitres qui suivent sont consacrés à l'éducation de Pantagruel, cl le <lernier chapitre cilé par nous, la lettre du (îargantua à son lils, si tou- chante, si éloquente dans ses recom- mandations, marque bien le progrès du nouveau système. Celle leltre en est la sanction, la démonstration et le cou- ronnement.

2. En santé et en vigueur.

,■?. ChanteVt'. petite ville du Bourbon- nais dont le château fut rasé sons Kr.m- çois ■"'après la trahison du connétable de Bourbon. 11 s'agit sans donte ici d'une de ces arbnfctrx lir paas''' ilonl il a été question au chapitre xxiii du 1" livre.

PANTAGRUEL. 63

passion. Kl un juiir print, d'un grand rocliior qu'on nomme Passelourdin, une gros.se roche, ayant environ de douze toises en carré, el. d'espaisseur quatorze pans\ et la mit sur quatre pilliers au milieu d'un cliamp, l)ion à son aise; afin que iesdicls escoliers quand il/, ne sauroient aullre chose faire, passassent temps à monter sur ladictc pierre, et banqueter à force Jlaccons, jambons et pastés, et cscrire leurs noms dessus avec un cousieau, et, de présent, l'appelle on la Pierre levée-. Et, en mémoire de ce, n'est aujourd'huy passé aucun en la matri- cule de ladicte université de Foictiers, sinon qu'il ait beu en la fontaine caballinc de Croustclles^, passé à Passelourdin*, et monté sur la Pierre levée.

En après, lisant les belles chroniques de ses anccstrcs, trouva que Geoffroy de Lusignan-',dict GeollVoy à la grand dent, grand l)ere du beau cousin de la sœur aisnée de la tante du gendre de l'oncle de la bruz de sa belle mère, estoit enterré à Maillezais*^ : dont print un jour campos ' pour le visiter comme homme de bien. Et, parlant de Poictiers avec aucuns de ses compaignons, passèrent par Legugé *, visitans le noble Ardillon, abbé; par Lusignan, par Sansay, par Celles, par Colonges, par Fonlenay le

1. Pan parait avoir la même signi- fication que k- mot rinpan. mesure de longu»ur qu'on prend du pouce k l'ex- Ircniilé du petit doigt sur la main ouverte le plus possible.

2. Cettepierrese voit])rès de Poitiers, du Coté du Pont-à-Joubert. On voit en France plusieurs autres pierres levées, que l'on a crues longtemps des vestiges de l'ancien culte druidique, avec un trou mystérieux dans lequel on passe ''ncore par superstition. A Trie, prés de Gisors, il y en a une semblable.

3. CroiisteUes. Bourg ;i une petite lieue de Poitiers. On l'aitdérivfrle nom de cette localité du mot latin crii.stii/a, croulelctte. petit gâteau qu'on y fabri- quait. Ce sont sansdoute ces pâtisseries et la fontaine ca6a////(/? qui y attiraient les étudiants de Poitiere. On faisait l>eut-ètre subir quelque épreuve, quel- que brimade, aux nouveaux venus pour les déniaiser. L'épithète caballiiie est une allusion au cheval mylliologique Pcjîase, qui, d'un coup de pied, fit jaillir l' Hippocràne l(onta.\ne du cheval) con- .«acrée à Apollon et aux Muses, et qui inspirait les poètes.

■i. Passelourd in (vu plus haut), plai- santerie qui semble confirmer le genre

d'épreuves imposé aux écoliers, on y faisait pa-ster les lourdauds.

5. Liisir/nan. Chef-lien de canton de l'arrondissement de Poitiers. Rabelais semble, dans une généalogie fantas- tique, laltacher la généalogie de ses héros à celle du roi de Jérusalem, Gui de Lusignan.

6. Maillesais. à quatre lieues de Fontenay-le-Coui(e. siège de révéehc plus tard transporté ii La Rochelle, occupé par le patron de Rabelais. Geoft'roi d'Estissac. Cette jilace. forti- fiée par le célèbre huguenot Agrippa d'Aubigné, resta entre ses mains jus- qu'en 1620, époque de sa fuite à Genève.

7. Print cainpos (campus, champ). Expression encore usitée pour dire se donner congé.

S. Lerjuf/p. Prieuré du Bas-Poitou dont Rabelais avait connu deux prieurs successifs. Geoffroi d'Estissac et An- toine Ardillon, abbé de Fontenay-le- Comte. L'auteur profite de ce voyage dans des localités trop bien connues de lui par les persécutions qu'il y a en- durées, pour nommer avec honneur ses protecteurs et ses amis.

6i' RABELAIS,

Coiiilo', saluaiis lo doclc Tiraquoaa - : cl de arrivcrcnl à Maillezais, il visila le S('[iiilclire iliulicl GoollVoy à la graml dent : dont il eut quelque peu de frayeur, voyant sa porlraicture, car il y est en imago connue d'un lioninie furieux, tirant à deniy son grand malclius ^ de la gaine. Et demandoit la cause de ce. Les chanoines dudict lieu luy dirent que n'estoit aultre cause si- non que jyictoribus atque poelis *, etc. : c'est à dire que les peintres et poètes ont liberté de peindre à leur plaisir ce qu'ilz \eulent. Mais il ne se contenta pas de leur respouse, et dist : « Il n'est point ainsi peinct sans cause ^. Et nie iloubte (|u'à sa mort on luy a faict quelque tort, dont il demande vengeance à SCS parens. Je m'en enquesleruy idus au plein, et en feray ce que de raison. »

l^iis retourna non pas à Poictiers, mais voulut visiter les aul- 1res universités de France : dont, passant à la Rochelle, se mit sur mer et vint à Bordeaul.v, auquel lieu ne trouva grand exer- cice, sinon des gaharriers^ jouans au luettes '^ sur la grave*. De la vint à Thoulouse, il apprint fort bien à danser, cl à jouer de l'espée à deux mains, con)me est l'usancc ^ des csco- liers de ladicte université ; mais il n'y demeura gueres, quand il vit qu'ilz faisoient brusler leur regens tous vifz comme harans sorelz *o, disant : « Ja Dieu ne plaise que ainsi je meure, car je suis de ma nature assez altéré sans mecIiaulVer ilavaiitaige. »

Puis vint à Montpellier, il trouva fort bons vins de Mirc-

1. Tons CCS iK'tils pays sont situés dans le Bas-Poitou.

2. Rabelais avait de partie" ni ièros obligations au « doi-tc Tiraqnean, » savant jurisconsulte, qui l'avait lire de la prison les cordeliers de Fontc- nay-le-Comle, ses confrères, l'avaient enfermé (Voy. la notice sur Rabelais.

3. Malchns , sorte do glaive, de grand coutelas.

■i. Le sens dos dcu.'î vers d'Horace est qne : i)einlres et i)oètes ont loiijoiirs joui d'une égale libcrlc pour tout oser. {lipitre aux l'i.son.i, v. !).)

5. Geoirrui, surnommé « la (/rand dent, avait fait brûler en 1232 l'abbaye de Maillczais et avait été contraint de la rebâtir à ses frais. 11 eut sans doute quelque peine à .se consoler de celte libéralité obligatoire ; ce mécontente- ment, ce grand malchus dégainé et celte dent couvrant la mâchoire infé- rieure devaient en ell'et donner ;i la « i)ortraicture » un air assez rébarbatif.

6. (jaburricfs. Mariniers conduc-

teurs de gabares. La gab.ire était une embarcation à voiles et à rames qui servait à charger et à décharger les bâtiments.

7. Jeu de la fossette.

S. Grnre. Ne semble pas devoir s'entendre seulement du bord de l'eau, de la grève, car on a donne dans la Gironde le nom de f/racrx à un terrain formé de graviers, de sablon, de sable et d'argile qui couvre les plateaux et les collines. C'est ce terrain qui est parliculièrement favorable à la culture de la vigne.

9. Usance, usage ; le mot a vieilli.

10. Hnrants xorctz, /lareni/s saiir^, séchés il la fumée. Ce passage fait allu- sion à Jean Caturce. de Limoux. empri- sonné et brûlé à Toulouse (1532) pour cause de religion. Son seul crime était, paiail-il, d'avoir, il un rep.is des Rois, remplacé le cri « le roi boit » jmr cet autre : « Jésus-Christ rùf/ne ilans jio.s cwiirx, »

PANTAGRUEL. 6o

vaiilx ' et joyeuse coni[iagnic ; et se cuiila - mcllre à estudicr eu nieJecine, mais il considéra que l'eslat esloit fasciieux par Iropet melaneliolique, et que les médecins senloient lesclyslcres comme vieux diables ^.Pourtant vouloil csludicr en loix; mais, voyant que u'cstoyent que trois teigneux et uu pelé * de lé- gistes, se partit dudict lieu. Et en cliemin (it le pont du Guard', et l'ampliitliealro de Nismcs®, en moins de trois heures, qui toulesfois semble reuvre plus divin que humain ; et vint en Avi- gnon, oîi il ne fut trois jours qu'il ne devint amoureux.

Ce que voyant son pédagogue, nommé Ejiistemon ', l'en lira, et le mena à Valence au iJaulphiné; mais il vit qu'il n'y avoit grand exercice, et que les marroulles * de la ville battoient les escoliers : dont eut despit, et un beau dimanche que tout le monde dausoit publiquement, un escolier se voulut mettre en danse, ce que ne permirent Icsdicis marroufles. Quoy voyant Pantagruel leur bailla à tous la chasse jusques au bord du Rosne^, et les vouloit faire tous noyer; mais ilz se muss.ereut '" contre terre comme taupes, bien demie lieue soubs le Ilosne.". Le pertuys ^- encores y apparoist. Après il s'en partit, et à trois pas et un sault '* vint à Angicrs, il se (rouvoit fort bien, et y eust demouré quelque espace, u'eust été que la peste les en chassa.

Ainsi vint à Bourges, esludia bien long temps, et prolita beaucoup en la faculté des loix. Et disoit aucunesfois que les

1. Mirecaidx, pclilc ville du Bas Languedoc, à 13 kil. de Montpellier.

2. Sijcuhla mettre. Pensa se meUre.

3. Ce passage rappelle quelque bonne scène du Malwl/; imaginariv. de Mo- lière, où l'apothicaire Fleurant veut absolument, en dépit de Béralde, placer sa marchandise.

■4. Comme nous disons encore : Trois tondus et un pelé.

5. Pont sur le Gard, ancien aqueduc construit par Agrippa, gendre d'Au- guste. C'est un des monuments 1ps)>1us liardis de l'architecture romaine.

G. Les Arènes de Nimes, monument de forme elliptique, qui pouvait con- tenir 20000 spectateurs : on y donnait des coiuba'.s de gladiateurs et d'ani- maux. Nimes rcnfernio encore, entre autres monuments datant des Romains, la Maison carrée et la Tour Magne. Ni- mes, Arles.Orange possèdent les antiqui- tés romaines les idus belles et les mieux conservées. 11 ne faut p.às trop s'étonner de voir Pantagruel « faire en moins df; trois licurca » ces monuments d'un

travail |jrodigieux. entreprise digne d'un tel géant et d'un grand prince à qui rien ne coûte. Toutefois, n'était l'au- torité de toutes les éditions, on serait tenté de lire « vit >> au lieu de " lit » puisqu'il s'agit d'un simple voyage d'agrénii^nt et d'instruction.

7. Epistenifj», mol grec qui signiOe habile, instruit.

8. Marroufles, terme de mépris. Ma- rauds.

'.(. liosne. Rhône.

10. Se mtinscr. Se cacher. Jouer à mnssc-pot, jeu qui consiste à cacher un pot. c'est le jeu de cache-tampon.

11. C'est un trou qui. commençant dans l'abbaye de Saint-Pierre, traverse assez loin .sous le Hhone.

12. l'ertii)/.s. Pertuis, trou, ouverture. Eu géngrapiiie. détroit resserré entre la terre et une ilc ou entre deux lies.

13. C'est-à-dire qu'en trois ])as, il parcourut la distante du Rhonc à la Loire et qu'en un saut il passa celte I ivière.

0(1 liAUELAlS.

livres des loix luy semltloiont une belle robe d'or, Iriomplianle cl précieuse à merveilles, qui fusl brodée ' de liente : « Car, di- soit-il, au monde n'y a livres tant beaux, lant aornés^, tant cle- gans, comme sont les textes des Pandecles ; mais la brodure d'iceux, c'est assavoir la glose de Accursc ■', est tant salle, lant infâme et punaise ^, que ce n'est qu'ordure et villenie. »

Partant de Bourges, vint à Orléans, et trouva force rustres d'escoliers qui luy firent grand chère à sa venue; et en peu de temps apprinf avec eux à jouer à la paulme, si bien qu'il eu es- toit maislre. Car les esludians dudiot lieu en font bel exercice, et le menoient aucunesfois es isics pour s'esbatre au jeu du ponssavant •'. Kl, au regard de serom[tre fort la teste à estudier, il ne le faisoit mie ®, de peur que la veue ne luy diminuas!. Mesmement que un quidam des regens disoit souvent eu ses lectures qu'il n'y a chose tant contraire à la veue comme est la maladie des yeulx ''. Fîlt quel(|ue jour que l'on passa licenlié en loix quelqu'un des escoliers de sa cognoissance, qui de scienc n'en avoit gueres plus que sa portée, mais en recompense seavoit fort bien danser cl jouer à la paulme, il lit le blason et devise des licentiésen ladicte université, disant :

l'n esteiif *< en la braguette ",

Y.n la main une raquette.

Une loy en la cornette '", l'ne bas>e danse *• au talon. Vous voyla passé coquillon '*.

1. Brodée. Honlôe, d'après rétynin- logie, bord.

'i. Aorné (adornattis). Orné.

•i. Accursc. Célèbre jnriseonsiillo rlii treizième siècle. S"il fui m.iuv.-iis frr;uiiin;iiricn, ce que ne lui on! pas panloiiné les Icllrcs du seizième siècle, son éiudilion .iiirait lui faire Irouver ^'ràcc à leurs yeux. L'illustre Cujas rend jiislii-i- il sa (ilose. ouvrage de neuf années.

■\. l'inmhc. de l'adj. piinais. propre- ment ipii sent mauvais par le nez.

."). J'oussarn)if . Probablement, comme semble l'indiquer rétymologie. nn jeu de boules. Un commentateur fait remarquer cpie pou se prononçait pi'it et r.ippcUe le jeu de mots (peu siicduij que nous avons signalé au 1°'' liv.. cil. xxir.

(). Mil'. Particule qui renforce la néjralion ; toudiée en désuétude. Ue son .ns:n'able et commode )iourlarime. i-lle clait fort usitée chez les trouvères et clicz les poètes de l'école de .M.irot.

7. Ces vérités naïves sont fréquentes chez Rabelais, nous en avons signalé une semblable, p. !.">, note liï.

S. Eateuf. Balle de paume.

'.). /Iraf/iu'Ife. brayelle. diminutif ih' hrnie, cuiolte, c'est la fente du vêle- ment qui i)ouvail servir de poche à cacher mi-nus objets.

10. Cornçltc. Ordinairement coifTiire de femme. t;'est aussi la cornette du chaiieron l'on ))ouvait loger ;iii besoin un texte de loi. « Or, vint i-f vaillant, garni en sa cornette de sou petit rasoir. » (Louis .\I, -Yoi/fc//c.«. L.XIV.) La conii'tte était aussi uni' large bande d'élolTe de soie que le docteur en ilroit portait autour ilu cou. descendant jusqu'à terre, l'on pouvait glisser un texte de loi. En ce sens il y aurait continuité d'idée et d"imaj:c avec le dernier vers : <> Vous voyla jiassé coquillon. »

11. Ila.iw dauno. Ce sont les danses ordinaires et communes, par opposi- tion aux ilanses />(Jr /laul, celles des

l'AXTAGRUEL.

G7

CHAPITRE YI

COMMENT PANTAGRrEL RENCONTRA UN LIMOL'PIN ' QUI CONTREFAISOIT LE LANGAIGE FRANÇOIS

Quelque jour, je ne scay quand, Pantagruel se pourmenoit après souper avec ses compaignons, par la porlc dont l'on va à Paris-. rencontra un escolier^ tout joliet qui venoit par iceluy

lialatlins qui font dos oahriolcs et dos ^T.inibados.

l2|i/)0. Pûs.i(-Cfi//iiil/on. Passé dooteiir. I.L' ciiciillio est 11- Itniinet do dooteiir, le chaiieion doctoral, explioation plus jirobahle (|uc celle qui ferait <le cn- «/iiilloii un dimin. de Coquille, célèbre do'leur en droit.

1. Rabelais s'est égayé auv dépens de la plupart des universités du royaume; on a vu que Pantagruel, en quête de science, y n trouvé tout, excepté rétude et la science. Les bons écoliers, farcis de pédantisnie, hérissés «le grec et de latin, tels que l'écolier limousin, sont peut-être encore plus insupportables que les écoliers dont Rabelais nous a décrit les ébats.

2. Par cette iiortc d'Orléans qui re- garde le chemin de Paris, car c'est à < trléans, en venant de Bourges, que Pantagruel rencontre l'écolier limou- sin.

3. Quel est cet écolier"? L'érudition et la curiosité des commentateurs, i(ui, depuis lieux siècles et demi, ont essayé de donner la c/é de tous les noms du roman, n'ont i)as manqué de s'exercer sur cette énigme. J'y vois nouiuier : Ronsard, malheureusement encore sur les bancs du collège; Mar- lial Rdgei', i>ar cette seule bonne rai- son tpi'il est Limousin : Ervé Fayard, sous |)rétcxte que son style sent celui de l'écolier de Rabelais. Etienne Pas- quier jirétend qu'il s'agit d'une demoi- selle picarde, nommée Helixaine ou Liznni; de Crenne. Elle a publié une traduction des quatre premiers livres lie VEnékle et les Ani/oi/x.srx rloulau- reuxes qui précèdent l'amour. Par une infinité de mots barba rement écorchés du latin, elle crut s'attirer l'adniiratiim du public, et quelque pension du roi; mais elle essuya seulement les raille- ries de Rabelais. En dépit de l'autorité

qui s'attache à un contemporain, les dates se prêtent mal à cette hypothèse, les livres en question n'ayant paru qu'après le Pantnf/riiel. Il parait que l'identité serait presque complète entre le langage de l'écolier limousin et cer- tains jiassagos d'une Epitre aux lec- teurs lin rhaiiip fleiirii. de lieoffroti Tory, éi-rivain et libraire, à Bourges en i-^S.-}. Mais n'y cito-l-il pas simple- ment Rabelais sans le nommer'? Nous n'avons pas à prendre parti. Disons seulement que l'argument tiré del'iden-i tilé du langage pédanlesque et ridicule \ ne peut que faire hésiter entre une ' foule de noms, en un siècle tant doj gens i( escorchent le latin et i)inda-j risent ■> Ji la suite du chef de la Pléiade. '• Ronsard, .ajoutons que Ronsard, sur la foi de Boileau. traité de barbare, a justement été réhabilité par notre siè- cle. En reconnaissant que le goût et la mesure lui ont manqué, on est forcé de lui accorder aujourd'hui la grâce, la force, l'enthousiasme sincère. D'après le curieux témoignage d'un contempo- rain. Ronsard semblerait avoir protesté d'avance contre l'arrêt de Boileau. Le bonhomme Ronsard disait souvent ;i d".\ubigné tout jeune encore : " Mes enfants. defTendez vostre mère de ceux qui veulent faire servante une damoi- selle rie bonne maison. Il y a des vo- cables qui sont francois naturels, (pii sentent le vieux, mais le libre francois, .le vous recommande par testament que vous ne laissiez point perdre ces vieux termes, que vous les employiez et défeniliez hardiment contre des ma- rauds liai ne tiennent pas elei/ant ce qui n'est point escorché du latin et de l'italien, et qni aiment mieux dira e.ollander, contemno.r, blasonner, que louer, niespriser. blaxtner. Tout cela crsl pour l'excholier du. Limouxin. » (Agrippa D'.\uniGNÉ, Préface des Tra- ijiques.)

6S RABELAIS.

chemin : cl, après qu'ilz se furent salues, luy domamla : .Mua amy, dond' viens tu à ceste heure? » L'escolier luy resi)on(lit : « De l'ahiip, inclyle, et oeh'brc académie que l'on vocitc Lutece -. Qu'est ce à dire? dist l'antagrud à un de ses yens. C'est, respondit il, de Paris. Tu viens donc de Paris, dist il. Et à quoy passez vous le temps, vous aullres messieurs esludians audict Paris? » Respondit l'escolier : « Nous Iransfretons la Sequane au dilucule et crépuscule ; nous déambulons par les compites et quadrivies de l'urbe; nous despumons la verbociua- lion latiale, et, comme verisimiles amorabonds, captons la benevolencc de l'omnijuj^e, omniforme, et omnigenc sexe leminin ; puis cauponizons es labernes méritoires de la Pomme de pin, du Caslel, de la INlagdaleine, et de la Mulle, belles spatules vervccines, perloraminces de petrosil. Et si, par forle fortune, y a rarilé ou pénurie d(î pecunc en nos marsupies, et soient exhausles de métal lerruginé, pour l'escot nous dimillons nos codices et vestes opiiignerées, preslolans les tabelbures à venir des jtenates et lares palrioli(iues ^ » A quoy Pantagruel dist : « Quel diable de langaige est cecy? l'ar Dieu, tu es (piel- que hereticquc. Segnor no, dist l'escolier, car libeutissimement des ce qu'il illucescc quelque minutule lesche de jour, je demigre en quelqu'un de ces tant bien architectes monsticrs : et là. me irrorant de belle eau lustrale, grignolte d'un transon de (juelque missique precalion de nos sacrilicules. Et, submirmillant mes precules horaires, élue et absterge mou anime de ses in(|ui- namens nocturnes. Je révère les olyuqiiooles. Je vencre lalria- lement lesupernel astripolent. Je dilige elredanie mes pro.vimes. Je serve les jirescripts deeal(»giques ; et, selon la faeultalule de mes vires, n'eiidiscede le laie unguicule. Bien est veriforme que, à cause que .Mammone ne supergurgite goutte en mes locules, je suis quelque peu rare et lent à supereroger les elccmosyucs à ces egeues querilans leur stipe hosliatement \ Et. dist Panta-

1. Dnnil {lU' lin II'), d'où.

2. Uc lii hienfiiisnntp, faiiionse el cé- li'bro académiû que l'on appelle Lu- Um;c.

:}. Nous traversons la Seine an i) tint cl il la lomhéc du jour, nous nous IH'oincnons par les rues el les carre- Inurs de la ville ; nous écuiiions le langage latin, et. en vrais amoureux, captons la bienveillance du sexe fémi- nin, qui juge tout, de toute forme cl de toute espèce. Puis allons boire aux tavernes renommées de la Pomme de

pin. du Caslel. de la .Madeleine et île la Mule; [mancçcr| belles épaules de mouton, piquées (le persil, el si. i>ar frrnnd hasard, il y a rareté ou pénurie d'argent en nos bourses, et qu'elles soient épuisées de niélal monnaye, pour l'é'ol. nous abandonnons nos livres cl vêtements en gage, en atten- dant la venue des messagers de nos pénales et lares |)alernels.

i. Seigneur, non, car très volon- tiers, dès qu'il luit quelque petite tranche (rayon) du jour, je me Irans-

PANTAGRUEL.

69

gruel, qu'ost ce que veult dire ce fol? Je croy qu'il dous furgc icy quelque langaige diabolicque, et qu'il nous charme comme eucliauteur. » A quoy dist UQ de ses geus : « Seigneur, sans nulle double, ce gallant veult contrefaire la langue des Parisiens-, mais il ne fait que escorclier lelalin, et cuide ainsi piudariser ^, et luy semble bien qu'il est quelque grand orateur ou françois, parce qu'il dédaigne l'usauce commune de parler.» A quoy dist Panta- gruel : « Est il vray? » L'escolier respoudit : « Segiior missayre, mon génie n'est poinct apte nale à ce que dit ce llagitiosc nebulon, pour escorter la cuticule de nostre veruacule gallique; mais vicoversement je gnave opère, et par vêles et rames je me enite de le locupleter de la redondance latinicomc-. Par Dieu, dist Pantagruel, je vous apprendray à parler. .Mais devant^, responds moy : dond * es tu ? » A quoy dist l'escolier : « L'origine primeve de mes aves et ataves fut indigène des régions Lemo- viques, oii requicsce le corpore de l'agiotate sainct Martiale J'entends bien, dist Pantagruel; tu es Limousin, p.our tout potaige*^: et tu veulx icy contrefaire le Parisien. Or viens cza, que jo te donne un tour de pigne. » Lors le print à la gorge, luy (lisant : « ïu escorclies le latin; par sainct Jean, je le feray escorclier le renard', car je t'escorclieray tout vif. » Lors com- niença le pauvre Limousin à dire : « Vée dicou ! gentilastre, lio sainct .Marsault, adiouda my; liau, liau, laissas à quo, au nom de Dious, et ne me touquas grou*. » A quoy dist Pantagruel : « A ceste heure parles tu naturellement. » Et ainsi le laissa, car le

porte en quelqu'un de ces monastères si bien bâtis, et là. m'arrosant fie belle eau lustrale 'bénite), je grignotte (mar- motte) un morceau de quelque prière de la messe de nos curés. Et. murmu- rant mes petites prières d'heures, je lave et puriûe mou àme de ses souil- lures nocturnes. Je révère les habitants de l'Olympe (les anges). Je vénère, avec un culte particulier. TEternel qui régit Ips astres. J'aime et chéris mon pro- ciiain. J'observe les prescriptions du Décalogue, et, selon la puissance de mes forces, je ne m'en écarte pas la largeur d'un ongle. Il est bien vrai que. parce que Mammone (dieu de la richesse ) ne déborde pas dans mes poches, je donne assez rarement et maigrement l'aumùne à ces indigents mendiant la charité de porte en porte.

1. Et pense ainsi imiter Pindare.

2. Seigneur. Messire, mon génie n'est point apte, à ce que dit ce criminel vaurien, pour ccorchor la pel-

licule de notre français vulgaire: mais, bien au contraire. 'je mets tous mes soins, et. par voiles et rames, je m'ef- force de l'enrichir de l'abondance élé- gante du latin.

3. Auparavant.

-i. Dond es ta. Voy. p. 6?. note 1 (iinde), d'où es-tu ?

5. L'origine primitive de mes aïeux et quadrisaîeux vient des contrées li- mousines, où repose le corps du très saint Martial. Ce saint passe pour avoir été l'apôtre du Limosin.

6. Pour tout potage, sans autre mé- rite.

7. Rendre gorge, vomir, en lui ser- rant le cou.

S. « Je vous dis. genlillàtre, oh ! Saint Marsault (nom vulgaire de Martial), secourez moi, ho ! ho ! laissez moi au nom de Dieu et ne me louchez pas. » Ces mots sont une sorte de patois li- mousin.

?0

RABELAIS.

[tauvro Limousin salissoil toutes ses ciiaussos, qui csloieiiiraicli's il queue de merluz i, et non à plein fond : dont dist Pantagruel : « Saincl Alipentin -, corne niy de bas', quelle civette! Au diable soit le niasclierabe * tant il puf^! » Et le laissa. Mais ce luy lut un tel reniord toute sa vie, et tant fut altéré qu'il disoit souvent que Pantagruel le tenoit à la gorge. Kt, après quelques années, mourut de la mort Holand**, ce faisant la vengeance divine, et nous demonstrant' ce quedistle philosopha, et Aule Gelle, qu'il nous convient parler selon le langaige usité, el, comme disoit Octavian Auguste, qu'il faull éviter les molz ospaves*, en pareille diligence que les patrons de navires evilenf les rochiers de la mer.

CllAPlTUK YIl

COMMK.NT J'ANTAGKLEL VINT A PARIS, ET DKS UEAIX I.U IIKS DE LA LIBRAU^IE DE SAINCT VICTOR ^

Après que Pantagruel eut fort liien estudié à Orléans, il se délibéra de visiter la grande université de Paris; mais, devant que partir, fut adverly que une grosse et énorme cloche estoit à

1. Morue sèche.

2. Inutile de dire que ce saint ne û- gure pas sur le calendrier. Le Ducliat tîroit ce nom forgé d'un mot grec mo- derne signitiant emplâtre de graisse.

'^. Sonne-moi de la trompette d'en bas.

•i. Miïohe-r.ive, mangeur de raves. La principale nourriture des Limou- sins consiste en châtaignes et en grosses raves.

."). Du verbe piiii; même sens et ély- jTiologie que pitfr {piiteru).

(î. Roland , le prétendu neveu de Charlemasno, serait mort de soif à la fameuse journée de Honcevau.x. C'est ce que l'on peut inférer d'un vers de la ClianaoH di- Roland (III, v. 787), de le proverbe.

7. Ce que fit la vengeance divine, ])0ur nous démontrer, etc. Au liv. I", eh. .\, de ses Nuits attiqiics, Aulu Gelle fait rappeler, par le philosophe Favo- rinus, l'antipathie que César éprouvait pour les mots étrangers el inusités.

8. F.paci's. signifie ordinairement

débris de navires rejetés à la cote jiar le flot. Ici. ce sont des mots insolites, barbares, par analogie avec ces ani- maux épouvantés (t'JTJaiv'/îic^/.v), ;i qui la terreur fait quitter leurs forèls ou quartiers ordinaires, et qui, de domes- tiques, redeviennent sauvages.

9. Rabelais, pour ridiculiser la biblio- thèque de Saint-Victor, en donne un catalogue burlesque, en partie réel, en partie imaginaire. C'est une pi(|uaulo raillerie de l'érudition des savants el surtout des moines de son temps. .\u temps de Rabelais, il n'y avait, dit un contemporain, " rien qui vaille ■> dans cette bibliothèque. Le sel de ce cata- logue, faute d'une clé exacte el com- plète, éehappe souvent au lecteur. Nous avons fréquemmenlreproduit l'an- notation de Le Duchal, pour l'expli- cation des principaux titres, en laissant de côté les hypothèses d'une érudition qui ne serait pas ici à sa place. La bibliothèque de Saiut-V'ictor doit .son origine à l'abbaye de Saint-Victor, que le roi Louis le Gros fonda et lit bàlir vers l'an 1130.

PANTAillUKI.. 71

Saiiicl Aiguaii du ilicl Orloans, ou lorrc, passés deux cens ijualorze aus^ : car elle estoit si grosse que, par engin aucun, ne la pouvoit ou mettre seulement hors terre, combien que l'on y eust appliqué tous les moyens que mettent- Vilruvius*, de Architcctura, Alberlus*, de Hea.-dificaloria, Euclides^, Tlieou", Archimedes', et Hero*, de Ingenlis. Car tout n'y servoit de rien. Dont, voluutitîrs encline à l'humble requeste des citoyens et habilans de ladicte ville, délibéra de la porter au clochier à ce destiné. De faict, vint au lieu oit elle estoit, et la leva de terre avec le petit doigt, aussi facilement que feriez une sonnette d'esparvicr^. Et, devant que la porter au clochier, Pantagruel en voulut donner une aubade par la ville, et la faire sonner par toutes les rues, en la portant en sa main : dont tout le monde se resjouist fort; mais il en advint un incouvenieuL bien grand, car, la portant ainsi, et la faisant sonner [lar les rues, tout le boa vin d'Orléans poulsa '", et se gasta. De quoy le monde ne s'advisa que la uuyt ensuivant : car un chascuu se sentit tant altéré d'avoir beu de ces vins poulsés, i|u'ilz ne faisoient que cracher aussi blanc connne cottou de Mallhe '*, en disant : « Nous avons du Pantagruel, et avons les gorges salées^-, w

t'-c faict, vint à Paris avec ses gens. El, à son entrée, tout le monde sortit hors pour le voir, comme vous s»;avez bien que le peuple de Paris maillotinier ' ' est sot jiar nature, par bequarre,

1. Celle cloche du clocher lic Suiul- Aignan était tombée depuis deux cent quatorze ans, sans qu'aucune machine fut assez puissante pour la soulever seulement du sol.

2. Mettent en avant, enseignent.

3. Vitruve, célèbre architecte du pre- mier siècle avant Jésus-Christ, auteur dudit traité en dix livres.

•i. Alljerli, architecte florentin du quinzième siècle, surnommé le Yitrucc moderne.

5. On sait que le traité d'Euclide (quatrième siècle av. J.-C.) sert encore de fondement aujourd'hui ii l'enseigne- ment de la géométrie.

G. ïhéon (quatrième siècle) est l'au- teur d'un Commentaire sur Euclide.

7. Archimède, tué à Syracuse, sa pa- trie (212 ans av. J.-C). en défendant cette ville assiégée par Marcellus. On sait que, par ses inventions, il retarda la prise de Syracuse. Arehimè<le est. avec Euclide, le plus grand géomètre de l'antiquité.

S. Héron (deuxième siècle av. J.-C),

inalhémalicien l'I mécanicien, inven- teur d'une fontaine qui porte son nom.

9. Petite sonnette qu'on attache au cou des éperviers et autres oiseaux dressés pour la chasse.

10. Pouhu, fermenta. Sans prendre au pied de la lettre l'exagération de celte plaisanterie, on sait l'influence que l'orage, le mouvement et autres accidents peuvent exercer sur certains vins.

11. Expression proverbiale tirée du Grand Testament do Villon. Malte exporte encore de nos jours une grande quantité de coton.

\.2. Rabelais donne plaisamment l'é- tymologie du mot Pantaoruel. qui si- gnifiait altéré, et son père devina, le jour même de sa naissance, qu'il serait '< dominateur des altérés. »

13. Maillotinier. Diminutif de Mail- lotin. nom donné aux auteurs d'une révolte qui eut lieu en 1.3S2, parce qu'ils étaient armés de maillets. On a souvent raillé la badauderie des Pari- siens.

72 RABELAIS.

et par bonioP, el le regardoient en grand cshaliissemenf, et non sans grande peur qu'il n'cmporlast le Palais^ ailleurs, en quelque pays ù rcmolis'^, comme son perc avoit emporté les campanes^ de Nostrc Dame, pour attacher au cul de sa jument. Et, après quelque espace de ton)ps qu'il y eut demouré, et fort bien esludié en tous les se{)t arts libéraux'^, il disoit que c'esloit une bonne ville pour vivre, mais mm pour mourir, car les guenaulx" Sainct Innocent se cliaulVoient des ossemens des morts. Et trouva la librairie de Sainct Victor fort magnifi(|ue, inesmcment d'aucuns livres qu'il y trouva, desquelz s'ensuit le répertoire, ai primo :

Bifjua sah(/is''.

BrafjHcJajuris^.

Pantofla dccrclnrum ^.

Maln(/j-anfitiiiii ri/iuriitti <*•.

Le l'elotoii de lliculof,ne".

Le VislempenanI des presflienr?, roniposé par Tur^'ltipin^-.

Les Ilanebanes des evesques'-'.

Marmolretus, de babouinis et cinyis, cum commento Dorbdlis^'*.

1. AcciiJi'itts (le miisiqiip, ))ar np- posilion aux noies iiatiirellos. CclUi expression revient (loin' à dire sol, de toutes façons, en tons sens, naturelle- ment el arlifieiellcnient.

2. Le Parlement.

3. Au loin.

■4. Les cloches.

5. Nous avons dit plus haut que c'étaient grammaire, rhétorique, philo- sophie, arithmétique, géomélrie, astro- nomie, musique.

G. Le cimetière des Innocents ou de Saint-Innocent, un des plus anciens de Paris, situé ))riinitivement hors de la ville, comme tous les autres cime- tières d'alors, était le rendez-vous des gw^mulx (gueux, mendiants). La pro- digieuse quantité d'ossements accumu- lés dans ces charniers explique que les plus anciens aient pu servir à chauffer les gueux du quartier.

7. Uif/iia pour liifja. Le Chariot dit salut, recueil de sermons d'un curde- lior allemand, imprimé à Uaguenau vers li97.

8. La Brafiufttte dit droit, plaisan- terie assez obscure qui rappelle cet autre liassage Rabelais dit(liv. 1", ch. ix): qu'il c<'rtain égard « sa liraguette est le t/ri'fff des arrests. »

9. La l'antoii/li; des décrets ou det décrétâtes. Allusion aux décrétalcs et a. la cérémonie de baiser la mule ou pantonfle du pape.

10. La Pomme de r/renade des vices (15I0|. L'auteur, un docteur allemaml du nom lie Gayler, a publié un grand nombre d'ouvrages de piété, remplis de trivialités et de facélies, et surtout des sermunsoùil censure sans ménage- nK'nls les vices du clergé.

11. Corps complet, somme Ho théolo- gie ramassée couime en un peloton.

12. Les commentateurs ne sont d'ac- cord ni sur le sens ni sur l'étymologie de ce mot burlesque, vi^t.'mpenard. Titreliipin signifierait Jacobin, ou toute espèce de railleur. Il s'.igit encore d'un recueil de sermons à l'usage des prex- c/ieiirs.

13. La hanebane est une herbe véné- neuse apportant l'aliénation, ou au moins l'ivresse, h ceux qui en mangent. (]e litre peut donc être une allusion à l'effet dt"s exhortations pastorales des évèques du temps dans leurs diocèses.

li. Marmotret, sur les babouins et sur les sini/es, avec le commentaire de d'Orbelles. c'est-à-dire sur les enfants et sur les moines. Il y aurait eu deux cordeliers de ce nom ; l'un, pui-ement grammairien ; l'autre, philosophe et ihéologien: ce dernier, commentateur de Pierre Lombard, à Angers, vivait au quinzième siècle. Kabelais affecte de ]irendre le titre du traité, qui est une exposition sur les livres de la Bible, pour le nom de l'auteur auquel il allribue. par allusion à marmot

PANTAORUEL.

73

Di^creturri l'airersUatis Parisiensis super gnrfjiasHatem mulicrcuki-

ruiii ad placiium^. Le Moustardier de pénitence 2. Les Houseaul.x, alias les Bottes de patience '. For)iucariu)n artiuni'*. De hrodiorum Usu, et Honestate chnpinanrli. per Silvestrem Prk-

ratem, Jacopinum ^. Le neliné en courts. Le Cabat de? notaires'. Le Pacqiiet de mariage. Lf Creziuu de contemplât ion s. Les Fariboles de droit». LWjîuillon de vini<*. L"Esperon de fromaigen. Decrntatorium scholarium i-. Les I^anfares de Rome, iîricot. de Di/f'erentiis soiipparum '". Le Culot de discipline''. La Savate dhnmilité's. Le Tripier de bon pensementi". Le Chaudron de magnanimité''.

(sorte (le singe à lonprue queue), un prétendu traité de Baboinis et cingis.

1. Décret de l'université de Paris per- mettant aux jeunes femmes de se dé- colleter à leur gré ; on appelait gor- gias, une fraise ou tour de gorge.

2. Il y a sans doute un .jeu de mots sur le péîheur qui a tort de mnult (beaucoup) tarder à faire péni- tence.

3. Guêtres, brodequins. Allusion à certaine torture qui consistait à brûler les jambes du patient ;i l'aide de bottes ou brodequins cliauffés et soufrés.

4. Ouvrage du Jacobin allemand Jean Nyder. mort en 1438. Rabelais, sur le titre de son traité moral Fornii- (a 'ii libri V moralisati, a imaginé son 1< ornticarinm artiiim.

5. De l'usage des bouillont et de l'honnêteté de chopiner, par Sylvestre de Prierio, auteur d'une somme il est traité, avec relticheinent. des pres- criptions sur le jeune. Il a écrit une apologie des indulgences contre Lu- tlier.

Cl. Bcliner. de bélier, tirer la laine, tromper, voler, duper ; il est sans doute question d'un homme déniaisé à la cour de France.

7. Sorte de panier de jonc ou d'osier les notaires plaçaient leurs minutes et autres actes, el même de l'argent.

S. Cresiou, creuset, ou peut-être lampe de contemplation, allusioa aux contemplatifs et illuminés.

RABEI.A'S KT MONTAIGNE.

'.). Babioles, frivolités, niaiseries.

10. L'aiguillon du vin, ce sont : cer- velas, jambons et autres charcuteries: peut-être Rabelais imagine-t-il ce titre en songeant à VEsguillon de l'amour divin de saint Bonavenlure.

11. Le vin.

12. Décrottoire des écoliers, instru- ment assez utile à tout ce qu'on appe- lait suppôts de l'L'niversilé. depuis les maîtres jusqu'aux élèves. Peut-être Rabelais joue-t-il sur le mot décrets, décrétâtes ?

13. Des différences des .loupes. Titre imaginé, par l'auteur sans doute, parce que Brioot est un nom allemand qui signifie bouillie cuite.

i i. La discipline désigne le fouet, l'instrument ordinaire de la discipline : culot désigne sans doute la partie du cor|is sur laquelle s'applique la disci- pline.

15. Ce titre peut être considéré comme une suite et une dépendance du précé- dent; c'est une variante de la disci- pline appliquée sur la même partie du corps: châtiment efficace pour dispo- ser le patient à Vhumilité.

16. Tripier, poiiT trépied. Allusion au trépied d'Apoilon, qui inspirait la py- thonisse dans le temple de Delphes. Les bonnes pensées sont d'inspiration divine.

17. Assimilation burlesque de la cha- leur d'un caractère magnanime à celle d'un chaudron placé sur le feu.

4

T4 RABI'LAIS.

Les Ilanicrocliemens des confesseuis'.

La Croqui^nulle des curés -.

lîevfirendi patris fratris- jAiInni. pfoi:i/u:i(dis tiavardi.e, fin rrorinru-

'dis Ldrdonibus iibri tres'^'. Paxrpnlli, doctnris viarmnrei, dn Capreoh's cirm rhardonpta come-

th'iidis, tPiiiporP papali (iJi Errlcsia intcrdic/n'^. L'IiivciiUon Sainctc Croix, à si\ personnaiges. jouée par les clercs de

finesse^. I.cs Lunetlesde Roiniixîtcs''. Majoris, dn Modo farinuli bondi nos''. La Coriieimise des prelatz**. Iteda, dp Optiinitatc Iriparum'^K

\/A r,()ui|)laiiicledcs advocatz sus la rel'oruialioii des dragées'". Le Cliatt'ourré des procureursi'. Des l'ois au lanl, cum conunento. La l'rolileroik' des indulgences <-.

1. Anicroche signiOo difficultés, iic- ('r(i(!s qui se rencontrent inopinément dans les afFaires. Ce sont ici les embar- ras des casuistes à bien discerner les péchés mortels des véniels.

'i. Légcres pcnilenoes imposées aux fidèles, ou semonces des curés dans leurs i)rones.

'^. Trois //y;v« du liécrrrnd frère Luhiii, proiuHcidl da la baoarderir, siu' tca lardons a croquer, llailleric contre l'orgueil et l'avidité des titres, le bavardage, la gourmandise de cer- tains moines. Ce litre semble faire al- lusion à co quVin raconte de François d'Assise : qu'il fit pénitence pour avoir, l'ianl malade, mangé de la chair, ou goùlé de quelque cuisine il entrait du lard.

4. Pasquiii, docteur de marbre, sur les chcvreauM ou cabris à maitf/er avec la chardonnettc. dans le temps papal iiitirdit par l'/ù/lise. Pasr/uin était une statue sur laquelle on aftichail, à Home, toutes sortes d'écrits scanda- leux. Uahelais en l'ait un docteur de marbre, qu'il suppose l'auteur même du Irailéeu ([neslinn. La rhardonuette (pirtit eliai-don) est la Heur d'artichaut dont les lidéles, gmirmauds et scrnpu- l(!ux, faisaient usage eu temps de ca- rême. 11 semble donc que la [daisanle- rie consiste ;i railler les gens habiles à sauver les apparences, à faire gras en temps interdit, à manger du che- vreau, |inurvu qu'il soit accompagné do chardounette.

5. Dans nu autre passage de Rabe- lais « s'estudier à l'invention saiiicte croix », c'est .s'étudier à escroquer de l'argent. C'est sans doute une allusion il quehpie moralité représentée par six

acteurs Cdercs de ûncsse) qui avaient tiré du public une assez bonne somme.

G. llomipetc<i {Romain petere), pro- ])rement les ))èlrrins qui vont à Home. Ils ont besoin de lunrttes pour voir les saintes reliques enfermées dans des cliàsses, et qu'on ne leur montre que de loin.

7. Joannes Major. Ecossais, dooleur de l'aris <lu corimiencemenldu seiziéuu; siècle. Rabelais, en le supposant l'au- teur d'un traité sur l'^lr^ de faire des boudins, fait sans doule allusion ;i sa gourniaudis'; nu il (pielque anecdote connue de smi lemi)s, qui nous échappe comme une foidc de plaisanteries ren- fermées dans cet étrange et burlesque catalogue.

S. Allusion, disent les uns, ;i la forme de la mitre cornue des ijrélats: au charlatanisme, selon d'autres com- menlaleurs, de quelques prélats du temps.

9. Noël lieda. docteur de Sorbonne. granil ennemi de Guillaume Budé. 11e- dier. que Rabelais emploie comme sy- nonyme d'igunranl, est-il formé liu nom de cet ennemi des belles-lettres? Eu lui prêtant un livre sur \' excellence des tripes, il lient faire allusion à la gourmandise et à l'obésité de ce lieda.

10. Les anciennes épicos. on drai/ées. furent remplacées par une somme d'ar- gent en espèce, ii Inquelle fut taxé le rapport de chaque procès. Rabelais suppose que les avocats, lésés dans leurs profits par cette réforme, pu- blièrent une complainte ou doléance.

11. C'est-ii-dire le barbonillat/e (da la grifTe) des procureurs dans les pro- cès.

12. Les petits profits des indiilyences.

PANTAGRUEL. 7o

PiWfkiriaximi juris idriusque doctoris maislre Pilloli Puir/Kodenan,

de holjfdinandix glossx Accursianœ hagitenaudis Rfpetitio ciutci-

dilucididis.sima^. SlratafjPDicita francarchieri. de Baitrnolet-. Franctopinus. de Ro militari, cum fiçjuris Teroti^. Dp Usa et Vtilitate escorchandi equos et eijiia.^, authorp M. Nostro

d'' Quidtpcu'*. La lliistrie des prestoKins*. M. N. llostocostojambedanesse. de Moustarda post pranditan servienda

lilj. rjuartuordecitn, upostiluti per M. Vaiirillonis^. Jabuleims, de Cosmoijraphia piirfjatorii' . (Juxs'fio subtilissimci, ufrum Chvnœra. in vacuo homhinans, possit

roiitpdere secundns intentiones : et fuit deljututu per decem h(dj-

donuidds in eoncilio Constantiensi^. Le Maschefaim des advccalz». Barhouillamenta Scoti ••>.

La profitei'olle est proprement une pâte ou fouace cuite sous la cendre ou sur le gril.

1. Répétition très lucide du très il- lustre docteur en l'un et l'autre droit maistre Pillot Raqnedenare sur tes baf/uenaudes de la Glose d'Accurse à rabobeliner. On voit que Rabelais en veut, d'un coté, à la glose d'Accurse, de l'autre, ii l'avidité des avocats et des gens de lois qui s'enrichissaient grâce aux lambeaux de cette glose in- troduite dans leurs plaidoyers et écri- tures. Raquedenare, avare; bar/uenau- des, niaiseries, sottises; rabobeliner, rapetasser, travailler le vieux cuir.

2. Strataf/èmcs du francarcfier de Bagnolet. On trouve, à la suite des poésies de V'illon, une pièce intitulée : S'ensuit le motiologue de franc archier de Baif/nollet acecsoti epitap/ie. Comme Villon, il avait été condamné à mort pour ses crimes et filouteries.

3. Franciaupin. sur l'art militaire, avec les figures de Tevot. Les Franc- taupins étaient une milice irrégulière établie sous Charles VII, et fort dé- criée pour sa poltronnerie. Tevot. à\- mvaniXi à' Etienne, est un sobriquet qui désigne un faux brave.

i. De t'usaf/e et de l'utilité d'écor- cher les ctievaux et les juments, par notre maître de Quebecu. Guillaume de Quercu (du chêne), do(*teur de Paris, dont Rabelais juge plaisant de mo- difier le nom pour y trouver, par allu- sion à Equa, Equus. de quoi attribuer à cet écorcheur de latin ledit volume.

5. Rustrie. Ce mol peut s'interpré- ter en deux sens : friponnerie ou rusti- cité, grossièreté. Prestolans (du latin prestoians, qui attend ou fait le pied de grue), il s'agirait de baillis, de

juges qu'on fait attendre sous l'orme.

6. Quatorze tivres de notre maître de Côte-rôtie, jambe d'dnesse, sur la moutarde à servir après dîner, apos- tilles par maître de Vaurillon. On ne sait quel est au juste le personnage dési- gné par ce sobriquet, qui implique évi- demment un écrivain contemporain, pesant et ignorant. Vaurillon serait Guillaume Cordelier, qui a écrit sur Jean Scot. Pourquoi sur la moutarde à servir après dîner ? L'ouvrage auquel il est fait allusion, publié seulement après la mort de l'écrivain auquel on répondait, serait venu trop tard, comme la moutarde après diner.

T. Jabolenus, Sur la cosmor/raphie du purgatoire. On ignore quel est cet auteur d'une description du purga- toire.

S. Question très subtile, savoir si la chimère, en bourdonnant dans le vide, peut manger les secondes inten- tions, laquelle fut débattue, pendant dix semaines, dans le Concile de Con- stance. Allusion assez hardie à la lon- gueur de ce concile et de celui de "Trente, qui se tenait alors (le premier dura quatre ansi, et aussi à certaines questions minutieuses et sans valeur, qui y furent l'objet d'un long débat.

9. Machefarine et non moche foin, comme l'interprètent quelques com- mentateurs. Moyens inventés par les avocats pour manger les parties en mille manières.

10. Jean Scot, dit le docteur subtil, cordelier anglais du quatorzième siècle, a écrit dix-sept volumes. Rabelais traite ses ouvrages de barbouillenients, soit à cause de leur obscurité, soit par allusion à la masse de papier qu'il a gâté et barbouillé.

76

rabi:lais.

La lîalepenade des cardinaux i.

De Calcarihus removendis décades undecim, per M. Albericum de

Rosaia^. Ejusdein, de Caslrametandis crinibiifi lilj. tres^. L'Entrée d'Anlhoinede Leive es terres du Brésil*. Marforii bacalarii. cubantis Bom,v de j)e/endisque mascarendisqife,

cardinalium Mulis'^. Apologie d'icehiy, contre ceux qui disent que la mule du pape ne mang^e

qu'à ses heures «. Pronosticatio qUcvrncipit, SiiviiTriqiiebUle, balata -pet' M. N. Songe-

crtisyon ">. lioiidarini episcopi, de Emulgentiarumprofectibus enneades novem,

cum privilegiopapali ad tinennium, et postea non^. La Coqueluche des moines 9. Les Brimborions des padres celestinsi^. Le Barrage de manducité". Le Claquedent des marrouflesi^. La Ratouere des théologiens i*.

1. Ratepanade {rato pennatus, rat ailé), chauve-souris. On ne sait pas ce que Rabelais désigne sous ce titre : le chapeau, la tonsure, ou la tardive ap- jiarilion des cardinaux dans la hiérar- chie?

2. Onze décades siu- la manière d'écarter les éperons, par maître Alhe- ric de lîosata. Epigramme contre la manie de certains religieux qu'on voyait bottés, éperonnés cl montés comme des cavaliers. Voir Prt/)/a(7>'«e/, lin du chap. lu, liv. IV :

Depiiys que...

Moynes allarent à cheval,

En ce monde abonda tout mal.

3. Trois livres du même sur la cas- IrainétratioH des cheveux. C'est sans doute une allusion à la manière de partager ou de couper les cheveux dans les différents ordres religieux.

4. Antoine de Leive, vainqueur de François I'' à la bataille de Pavie, vint assiéger Marseille en 1536, et perdit devant cette place, une belle armée, sa réputation de grand capitaine et la vie. D'autres éditions donnent, au lieu de terres du Brésil, ferres des Grecs; ce qui serait une allusion plus claire à la ville de Marseille, ancienne colo- nie des Grecs.

5. Traité de Marforio, bachelier cjni gît A Rome, sur la manière de pa- rer et de harnacher les mules des car- dinaux. La statue de Marforio gisait par terre dans une des cours de l'an- cien Capitule. On suppose que ce Mar-

orio raille le luxe des cardinaux qu'il voit depuis si longtemps passer sur eurs mules superbement parées.

6. Cette apologie du même Marfo- rio n'a pas présenté un sens très clair aux commentateurs.

T. Pronostication qui commence par Ballade de Sylvius Triquebille, par notre maître Sonr/ecreux. Ce maî- tre Albert Songocreux, Biscayen, est réellement l'auteur d'une Pronostica- tion ou sorte d'almanach.

8. Neuf ennéades (neuf neuvaines de livres, ou 81) de lioudarin, écêque, sur les profits des Emulr/ences, avec tin prioilèfie du pape pour trois ans et non plus. Emulf/ence, action de traire les animaux qui donnent du lait, pour in- diilf/ences. Allusion au prolit immense qu'en tire la cour de Rome, d'où 81 li- vres pour contenir si ample matière. Boudarin semble un nom forgé.

9. Coqueluche, nom donné au ca- puchon des moines, aussi bien qu'à une sorte de rhume tenace.

10. Allusion aux ofcupations futiles des Pères Célestins. Brimborions, outre son sens connu de menues bagatelles, parait avoir aussi le sens particulier de prières récitées à demi-voix sans atten- tion ni intelligence.

11. Le Barrage était un droit doma- nial imposé sur toutes les denrées aux barres ou barrières. Rabelais joue à la fois sur la mendicité des ordres men- diants et sur leur appétit (manducité. manducare, manger), qui se nourrit des dîmes extorquées aux fidèles.

12. Misère des gueux, auxquels le froid et la faim font claquer des dents.

13. Ratouere, c'est la ratière les théologiens prennent les gens du monde.

PANTAGRUEL. 77

L'AuibuiicliuiiDir des maistres en ars'.

Les Mamiilons de Olcam à simple tonsure-.

Magixtri X. Fripesaidcetis, de Grabellationihus horarum canoiiica- riim, lifj. quadrafjinta^.

Cullebutatorium confratriarum, incerto authore*.

La Cabourne des briffaux^.

Le Faguenat des Espiignulz, supercoquelicanticqué, par Fiai Inigo''.

La Barbottine des marmiteux".

Poltionismus reruin ItaUcarum, authorc magistro Bnislefer*.

K. Lullius, de Batifolagiis principum^.

Les Petarrades des biillistes, copistes, scripteurs, abbreviateurs. référen- daires et dataires, compillées par Régis '".

Almauach perpétuel pour les goutteux.

Maneries ramonandl fournellos, per M. Ecciiun^^.

Le Poulemart des marchansi-.

Les Aises de la vie monachale.

La Gualimalfrée des bieotz i-^

i. h' embouchoir est un instrument (le bois qui sert à maintenir les bottes dans leurs formes ; Rabelais donne al- légoriquement ce nom à un manuel deistiné aux jeunes maîtres èsatts.

2. Ookam est le patriarche des Xo- jiiinalistes, et Jean Scot, celui des Réalistes. Allusion à la grande querelle qui divisa , au quatorzième siècle . les philosophes scolastiques. Rabelais traite de marmitons à simple tonsure, ou goujats, les partisans de la pre- mière doctrine philosophique.

3. Quarante livres de notre maître àe Fripesauces, sur les (/raballutions des heures canoniques. Grabeler. si- gnilie éplucher pièce a pièce. Il s'agit sans doute d'un long et fastidieux commentaire du livre des heures ca- noniques.

■i. Le Ciilbulatoire des confréries, par un auteur incertain. C'est-à-dire, destruction de confréries de dévotion dans plusieurs pays.

5. La cabourne est le capuchon (morceau de drap taillé en ovale) des moines novices, comme la coqueluche (voy. p. 7G. n. 9) celui des moines pro- ii-fi.Driffaux, nom decertainschiens de chasse, par allusion à la voracité des moines mendiants ou manducants (voy. p. 76, note 11).

6. Ce titre signifie puanteur (secte puante) des Espagnols, établie sur le module des coqueluchons (v. p. 79, n.9) antiques, par frère Ignace. Rabelais désigne ainsi l'ordre des Jésuites fondé par l'Espagnol Ignace de Loyola, bien qu'au moment il écrivait, cette so- ciété naissante ne fût pas encore ap- lirouvée. Rabelais est sans doute un des i)reuiicrs écrivains à signaler cette

secte qui allait devenir si célèbre, et son fondateur, qui devait être canonisé.

7. La Darbotine est l'absinthe de mer, sans doute ici le reconfort, la consolation. L'auteur joue peut-être sur le mot marmiteux, qui signifie, triste, malade, et qui garde le coin du feu, la marmite.

S. Le Pollronisme des affaires d'Ita- lie, par maître Bruslefer. On attribue souvent aux Italiens, du temps de Ra- belais, l'épithète de poltrons. Etienne Brulefer, cordelier, docteur de Paris, qui vivait au quinzième siècle.

9. Raimond Lulle, des Batifolages des princes. Raimond Lulle, surnommé le docteur illaminé, célèbre alchimiste et profond érudit du treizième siècle, auteur du Grand art. Le batifolar/e, qui désigne une occupation ridicule, fait allusion à l'entêtement de certains princes à la recherche de la pierre phi- losophale.

10. Petarrades ou friponneries que font essuyer tous les diilérents officiers et employés de la cour de Rome. Pierre Régis de Montpellier, célèbre prédicateur du seizième siècle.

1 1 . Man ière de ramoner les fourneaux, par maître Eccius. Ecjius, théologien allemand, adversaire de Luther; ce traité, qui lui est attribué par Rabe- lais, peut être une allusion à sa polé- mique vigoureuse contre les hérésies luthériennes.

12. Poulemart, ficelle dont les mar- chands se servent pour attacher les petits paquets.

13. Galimafrée, mélange, sorte de pot- pourri. Montaigne disait en ce sens : « Je m'en vais faire ici une galima- frée. 1)

78

RABELAIS.

L'Ilisloire des iarladetzi.

La Beli?traiidiedes millesouldiersâ.

Le-s llappeloiirdes des officiaiixs.

La Baudiiffe des tliesauriers^.

Badin atorium SorbonifonidiDii'^ .

AntipencatametanaparbeufjedaviphicribraUones mendicaiUiu)n^\

Le Limasson des rimasseurs''.

Le Boutavent des alchyniistes*.

La iMcquenocqiie des questeurs, cababezacé par frère Serratis^.

Les Entraves de religion i".

L'Acroudouoir de vieillesse 'i.

La .Muselière de noblesse 1^^.

La Patenostre du riiige'-'.

Les Grezillons de dévotion'''.

La Marmite des Quatre Temps '<>.

Le Mortier de vie politlcquei".

Le Monscliet des bermitesi''.

La Barbute des pénitenciers i**.

Le Trictrac des frères frapparsi^.

1. Allusion h. une supercherie des cordelicrs d'Orléans qui, en 1534, s'ap- propi-iiTent la succession d'une dame de cette ville, en effrayant ses héri- tiers par rajjparition d'un fantôme {farfadets, sorte d'esprits follets).

2. Coquincric , lésineriu des avares qui entassent soi (ou soûl) sur sol. D'autres entcndonl la sottii-c dos sol- dats invalides, qui reçoivent une pen- sion dérisoire de i)nlli; sous.

3. Happidourdes , ruses lourdes, grossières, pour happer, attraper l'ai- gent,

4. Bnudiiffe. toupie, jouet d'enfant. Les trésoriers ont tant de loisirs que, l)our passer le temps, ils en sont ré- duits à ce jeu.

5. Le badinatoire, ou amusement des Sorbonnisles.

6. Ce mot. d'effroyable lonfjucur, est composé do six prépositions grec- ques et du mot latin cribrationes (trous). Il désigne sans doute la be.sace des mendiants, percée de trous jiar- devant, par-derrière, tout autour, etc., c'est-à-diic, de toutes parts.

7. Le limaçon des rimailleurs.

8. Jlnutavt'iit. Boutevent, comme on dit boute-feu, qui souffle le vent. Cl' doit être l'amour de l'or des nlclii- mistcs. qu'on aiipeilc cncove snitffli'urs.

i). Encore une ]>laisanterie contre les frères quêteurs icmplissant cabas et bpsaces. La tiia/iiciiocque est une chiquenaude ou nn jeu, Serratis sem- lile venir du verbe spiTCr. mettre dans l;i bosace, ce qui est le principal souci des frères quêteurs.

10. Allusion aux vœux monastiques.

11. Accoudoir, béquille, bàlon de vieillesse.

12. Muselière, masque des demoi- selles et femmes de qualité. D'autres commentateurs entendent l'art de bri- der la noblesse, et réprimer ses ))ré- tentions à l'indépendance.

13. Grimaces et )irières affectées des hypocrites. On lit dans Régnier :

Comme un singe fasciié, j'ai dit ma jinlr- [nûlrc.

li. fîrczillons. en vieux langafre, menottes ou fers qu'on mettait aux mains des criminels.

15. l'iteusi; et marmiteusc, mine qu'affectent les hypocrites pour faire croire qu'ds ont rigoureusement ob- servé le jeûne des Quatre-Temps.

10. Capuchon qui. comme l'ancien )«o/7i>r des présidents, couvre les yeux de ceux qui veulent faire croire qu'ils sont morts au monde, à la vie civile.

17. Mouschet, chasse-mouche. D'au- tres entendent, par mousc/iei, f\es /irr- milcs, comparés il un essaim de mou- ches.

18. Aumusse ou camail des confes- seurs. C'était une espèce de casque garni d'une mentonnière, une sorte de masque fermé, que l'auteur assimile au camail des confesseurs ou péniten- ciers.

11). Allusion à la vie et au mouve- ment que se donnent les frères frap- pars; le jeu de trictrac devant son nom au continuel mouvement des dés cl des dames sur le damier.

PANTAGRUEL. 79

Lourd a ml a s. de Vita et Honestate IjraqardorumA.

Lyrip/pii Soifjoiiici Morali.safiones per M. Lupoldunt-.

Les Brimbelettes des voyageurs •'.

Tarraballcdiones doctonim Coloniensium advevsus Ueuch/in '•.

Les Potiiigiies des evesqnes potatitz-\

Virevoustorium nacquettorum, per F. Pedebilletis^.

Les Hobelins de franc couraisre''.

La Mommerie des rabatz et lutins s.

Gersou, de AuferihUdule papx ah Ecclesia^.

La Ramasse des nommés et gradués i<*.

Jo. Ui/tebrodii, de TervUjditate excommunkadonum libellus ace-

p/udos^i. Iiif/eiuositas invocamU diabolos et diabolos, per M. Guinrjol-

furn^-. Le Hoschepot des perpétuons i'. La Morisque des hérétiques i+. Les Henilles de Gaïetauis.

1. Lourdaud, sur la vie et l'honnê- teté f/es brnf/ards. On appelait autie- fois brarjard, un liomme propre et ga- lamment habillé de brar/ues (sorte de culottos courtes.)

2. Los Moralisations du Liripipion, ou traité n\nral du chaperon des doc- tnirx de Srirbonne. par maître Lcopold. Ce dernier était un docteur en théolo- gie de Cologne.

:!. /Iriinbclettes. On a attribué à ce mot divers sens: babioles, jouets d'en- iants, restes, reliques.

i. Les Tarraballationa (remuements, vacarme) des docteurs de Colfifine con- tre lieitchlin. Ce titre ferait allusion à une ilispufe de ce savant contre les docteurs de Cologne (l.iIOi. Il avait '^\cité leur colère en voulant défendre les Juifs contre certaines vexations.

."). J'oti)ii/iie , grand pot à boire, d'où potatif, grand buveur.

fi. Le Virevoiistoire des naequets. par frère l'icdbiUette. Virecoutes,ce sont des tours de souplesse: na«/«e/, corruption de Infpiet, pour laquais; Piedbillrtte signifie sans doute, qui s"a))puie sur un pieil pour faire des tours de volte-face I bille, bâton; biller, s'appuver sur un bidon).

7. Hobelins, savetiers.

S. Rabelais traite de mommerie la croyance aux esprits. Les rabats sont, pro|)remenl. des esprits qui revieiuient la nuit en faisant grand bruit.

9. Gerson, sur le droit qu'a l'Eglise ^asseuiblée en concile) de déposer le pape. C'est le titre d'un traité iiublié réellement par le docte Jean Gerson, chancelier de ruaivorsitc de Paris,

lorsqu'élu député en lili, au concile de Constance, il eut reconnu l'opi- niàlreté des deux anfi-papes.-Orégoire et Benoit XIII, à vouloir ."-e maintenir contre le pape canoniquement élu.

10. /{amasse a été interprété dans deux sens : droit de correction I ra- male, verge) exercé sur les r/radués coupables île quelque faute, ou des- cente des Alpes, sur des espèces de traineaux formés de branches d'arbres, opérée par les nommés et r/radnés ve- nant il Home chercher leurs bulles.

11. J'etit livre acéphale (sans tê(e) de Jean D;itebrodc, sur les terribles suites des ercommnuications. Nom et titre imaginaires.

12. Vlnrenfion ini/énieuse d'invoquer les diables et les diablesses, par maître duitii/olf. Le savant Naudé parle d'un Allemand, Gingolfus, dont les ou- vrages de philosophie avaient cours en France avant le rétablissement des belles-lettres.

!.■{. Hochepot, mets composé de plu- sieurs viandes, c'est-à-dire ici une sorte de pot-pourri de toutes sortes d'ord-es mendiants qu'il appelle perpétuons, pour signilier que ces confréries sont perpétuelles, se renouvellent indéfini- ment.

li. Morisque, supplice de la corde, qui fait danser au.\ pendus la danse mauresque.

15. Henilles, de aniles (fabulx), contes de vieilles femmes du cardinal Gaiétan. Allusion à un livre de ce per- sonnage, de Auctoritate papx et con- cilii, etc., auquel il reproche ses su- perstition».

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RABELAIS.

Moilleyroiii doc-Loris ckeruhici, de Orif/ine patepelutarum, et torti-

collorum Ritiijus, lib. septem^. Soixante et neuf Bréviaires de haulte gresse^. Le Goilemarre tles cinq o